Le principe de conception – L’Autre réalité

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SÉMINAIRE II.2
25 JANVIER 2001

L’AUTRE RÉALITÉ

RAPPEL
La dernière fois, je vous avais parlé de la pensée-éclair, ou «étincelle » en vous donnant deux exemples, l’un tiré de ma propre expérience, mes « spéculations » du petit matin, et l’insight d’un patient concernant la «cause » de sa phobie des déplacements. J’avais également dit que l’on a pour ses propres pensées-éclair une sorte d’amour que j’apparentais au coup de foudre. Il m’avait semblé important de noter la différence entre la pensée lente, la pensée propre aux processus secondaires, et la pensée rapide qui, même quand elle est développée, voire abstraite, arrive d’un seul coup, en un éclair.

Aujourd’hui je voudrais revenir un peu plus en détail sur le Principe de Plaisir et le Principe de Réalité. La pensée-éclair, le « ça pense », est dans un rapport privilégié avec le Principe de Plaisir, même quand cela débouche sur un raisonnement ou un savoir constitué. Des propositions logiques peuvent surgir en un éclair : elles ne sont pas l’expression d’une pulsion, mais cela se passe comme si elles étaient hallucinées. Et c’est la rapidité de leur surgissement qui fait penser au Principe de Plaisir: il n’y a pas de travail, il n’y a pas d’attente.En tous cas en apparence. Le « travail » se situe bien en amont.
Que dire de ces deux Principes ?
D’abord que Freud tout au long de ses travaux est toujours revenu à ces deux principes, comme à une boussole. Ensuite il m’a semblé qu’il en manquait encore un ! C’est pourquoi je propose un troisième Principe.

LE PRINCIPE DE CONCEPTION
J’ai longtemps hésité quant au nom à lui donner. Je propose celui de « Principe de Conception ». En parlant avec Loup Verlet il m’a suggéré de l’appeler Principe de Fiction. Je trouve ça effectivement bien, mais celui de conception ou de construction a un contraire qui est destruction ce qui est aussi important. C’est avec le même acharnement que l’homme, et déjà le petit d’homme construit, fabrique, crée, conçoit… et détruit joyeusement ses jouets ou ses villes. La culpabilité viendra ou ne viendra pas s’y ajouter dans un deuxième temps. Je pense qu’on l’invoque trop vite, et ceci par commodité. Je parlerai donc tantôt de construction tantôt de fiction, tantôt de conception, mais cela concernera le même type d’organisation. Car en fait la conception est presque toujours une sorte de fiction.
Je disais que Freud revenait sans cesse aux deux principes : Principe de Plaisir-Déplaisir et Principe de Réalité, comme à une boussole. En 1920, dans L’Au-delà du Principe de Plaisir, il ne l’appelle plus Principe de Plaisir-Déplaisir, comme il l’appelait quand il l’opposait au Principe de Réalité ; le déplaisir chute avec l’introduction de la pulsion de mort et de la répétition, il ne reste plus qu’un au-delà du Principe de Plaisir. (Lou Verlet a déjà fait la même remarque).

D’abord, qu’est ce que cette notion de « Principe » ? C’est une notion assez floue et en même temps on comprend qu’il s’agit d’énoncer ce qui est au principe d’un système : ce sont des propositions directrices. Il s’agit de deux principes organisateurs du fonctionnement psychique de tous les humains. Une sorte de fondement de la vie pulsionnelle et affective qui participe à la constitution de l’appareil psychique. Ainsi, par exemple, il ne faut pas oublier que dans la toxicomanie il y a d’abord recherche de plaisir. Quand le système du principe de plaisir est mis en action, ensuite vient tout ce que la nocivité de la dépendance peut entraîner. Or que vient faire la pensée là-dedans ?
Il n’y a pas longtemps encore, on prétendait que la pensée rationnelle, pour être de bonne qualité, devait être déconnectée de la vie émotionnelle. On a prétendu que l’émotion dérangeait la pensée. Or l’on apprend par les travaux récents de neurophysiologues comme Damasio, qui travaillent sur l’intelligence et la mémoire, que la vie affective et émotionnelle fait partie de la pensée et qu’elle est indispensable même pour la pensée rationnelle. Plaisir, réalité et fiction sont les trois pôles qui orientent, par des affectations différentes, les sentirs des expériences de pensée d’un sujet.
D’abord quelques définitions rapides pour que les mots que j’utilise soient bien compris :
1) Le sujet, c’est celui qui sent. N’oublions pas que le fameux « Je pense donc je suis » de Descartes est précédé par « je sens donc je suis » que l’on a toujours laissé de côté.
2) Tout élément nouveau qui émerge à la conscience n’est jamais un élément isolé (atomique), c’est toujours une  nouvelle relation entre deux éléments (couleurs, sons, mots).
3) Il faut au moins deux éléments (A relié à B) pour qu’il y ait une proposition nouvelle. En fait ce qui émerge c’est d’emblée une relation. La nouvelle relation est elle-même reliée à un sentir nouveau pour le sujet.
4) Dès lors que le sujet est celui qui sent, on peut parler des sentirs conceptuels et des sentirs perceptifs.
5) « Sentir » est une façon de dire l’ensemble des capacités d’ouverture du sujet au monde. A partir de là, il y a les sentirs physiques (sensoriels) et les sentirs conceptuels (pensées)
6) Cela permet de concevoir d’une façon plus homogène le passage d’une pensée non-verbale à une pensée verbale malgré leur discontinuité.

ÇA    MOI    SURMOI
Pulsion
Energie    Réalité    Culture
Réel    Imaginaire    Symbolique
I        II        III
Entre les plans I, II et le plan III, il y a discontinuité.

Le Principe de Conception interviendrait plus tardivement dans la psychogenèse. Il serait dans une relation plus articulée avec la pensée, que celle-ci soit émergente comme dans le « ça pense », ou le résultat d’une réflexion consciente élaborée. Comme il y a le Principe de Plaisir-Déplaisir, on peut dire qu’il y a un troisième Principe, celui de Conception et (de Destruction), où le premier terme est celui qui organise ce qui vient à la conscience du sujet et qui se relie tout à la fois au Plaisir-Déplaisir et à la Réalité-Hallucination. Le Principe de Réalité vient faire pièce à l’hallucination insuffisante à endiguer le déplaisir, l’angoisse et la détresse de l’enfant, sans compter qu’il s’oppose le plus souvent efficacement à la perception délirante. Le principe de Conception n’est pas une hallucination, même si on peut dire qu’il y a une sorte de pensée hallucinatoire dans les visons des créateurs, des « révélations » ou des illuminations lorsque « ça pense ».
Je rappelle à ce propos que Freud disait de la relation entre le Principe de Plaisir et les deux forces primitives Eros et Thanatos qu’elle n’était pas encore élucidée. Il est un peu prétentieux sans doute de vouloir s’atteler à cette tâche, mais pourquoi ne pas essayer ?
Je m’étais dit que ce troisième Principe permettrait peut-être de commencer à élucider cette relation.
Il y a chez tout sujet humain, à des degrés variables, une poussée créatrice qui n’est ni pur plaisir primitif dû à l’apaisement pulsionnel, ni amélioration de la réalité ou compromis avec la réalité, ni négation de celle-ci. Mais création d’une autre réalité. Le langage est à cet égard la première « fiction » par rapport à la réalité concrète.
Alors pourquoi le terme de « Conception »? Je ne voulais pas dire « Création », trop connoté de pratique artistique ou savante.
Depuis le début de l’humanité, l’homme a cherché à concevoir et à construire, des instruments, des monuments, des inscriptions, puis avec le langage il a construit des mythes, des récits. Mais dès son plus jeune âge, l’enfant « construit, invente » et conçoit des jouets, transforme des bouts de ficelle en autre chose, et crée des situations, des objets imaginaires ou réels. Et toutes ces constructions sont loin d’être toujours des « adaptations » à une réalité concrète ou de situation. Certains auteurs parlent en termes de systèmes adaptatifs à partir du modèle darwinien, l’homme serait alors un système adaptatif complexe. Cela se passe au niveau de l’évolution des espèces. Je ne me situe pas à ce niveau-là, et le complexe qui s’oppose au systèmes simple implique effectivement une adaptation d’un tout autre ordre, qui peut alors comprendre tout ce qui appartient à l’art et à n’importe quelle construction de fiction. Mais c’est un autre point de vue, c’est à un autre niveau que se situe la discussion. Pour l’instant je suis dans le registre de principes psychiques de l’humain.
On peut me rétorquer : mais alors en quoi la notion de créativité, qui serait simplement sous la dépendance du Principe de Plaisir, n’est-elle pas suffisante ? Eh bien je pense que jouer et créer ou concevoir ce n’est pas la même chose, même si la création s’enracine dans la capacité de jouer. Je parlerai plus longuement de Winnicott la prochaine fois, mais je dis simplement que je trouve insuffisant et réducteur de rabattre la créativité sur la création, surtout sur le plan du fonctionnement psychique. Les artistes sont loin d’être « créatifs », « heureux », comme on l’entend parfois à partir de Winnicott : ils accouchent souvent dans la douleur et sont plus près des affres de la mort que des joyeuses nurseries anglaises !
Le jeu de l’enfant se situe entre le jeu de l’animal (pensez aux petits chats !) et la création de l’artiste, du scientifique ou du philosophe. Le petit animal joue, il joue parce que cela fait partie de ses apprentissages – par exemple il joue à chasser – mais on ne peut pas dire qu’il crée ni qu’il construit. Il ne fait que reproduire ce qui est génétiquement inscrit dans son  espèce. On sait aujourd’hui que même les animaux peuvent reproduire des apprentissages, et qu’ils sont capables d’intégrer et de transmettre des conduites nouvelles. Par exemple : les pies anglaises (encore l’école anglo-saxonne !!) ont appris à ouvrir les bouteilles de lait (que l’on met en Angleterre devant la porte) et maintenant elles transmettent ce « gêne culturel » à leur descendance.
Lorsque Winnicott dit que l’enfant trouve l’objet et, le trouvant, il le crée : est-ce qu’il crée ou est-ce qu’il fait l’apprentissage de son autonomie comme le petit animal ? Je pense qu’il y a des deux, il y a l’apprentissage inné, et la création, c’est-à-dire déconstruction de la fiction car l’enfant ne fait pas que reproduire, et chaque enfant invente sa propre situation de jeu. Par ailleurs l’enfant très tôt pense, et pensant il essaie de prévoir les réactions de son entourage, il fait donc des théorie sur le fonctionnement psychique de ses semblables. Ces théories ne sont ni un pur jeu, ni une simple adaptation à la réalité, mais bel et bien une conceptualisation.
Je rappelle une chose que les analystes s’empressent d’oublier : c’est que Freud ne faisait pas une différence à ce point radicale entre l’humain et l’animal. Il est allé jusqu’à dire que chez les animaux vivant en société, il y avait une forme rudimentaire de Surmoi. Je continue à penser que c’est instructif pour nous de regarder vivre les animaux.
Si le langage est ce qui différencie l’homme de l’animal, il y a aussi le pathos propre à l’homme, sa façon spécifique de souffrir d’amour et de se faire souffrir par la répétition de situations autodestructrices, par sa difficulté à faire avec ses insatisfactions et sa prématurité native, et de s’en sortir par la création de ce qui n’est pas dans la nature.

ÇA – MOI – SURMOI
Pour qu’il n’y ait pas de confusion, il est bon de revenir à l’enfance, moment où la nécessité de se plier au social n’est pas encore omniprésente, où le Principe de Réalité intervient seulement pour faire accepter à l’enfant le fait qu’il ne peut se satisfaire de ses objets hallucinés et qu’il doit attendre que l’autre veuille bien, ou puisse, lui donner ce dont il a besoin. Cela consiste pour lui à intégrer le fait que l’autre n’est pas identique à lui-même, n’est pas son double, mais qu’il y a un au-delà de la simple découverte de l’altérité.
Freud se demandait de quelle façon résoudre l’antagonisme entre Pulsion de Mort et Pulsion de Vie et, comme vous le voyez, je maintiens cette question puisque je ne maintiens qu’il y a continuité entre le jeu de l’enfant et la création. Or une des façons dont cet antagonisme se résout consiste dans le besoin de transformation et de construction que tout humain, à des degrés variables, éprouve et met en acte quand il le peut. Freud le sous-entend d’une certaine façon quand il dit que l’appareil musculaire permet de transformer la pulsion destructrice en Pulsion de Vie. Et à un niveau supérieur, c’est l’activité de pensée et la création qui prennent le relais de l’activité motrice. C’est ça qui me paraît important.
Freud dit :

« Le rôle « constructif » du Moi consiste à intercaler entre l’exigence pulsionnelle et l’acte propre à satisfaire cette dernière, une activité intellectuelle. »
(p.74 in l’Abrégé)

Voilà la pensée, celle qui trouve, celle qui transforme ce qu’elle trouve, et transformant, construit ou anticipe l’acte de satisfaction tout en construisant ce qui n’existait pas encore, un au-delà de la réalité actuelle qui devient une autre réalité.
Je propose donc de continuer à travailler cette idée freudienne, en ajoutant que les conceptions de la pensée ne sont pas seulement des productions du Moi. Ce sont des productions du Moi mais qui font également partie d’une autre instance.
Il faut faire ici l’articulation entre le fantasme et la conception. En cela, cette dernière n’est pas une hallucination ni une simple perception, mais une capacité d’intervention sur le réel. Elle permet le passage entre l’illumination, le moment du « ça pense », l’insight, et la vérification qui est manipulation de la réalité. Ceci est vrai même si on n’est pas dans le carcan de la science. La vérification peut être subjective ou factuelle, vérification par le « vraisemblable », vérification par la conception d’une version « vraisemblable » des faits historiques, par exemple d’une biographie. Cette activité intellectuelle n’est ni sous la seule emprise du Principe de Plaisir, ni sous celle, exclusive, du Principe de réalité. On voit ici combien c’est insuffisant et qu’il nous faut invoquer un autre principe, celui qui pousse à organiser les éléments de la pensée et des perceptions en entités nouvelles.
L’exigence pulsionnelle est asociale, de même que l’acte pour la satisfaire pourrait l’être, seulement voilà, il y a un passage : l’activité intellectuelle s’intercale. Si elle le fait, c’est par l’existence du Surmoi et si elle est créative c’est grâce aux racines pulsionnelles du Surmoi dans le Ça. L’activité intellectuelle relie au social, aux autres. Le dualisme premier de Freud reste une affaire entre le Ça et le Moi, mais le Surmoi fait intervenir les autres, l’Autre, les générations, les lois, les interdits, les valeurs, et surtout il fait intervenir la culture ou la civilisation. Tout cela va au-delà de la prise en considération de la simple réalité qui s’opposerait à la satisfaction pulsionnelle. Or le langage est dans une relation directe avec le Surmoi. Il est l’instrument de la pensée par excellence – je dis bien « instrument » et non pas la pensée elle-même – qui permet à ce mouvement pulsionnel de trouver le moyen pour« s’intercaler » entre le besoin et l’activité de l’apaisement de la pulsion. En somme on peut dire que cet acte qui consiste à « intercaler » une activité mentale, consiste en une transformation d’un sentir physique (sensoriel) en un sentir conceptuel. Au lieu de parler du langage comme d’un instrument, on peut aussi dire que le langage est le contenant des pensées qui peuvent se penser verbalement. Le langage permet de donner une forme stabilisée à nos intuitions ou à nos insights, ce qui permet également leur transmission (Cf séminaire de Lou Verlet).
Je parlerai une autre fois de la pensée non-verbale et des contenants de pensées archaïques essentiellement constitués par des images.

Alors je fais la proposition suivante : Le Principe de Conception serait au Surmoi ce que le principe de Plaisir est au Ça et le principe de Réalité au Moi. Il ne faut pas se raidir sur ce genre de correspondances ! Il y a simplement des passerelles privilégiées. On avait vu que pour Freud le « Ça » était le chaudron de toutes nos pulsions, et que le Ça ne se préoccupait pas de la sécurité du sujet, qu’il ne connaissait pas l’angoisse. Il ne tend que vers l’assouvissement de ses besoins immédiats. Il disait aussi : « Au début il n’y avait que le Ça ». Et le Ça est exclusivement au service de la Pulsion de Plaisir. De même, on a vu que le Moi freudien était le gardien de la survie et une sorte de tampon entre les exigences du Ça et les exigences du Surmoi. Ce dernier à son tour a des racines dans le Ça. On oublie trop souvent que le Surmoi est en majeure partie inconscient. C’est pourquoi le Moi, compris entre deux formes d’exigences, conscientes et inconscientes, est le siège de l’angoisse. Le Surmoi a mauvaise presse ! Il n’y aurait pourtant pas de vie en société possible sans cette instance représentant non seulement les parents, leurs interdits et ce dont ils sont porteurs, mais aussi des legs de la culture à laquelle appartient le sujet, le Surmoi lui impulse ses injonctions de création. On a tort de cantonner le « Surmoi » uniquement aux interdits qui sont inhibiteurs. Il couvre un champ bien plus vaste. Il n’y aurait pas de création véritable sans cette instance. Ici, je m’écarte du jeu de l’enfant. La création, que ce soit en art ou dans la science, ou dans la pensée philosophique, doit produire des objets reconnaissables par les membres d’une même culture même s’ils mettent en danger son état actuel au nom de ses nouvelles constructions. Mais il y a plus : toute observance d’une règle – y compris des règles syntaxiques d’une langue -, d’une règle esthétique ou d’une règle logique, fait intervenir le Surmoi.
Cette façon de voir peut déplaire, on est libre de penser la psyché humaine avec un vocabulaire tout autre et à l’aide d’autres catégories, mais dès lors qu’on a choisi de tenir compte de la pensée freudienne, je ne vois pas comment faire l’impasse sur l’importance du Surmoi. La deuxième topique est ce qui tient encore le mieux la route à mes yeux, même si on a découvert d’autres choses depuis. Il me paraît utile de relire de temps en temps L’Abrégé qui regroupe les derniers écrits de Freud (1938) et représente une sorte de condensé testamentaire venant clore sa longue vie de recherche.

Concevoir est une expérience de pensée.
Tout sujet est très tôt soumis à l’exigence de penser et de concevoir ; exigence à se projeter dans l’avenir sur le plan temporel qui nécessite le recours à la fiction ; exigence à modifier son territoire de vie sur le plan spatial (en général à le rendre plus complexe). Or cette exigence vient du dedans et n’est pas une pure réaction à la réalité extérieure. C’est elle qui relie le sujet au monde, comme le font les deux principes de Freud : c’est un Principe de Conception, d’action et non de simple réaction, que tout sujet éprouve comme nécessaire à sa vie : la nécessité de fabriquer, de penser, d’imaginer et de créer en actes ou en pensées, qui ont un sens pour lui-même et pour la communauté humaine environnante. Or concevoir, penser, créer, construire des fictions, nécessite la mise à jour de nouvelles relations entre les choses ou entre les pensées. L’humain est tenu à une construction qu’elle soit concrète ou abstraite ; mais on peut dire qu’elle est toujours d’abord abstraite, c’est-à-dire issue d’une expérience de pensée. Comme le dit Whitehead dans ce qu’il appelle sa philosophie de l’organisme : « penser, c’est faire l’expérience». Cette expérience de pensée donne à l’humain à la fois le sentiment d’avoir une place dans la vie et d’appartenir à un groupe spécifique : une culture.
Le Principe de Réalité me paraît alors insuffisant pour expliquer cette nécessité qu’ont les humains de créer du nouveau. Le Principe de Réalité est exclusivement adaptatif, or on peut s’adapter sans rien créer de nouveau, à moins que l’environnement ne l’exige pour la survie même. Ceci vaut à l’échelle d’une vie humaine. Evidemment, si l’on prend l’échelle qui permet de comprendre l’évolution des espèces, il faut parler autrement et tout ce que font les humains sur des milliers d’années peut se penser au niveau de l’adaptation de l’espèce. Les humains peuvent alors être considérés comme des systèmes adaptatifs complexes. Mais l’humain à l’échelle de sa vie crée et invente sans être toujours contraint par un environnement qui l’y pousse. Et ces inventions, ces projections ne sont pas une simple continuation du jeu de l’enfant.
A un moment donné (lequel reste à voir), un élément émerge à la conscience, (percept ou affect ou même concept) ou plutôt une proposition devient actuelle (une nouvelle relation entre deux éléments). Ce bout qui émerge à la conscience est du nouveau subjectif qui reste à être objectivé, à devenir actuel pour d’autres. Or faire admettre par les autres, faire devenir actuelle sa propre trouvaille, nécessite la prise en compte du collectif sous ses formes les plus diverses. Tout en gardant l’impulsion et la foi dans sa propre pensée ou expérience. C’est l’amour pour notre pensée qui nous permet souvent de franchir ce cap entre le « ça pense » solitaire et la reconnaissance, ou de sa faisabilité, ou de sa vraisemblance dans des fictions partagées.
Il ne s’agit pas en l’occurrence de la fameuse « reconnaissance » sociale. Un artiste peut produire quelque chose de si neuf que ses contemporains ne peuvent pas le reconnaître. On saura reconnaître néanmoins que c’est un tableau. Mais il y aura toujours au moins un autre artiste du même domaine – ce que j’appelle le territoire – qui saura le reconnaître comme appartenant à sa communauté et qui saura en déchiffrer la portée.
Freud avait découvert le fait que les enfants ont leurs théories sexuelles avant de connaître la réalité des rapports sexuels. Théories qui peuvent co-exister de manière quasi clandestine chez certains adultes et expliquer un certain nombre de leurs conduites névrotiques ou de leurs symptômes. Je pense, comme je l’ai déjà dit, que l’enfant invente également des théories du fonctionnement psychique de l’autre. Là encore il ne s’agit pas de « créativité » comme dans le jeu, pas d’un plaisir pour pallier un déplaisir, mais d’une expérience de pensée pour prévoir. C’est une adaptation à une réalité future – une réalité qui n’existe pas encore, et que le sujet prévoit. Donc il la construit comme une fiction théorique. Il faut distinguer la théorie du fonctionnement mental qu’élabore l’enfant pour prévoir ou expliquer les conduites parfois aberrantes auxquelles il a affaire, de ce que Freud appelle le Principe de Réalité qui n’est qu’une sorte de « castration » ou de frustration qui permet à l’enfant de grandir et de devenir plus autonome. Même si la folie des autres, la folie maternelle par exemple, sera la première réalité à laquelle il devra s’adapter et sacrifier son principe de plaisir, il y a un au-delà de l’adaptation. Le Principe de Conception signifie l’existence autonome chez le sujet d’un besoin de création issue certes d’une interrelation, mais qui ne s’y réduit pas. Freud ne tient pas compte de cette interaction. En cela il est à l’opposé de Winnicott. En fait je ne suis d’accord ni avec l’un ni avec l’autre à cent pour cent ! Autant pour Winnicott (comme en grande partie pour Ferenczi d’ailleurs) tout revient à la dyade primitive mère-enfant et à la plus ou moins bonne adaptation de l’environnement aux besoins de l’enfant, autant Freud met en place une théorie où l’extérieur existe à peine dans la constitution de l’appareil psychique et où il intervient seulement au travers des interdits de l’Œdipe. Chez lui, l’appareil psychique obéit à une sorte d’auto-organisation. C’est aussi le cas chez Mélanie Klein : ses deux seins n’appartiennent pas au monde, ni à elle non plus, finalement ils sont entièrement des objets fantasmatiques de l’enfant. Idem du pénis de papa.
Le Principe de Réalité exige du Moi qu’il tienne compte des limitations qu’impose cette réalité au Principe de Plaisir et donc au Ça, aux poussée pulsionnelles. Mais c’est le Principe Conception qui pousse à transformer la pensée immanente du « ça pense » en pensée ou acte qui a un sens pour les autres, qui s’intègre à la culture – ou même à la contre-culture pour ceux qui préfèrent ! – et qui devient une œuvre perceptible. Il ne s’agit pas seulement de s’adapter à la réalité, mais de la transformer, de produire de nouveaux objets, et ceci sans régresser au seul fonctionnement du Principe de Plaisir. Créer n’est pas halluciner, mais nécessite l’acceptation d’un risque de l’hallucination.

Et maintenant je voudrais me servir de quelques personnes qui ne sont pas des analystes, et ne l’étant pas, sont moins inhibées à poser certaines questions.

LE QUARK ET LE JAGUAR
Murray Gell-Mann, prix Nobel 1969 de physique pour la théorie de quarks dont il est l’inventeur, écrit dans son livre Le quark et le jaguar sur le simple et le complexe. Le quark – particule élémentaire – symbolise les lois physiques fondamentales qui gouvernent l’Univers, le Jaguar représente la complexité du monde qui nous entoure, telle qu’elle se manifeste dans les systèmes adaptatifs complexes. Pour Gell-Mann, l’homme peut à ce titre être aussi considéré comme un système adaptatif complexe.
Mais il ne le réduit pas à cela. Au contraire, il se pose la question de la création, du comment on invente.
Le chapitre « De l’apprentissage à la pensée créatrice » est consacré à ce qui se passe quand on produit du nouveau.

Gell-Mann raconte comment il a trouvé une solution à un problème par un lapsus linguae lors d’une conférence. Je n’ai pas le temps de vous raconter le sujet autour duquel tournait sa recherche, le fait est qu’il cherchait une loi concernant la conservation d’une grandeur qui s’appelle l’isospin. Alors qu’il s’apprêtait à dire

« Supposons qu’elles [les particules] avaient un isospin de 5/2, ma langue fourcha et je dis I=1 » au lieu de « I=5/2 » Je m’interrompis aussi tôt, me rendant compte que I=1 ferait l’affaire ».

Par la suite il se rend compte que la valeur 1, issue du lapsus, était réellement la bonne.
Cette expérience d’un « ça pense » en lui sans lui, sans son Moi conscient, l’a profondément marqué.
En 1970 lui et un petit groupe de physiciens, de biologistes, de peintres et de poètes, sont rassemblés à Aspen dans le Colorado pour étudier cette expérience d’idées créatrices et ses modalités.
Je le cite :

« Les récits concordaient tous de manière remarquable. Nous avions tous trouvé une contradiction entre les façons de faire établies et quelque chose qu’il nous fallait accomplir [remarquez cette injonction, la présence du Surmoi, fut-il aimable : « quelque chose qu’il nous fallait accomplir ! »] : en art, l’expression d’un sentiment, d’une pensée, d’une intuition ; en science théorique, l’explication de certains faits expérimentaux face à un « paradigme » établi faisant obstacle à cette explication.
Nous avions d’abord travaillé durant des jours, des semaines,ou des mois, à nous emplir l’esprit des difficultés du problème en question et à le surmonter. Dans un deuxième temps, poursuivre plus avant la réflexion consciente était devenu inutile, bien que nous ayons continué à porter le problème, où que nous allions. »

Je remarque qu’il faudrait ranger certaines insomnies dans cette rubrique, où l’on prélève sur le sommeil le temps pour chercher inconsciemment la solution d’un problème, le rêve ne pouvant pas y pourvoir toujours, car il nous faut une solution « consciente ».

« Dans un troisième temps et soudainement, nous étions en vélo,en train de faire la cuisine ou de nous raser (ou notre langue avait fourché comme dans l’exemple que j’ai décrit) et l’idée cruciale avait surgi. Une secousse nous avait dégagé de l’ornière où nous étions.
Cette convergence de nos récits nous avait fait une forte impression. »

En fait plus tard, Gell-Mann découvre que le physiologiste et physicien Hermann von Helmholtz avait défini la conception d’une idée comme une séquence en trois étapes : la saturation, l’incubation et l’illumination.
En 1908 Henri Poincaré introduit une quatrième étape : la vérification.

Je récapitule donc:

1- La saturation

2- L’incubation
« ça pense »
3- L’illumination

4- La vérification

Gell-Mann s’interroge surtout sur ce qui se passe pendant la deuxième phase, celle qui précède l’illumination. Il invoque alors la psychanalyse en disant que l’esprit continue de travailler mais dans l’esprit préconscient, juste à la frange de la conscience. Il dit qu’il se réfère à la première topique freudienne, et je pense qu’il a raison. On a complètement laissé de côté la notion de Préconscient, alors que Freud l’avait gardée même dans la deuxième topique. Mais Gell-Mann ajoute une autre hypothèse qui me paraît tout aussi intéressante et pour nous plus neuve : il dit que certains psychologues prétendent qu’il ne se passe en fait rien pendant la période d’incubation, si ce n’est un affaiblissement de la foi que l’on a dans le principe erroné et qui entrave la recherche de la solution. Selon eux la pensée créatrice aurait lieu  juste avant le moment de l’illumination. La période d’incubation, où l’on ne trouve rien, est donc comme un moment de dé-prise de nos croyances antérieures qui font barrage au surgissement de l’idée nouvelle pour laquelle il faut faire une place.
Je pense que les deux cheminements coexistent selon les cas.
Evidemment, vous aurez reconnu la « pensée-éclair » (le « Einfall ») dans cette phase de l’illumination.
Si l’on revient au petit fragment de séance dont je vous ai parlé la dernière fois, que s’était-il passé ?
Le patient avait cherché dans ses souvenirs, en fonction de son savoir psychanalytique, les raisons de sa phobie des transports. Il y avait eu saturation puis incubation. Il avait fait mille tours et parcouru différentes hypothèses. Puis il les avait abandonnées et c’est en parlant d’autre chose qu’il s’était subitement écrié : « Ça y est, je sais pourquoi je ne peux pas prendre l’avion : c’est parce que j’ai peur de ne pas retrouver au retour ma maison debout ».
Pendant la période d’incubation, cela a continué à travailler dans son esprit, (préconscient) mais il y a eu aussi une perte de foi dans le paradigme de la psychanalyse, tel qu’il le croyait en tout cas, et selon lequel ,plus on est attiré par quelque chose (d’interdit) plus on l’évite : théorie classique des phobies (cf le petit Hans)…
Mais ce qu’il est également intéressant de voir, c’est qu’il y a eu aussi la phase de « validation ». Qu’est-ce que la validation d’une pensée en analyse, sinon qu’il y a des effets, c’est-à-dire qu’il y a une modification au niveau du symptôme par exemple. Or il a validé son idée chérie en faisant en sorte de ne plus être phobique de l’avion. Il avait substitué au paradigme connu et général, auquel il ne croyait plus, son paradigme singulier auquel il croyait.
En analyse, il nous reste encore beaucoup de travail à faire concernant la relation de la croyance et de la théorie avec les voies de la guérison. De toute façon il est difficile de parler simplement de guérison en analyse, mais concernant certains symptômes on le peut.

Je vous ai raconté cette histoire où il s’agissait de scientifiques et d’artistes. Mais je crois que le moment de la découverte, l’illumination ou ce que les allemands appellent le « haha Erlebnis » – « l’expérience du aha » où l’étonnement se marque par cette exclamation qui signe l’arrivée abrupte de l’idée -, fait expérience ou événement.
Or il s’agit ici de quelque chose qui dans l’analyse fait non seulement événement psychique, mais est sensé modifier le cours des choses en nous rappelant (car on a toujours tendance à l’oublier ou à le minorer) l’existence de nos pensées inconscientes ou préconscientes. Et il ne s’agit pas de la pensée associative, mais du surgissement d’une nouvelle relation. Souvent on passe de longues séances à faire de la psychologie, à ramer pour ramener des souvenirs ou tout simplement pour amener le patient à oser dire, à oser même raconter. On passe du temps à entrer en contact, à entrer dans son monde. Les « découvertes » peuvent se faire n’importe quand, mais quand elles arrivent en analyse, c’est qu’elles apportent une réponse qui signe le fait qu’une question était au travail. Si certains Insights arrivent comme ça, généralement il faut tout de même qu’il y ait eu une question posée, un problème, de façon plus ou moins formulée. C’est par la réponse trouvée qu’on s’aperçoit parfois qu’il y avait une question…

ET LES ANALYSTES ?
Si j’ai axé ce séminaire sur le « ça pense », ce n’est pas uniquement en fonction des patients, mais aussi pour les analystes. Comment pensons-nous ? Et faisons-nous ce qu’il faut pour être en état d’avoir l’illumination nécessaire ? Plus encore que pour les « illuminations » singulières, les analystes se posent-ils et se laissent-ils « saturer » par les bonnes questions ? Car il ne faut pas oublier qu’il faut savoir poser le bon problème. En cela Freud reste exemplaire par sa façon de travailler ses histoires cliniques.
On parle beaucoup de créativité en rapport avec les idées de Winnicott.
Malgré ma grande admiration pour Winnicott, le jeu a bon dos. Et jouer ne suffit pas. Il s’agit aussi de penser, et d’oser penser à la fois en fonction de ce que l’on a appris et par rapport à ce qui se sait et qui vient parfois faire « saturation ». Dans nos milieux la saturation s’appelle aussi la langue de bois qui empêche de penser. Comment faire pour aller au-delà ?

LA VALIDATION N’EST PAS DUE A LA PRESSION SOCIALE
Le Principe de Conception est co-extensif au désir (qui n’est pas le simple besoin à satisfaire), il n’est pas dû au simple effet d’une soumission sociale, et ne se réduit pas à l’aliénation d’une productivité imposée. La tendance à la transformation, à la construction, à l’invention de nouvelles fictions-théories, quand elle n’apparaît pas sous les aspects de la création artistique ou de science pure, peut se confondre avec une soumission à la pression sociale. Ce Principe de Conception est inhérent au fonctionnement psychique : qu’il puisse être exploité par des exigences sociales est une autre chose et cette exploitation, l’assujettissement qui s’ensuit, serait plutôt alors à mettre sur le compte d’une réalité oppressante. Les sujets se laissent exploiter le plus souvent pour survivre. Et quand on est dans la lutte pour la survie, le Principe de Conception pâtit tout autant que le Principe de Plaisir. Mais par ailleurs il ne faut pas sous-estimer à quel point la lutte pour la survie, l’oppression même, matérielle et psychique, peuvent aussi – à condition qu’il ne s’agisse pas de situations extrêmes où la douleur envahit tout – inciter à trouver des solutions nouvelles, à fabriquer des fictions pour survivre. Il y a des passages entre les adaptations obligées pour survivre et les inventions en quelque sorte « gratuites » qui précèdent la pression sociale ou toute nécessité venue du dehors. Il n’est alors question que d’un mouvement intérieur. Nous ne savons pas à quel point l’individu, dans ses créations les plus singulières répond, sans le savoir et de façon en quelque sorte visionnaire en ce qui concerne les artistes, à des besoins de survie, à la fois de l’individu et de la société. En d’autres mots, les créateurs de toute nature sont des pionniers qui construisent à l’avance des objets, des fictions, qui semblent sur le moment inutiles par rapport à leur réalité actuelle, et qui s’avéreront indispensables dans un autre temps, celui des durées plus longues où interviennent les intérêts de l’espèce. Je me demande alors si la perception de ce qu’offre par exemple l’art abstrait ne serait pas indispensable pour survivre à une époque lointaine ? Peut-être faudra-t-il des siècles pour passer de l’intégration mentale de l’artiste à l’intégration collective. Cet intervalle de temps qui sépare le moment actuel où la création semble« inutile » sur le plan de l’adaptation à la réalité, du moment où cette intégration sera devenue collective et où elle servira l’espèce dans sa survie même face à une réalité nouvelle.

LA FLECHE DU TEMPS
Pourquoi tant de personnes ne peuvent-elles se satisfaire de leur vie quotidienne et cherchent-elles « autre chose » ? D’où vient ce désir de fabriquer quelque chose qui n’existe pas encore ? Pourquoi certaines solutions cessent-elles d’être crédibles au bout d’un certain temps ? Quelque chose s’use : est-ce l’investissement libidinal ? On a vu comment la « croyance » intervenait dans l’efficacité d’un faux médicament, l’effet placebo. La croyance, soutenue par tout un ensemble, qui représente un rituel social. Mais il arrive un moment où cela ne tient plus. Il faut du nouveau. Le langage n’est pas seulement là pour permettre d’évoquer l’absent, il est là aussi pour préfigurer le non encore advenu.
Le Principe de Réalité s’occupe de la conservation et de la survie de l’individu, et l’on conçoit que le Moi en soit l’instance privilégiée.
Le Principe de Plaisir brûle les vaisseaux, il vient de la marmite de nos pulsions et il ne connaît pas la prudence qu’exige l’autoconservation.
Le principe de Conception est ce qui pousse à la transformation de ce qui existe en ce qui n’existe pas encore, il épouse la flèche du temps. Il pousse à l’élaboration de pratiques et de théories à partir des savoirs de l’époque, vers des savoirs nouveaux ou vers des expériences personnelles nouvelles ! Des projets qui sont signe d’amélioration. Je me demande si « la flèche du temps », le fait que le temps est orienté – et c’est quelque chose qui est un réel absolu dans l’existence humaine – n’est pas l’ultime principe organisateur, tout à la fois sur le plan collectif et individuel. Quelles que soient les découvertes, quel que soit le domaine, privé comme dans une analyse ou dans la vie quotidienne tout court, ou public comme dans les domaines artistiques, philosophiques ou scientifiques, il y a toujours élaboration d’une théorie, qu’elle soit locale, privée ou de portée plus générale, théorie qui doit se renouveler, car poussée à vieillir par l’existence même de la flèche du temps qui rend caduc.
On peut s’étonner de mon insistance à parler en terme d’espèce, mais le fait d’invoquer des Principe psychiques implique ne nous nous situons inévitablement au niveau d’un organisateur général qui vaut pour l’espèce humaine.

Freud disait que l’artiste est le seul à pouvoir se passer du Principe de Réalité et qu’il restait plus exclusivement attaché au Principe de Plaisir, non pas pour vivre dans un monde non réel, halluciné, mais pour créer une « autre réalité » qu’est son œuvre. L’artiste est seul à puiser dans le chaos du monde des entités de réel pour en extraire des formes et trouver des relations entre des sons, des couleurs, des figures, qui émeuvent et font sens et ouverture pour d’autres, quand bien même il n’est pas toujours compris, parce qu’en avance sur son temps.
Mais je dirais que tout le monde fait l’expérience du Principe de Conception parce sans cela nous succomberions au désordre et à l’entropie, nous serions engloutis par nos déchets, nous serions une espèce caduque avant d’être morte. Ce qui du reste est peut-être en train de se produire !

Alors je reviens pour finir à la préoccupation de Freud qui reste aussi largement la nôtre : comment faire coexister et comprendre les passages de la Pulsion de Vie – et ce qui en est le moteur principal, le Principe de Plaisir d’une part – à la Pulsion de Mort, et ce par quoi elle nous fait signe le plus souvent dans la clinique, à savoir sa destructivité silencieuse par le fait même de la compulsion de répétition.
La répétition est l’au-delà du Principe de Plaisir et le Principe de Conception est l’Au-delà du Principe de Réalité. Le Principe de Conception relie l’homme à la culture, parce qu’il le pousse à la mise en forme des sensations, des concepts et des connaissances. Il pousse à la constitution des grands récits.
L’au-delà du Principe de Plaisir ne concerne pas la réalité mais la compulsion de répétition, il relie l’homme à son passé et le sépare des autres souvent de la façon la plus néfaste.
La compulsion à la répétition enferme l’homme dans un temps en boucle, infiltrant le présent par le passé, tandis que l’impulsion à concevoir ouvre l’espace-temps vers le devenir, infiltrant le présent par l’avenir, mais risque d’assigner l’homme dans un espace inévitable, son espace culturel. Toutes nos fictions, toutes nos constructions, qu’elles soient concrètes ou théoriques, ne peuvent se concevoir hors leur dépendance à une aire culturelle.
Ceci est bien sur une formulation non-mondialisée où existent encore des différences de culture, où les passés sont encore historisables. C’est pourquoi « la Mondialisation » concerne aussi la pensée dans la psychanalyse.
Le danger qui nous guette est d’être mondialisés dans un espace répétitif, et clonés sans passés individualisés… La psycho-fiction a encore de beaux jours devant elle.

La prochaine fois, je redescendrai à un niveau plus individuel et clinique, là où se jouent les épaisses concrétudes de nos vies individuelles. Je parlerai de Winnicott et de son incontournable bébé avec sa mère. J’en ai un peu marre du bébé, mais il est vrai que c’est une source de recherche inévitable, et le lieu physique et conceptuel de toutes les bifurcations.
C’est pourquoi la question psychanalytique autour de laquelle je tourne est bien celle-ci : est-ce que oui ou non il y a en analyse une régression à un état antérieur, à l’état de bébé (fiction). Et si oui, alors c’est un levier fantastique pour la pratique. Mais il faut savoir de quoi on parle. Et c’est pourquoi je trouve que Lacan s’est un peu trop rapidement facilité la vie en l’évacuant au profit de la seule répétition du signifiant hors relation affective dans le transfert. Il a évacué la régression et l’affect tout autant que l’implication personnelle de l’analyste dans le transfert : donc les deux possibilités majeures d’une intervention sur les sentirs. Il a fait comme Freud, mais encore plus fort ! Les anglo-saxons ont largement évacué la composante du temps long, de l’impact de la culture, et de la pensée préexistante dans laquelle un enfant vient au monde au profit de l’affect et de la dyade primitive omniprésente. C’est un enjeu de taille pour la pratique et j’essaie de l’aborder par le biais, comme je peux.

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