Henri Atlan et la dématérialisation
Je suis entrain de lire le dernier livre d’Henri Atlan ...
»De la Fraude" sous titré: " le monde de l’onaa » Question oh combien actuelle qu’Henri Atlan traite de façon inactuelle.
Il y est question du mensonge, des lésions et dommages que cause la fraude, que ce soit le mensonge en paroles ou la fraude matérielle. Dans les textes talmudiques il y a un espace prévu pour un entre deux tolérable du mensonge qui s’appelle l’onaa. Espace de négociation des frontières entre vérité et mensonge, entre honnêteté et fraude.
Décidément j’aime beaucoup la pensée de cet homme. Dans ce livre il traite de l’équivalence entre la parole, l’argent et les objets fabriqués. Tous les trois sont des signes de l’échange humain, spécifiquement humain.
Puis il parle du moment de bascule qu’a été la dématérialisation de l’argent. Voilà ce qui est très actuel .
La crise, ça vous intéresse ? Ou est-ce que vous pensez que c’est réservé aux spéculateurs et...aux pauvres. Au fait, pourquoi la psychanalyse ne traite jamais de la question des pauvres ?
L’étranger a toutes nos faveurs, on s’y retrouve n’est-ce pas ? Mais les pauvres...ça fait moins rêver et moins spéculer. Excusez le vilain jeu de mots.
Atlan parle donc du moment où l’argent a été dématérialisé.
Ca ne date pas d’hier , mais Atlan fait partir certains fils de ce moment, et c’est très intéressant. L’argent a été d’abord un objet concret de matière précieuse, objet sacré , signe d’un pouvoir et non de la richesse monétaire. Puis...l’argent a été dématérialisé.
Cela m’a fait penser à la question de l’inévitable dématérialisation qui guette le psychanalyste.
Dématérialisation en tant que dés-incarnation. Il faut écouter ce qui se fait hors de nos frontières. Et ce qui se fait , se fera de plus en plus.
On fait des séances par téléphone, par e-mails, par SMS, et avatar d’une vraie analyse, par skype.
On peut dire pourquoi pas...exceptionnellement, lors d’une absence mal venue, d’un voyage. C’est un pas que beaucoup d’analystes ont franchi, et d’autres pas.
Mais il existe des analyses faites entièrement de cette façon, hors corps, dématérialisée , de présence virutelles.
Je ne sais pas si cela se pratique déjà en France, bien qu’il y ait des sites de rencontres analystes-analysants, mais c’est une pratique courante aujourd’hui dans des contrées plus vastes, telle que la Chine , l’Inde et les Etats Unis. Or cela nous regarde. Cela me regarde. Je ne veux m’insurger contre rien. Simplement y réfléchir.
Que signifie l’absence des corps réels ? Ou l’absence de la présence réelle.
Des jeunes analystes chinois m’ont raconté que des analyses se font entièrement par Internet, sans avoir jamais rencontré l’analyste en chair et en os. L’un m’a raconté qu’il faisait son analyse par skype, donc avec l’image de l’analyste qui vivait et travaillait aux Etats Unis. Il insistait que cela n’empêchait pas le transfert. Certes que non . Il s’agit d’autre chose, de ce que fait la présence réelle, de l’effet de nos corps réels en présence silencieuse et des effets de leur interaction.
Je suis de plus en plus convaincue que le plus efficace dans une analyse passe par la présence des corps, la voix et tout un ensemble de signes du réel singulier qui passe de l’un à l’autre.
A partir de là, l’absence prend place, comme une coupure, non comme la base des opérations. La parole même n’est pas réductible aux seuls mots proférés.
La parole, telle que nous l’entendons en analyse est une pure singularité, faite de l’ensemble matière-sens-musique . Ce qui se passe entre analyste et analysant est aussi fait de silence et de vibrations très réelles. Alors quelle différence introduit la dématérialisation des corps, la suppressions des vibrations émises en direct au profit des seuls vibrations de l’ordinateur ??
J’ai été voir, il y a quelques mois, l’exposition des tableaux de Lucian Freud. Il disait que, si les corps dans ses tableaux étaient peints dans des grands espaces vides, c’était pour mieux faire sentir les vibrations très spécifiques qui émanaient de chaque corps. J’ai aimé cette idée, et je pense que c’est cela que la dématérialisation des rencontres risque de supprimer. Alors on ne comprendra plus rien.
13/09/2010
RZ
| < Précédent | Suivant > |
|---|
Cela peut paraître très décalé mais je pense souvent, à propos de notre métier, à un flirt, un simple flirt entre deux corps qui se cherchent uniquement pour le plaisir de se chercher. A la limite, il y aurait la danse : slow, valse, samba, tango, hip-hop et , en dernier, la capoiera cette lutte dansée. Une amie brésilienne me parlait de la "samba du créole fou" : celle qui tourne dans la tête et arrive juste pour nous empêcher d'entrer dans la sommeil mais une samba sans sens.
Évidemmen t que la psychanalyse ne saurait se vivre sans "incarnatio n" comme si la construction du "petit d'homme" ne se faisait que selon une programmation préétablie. C'est une méconnaiss ance de la réalité de nos affects et émotions qui traversent nos corps. Comment faire "sans" dans une histoire peuplée de rencontres.
Alors une rencontre sans corps et échange d'émotions ... Un contre-sens. Peut-il y avoir une parole pleine sans corps habité ?
La voix et ses résonances , les gestes mal adressés ne sont pour moi pas que de simples repères mais les fondamentaux avec lesquels il faut travailler dans une psychanalyse entre deux-voix, entre deux jeux , entre deux corps en présence.
Il m'est venu aussi à l'esprit la notion d'esthétique. Est-ce que notre praxis n'aurait pas une fonction esthétisante que ce soit, d'ailleurs, pour l'un ou l'autre des partenaires. Cela prend la forme sincère d'un accueil sur fond de silence des pré-jugés où l'affleurement des mots à travers les corps puisse ré-inventer ou inventer de nouveaux habitus.
Comme toi, j'ai été très "émotionné" par les vibrations des corps peints par L.Freud...
Même dépouillé, le décor reste là et nos mots sont peut-être là avant tout pour accueillir des présences affectées : affection mutuelle - et pas que affectation - qui redonne vie à l'un et à l'autre même si l'on sait qu'il faut se quitter un jour.
Simon Perrot
Citation


RSS