Interview Revue Percurso

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Présentation de la revue Percurso 

J’ai répondu à ce questionnaire de la Revue brésilienne Percurso en été 2010.
« La  revue Percurso  crée en 1988 est une publication du Département de Psychanalyse de l’Institut Sedes Sapientiae (à Sao Paulo). C’est une revue scientifique dédiée à l’avancement des connaissances en psychanalyse dans leur versant clinique, théorique, méthodologique et épistémologique aux fins de favoriser les débats entre les différents courants de la psychanalyse. »


Question 1 :  En relisant votre interview parue à la revue Percurso en 1996, on est étonné par rapport à l’actualité de vos réflexions, vos questions et propositions en ce qui concerne l’interlocution entre les analystes. Vingt ans après la fondation de la Fédération des Ateliers de Psychanalyse (FAP) quel est le bilan que vous faites de cette expérience ? Quels sont ses échos ou dédoublements ?

REPONSE :
En plus de vingt ans il y a eu deux générations de psychanalystes qui se sont formées, soit partiellement (en venant d’autres institutions) soit entièrement à l’intérieur de la FAP.

D’après ce que je peux constater, quelque chose de notre désir initial a été transmis : aujourd’hui, pas plus qu’hier, il n’y a de positions ni de pratiques dogmatiques, et peu à peu une véritable culture de l’hétérogène commence à exister. Des références multiples co-existent.
Après une longue période ,où l’on a pu constater un certain rejet du « lacanisme », imputable à une intoxication dont ont souffert les anciens de l’Ecole Freudienne, les plus jeunes , qui n’ont pas connu cela,  commencent à re-découvrir Lacan d’une façon plus fraîche et plus légère.

Dans l’ensemble le pari sur le primat de la clinique a été tenu. La plupart des membres sont d’après moi de bons cliniciens et de très bons thérapeutes. Il y a un prix à cela : seulement une minorité arrive à mener de front une implication clinique -souvent exceptionnelle-, avec la disponibilité nécessaire à la recherche et à la production théorique. Car souvent c’est une question de temps et pas seulement d’intérêt ou de disposition intellectuelle. Un bon clinicien consacre beaucoup de temps à ses patients, à les écouter, à réfléchir sur ce qu’il a entendu, et un bon théoricien doit aussi consacrer beaucoup de temps aux concepts, et aux travaux théoriques des autres analystes.

La FAP ne s’est pas fait connaître particulièrement par des publication ni par une présence médiatique. Cela a ses avantages et ses désavantages.

L’époque a changé et la vie des jeunes analystes est devenue plus difficile,  matériellement et psychologiquement. Ils doivent travailler beaucoup plus que ceux de ma génération à âge égal pour subvenir  à leurs besoins, et les conditions de travail dans les institutions de soins sont devenues peu valorisantes voire désagréables. Dans le public, ils sont obligés de lutter pour maintenir un minimum de conditions de temps de séances pour pouvoir écouter en analystes leurs patients adultes et enfants.
Dans le privé, ils ont affaire à des patients vivant dans des situations de plus en plus précaires ce qui ne facilite pas la durée nécessaire des cures.
Les Ateliers de discussions cliniques sont à ce titre, je l’espère, des lieux où ils peuvent débattre de ces difficultés nouvelles par rapport aux exigences théorico-cliniques des « formations » institutionnelles classiques.

Nous continuons à ne pratiquer aucune reconnaissance en termes de titularisation ou de grades ou de passe. La reconnaissance a néanmoins lieu de façon plus subtile. La confiance n’est pas un concept analytique, cependant elle est le facteur qui détermine l’envoi de patients. Cela reste difficile à expliciter pourquoi untel inspire plus de confiance que tel autre. Cela a peu à voir avec la capacité à écrire ou à tenir des discours savants ! Il suffit que chacun cherche en son for intérieur à qui il enverrait un être cher pour voir le peu de poids que pèse la renommée médiatique…

Au niveau de l’institution, un des problème que je perçois est celui du danger d’une certaine endogamie. Comme nous n’avons pas le recours à UNE théorie qui d’habitude cimente les membres d’un même groupe, ni une hiérarchie de distribution de titres et de grades comme c’est le cas dans la plupart d’institutions analytiques, les facteurs de sympathie ou d’antipathie personnelle peuvent prendre une place dominante. Or on échappe difficilement aux réseaux transférentiels et à l’attachement des anciens analysants à leurs analystes. C’est pourquoi je parle d’endogamie et j’encourage les jeunes  qui ont fait leur analyse avec un membre de la FAP à voyager et à aller voir comment ça fonctionne dans d’autres institutions. Ils le font… et souvent ils reviennent. C’est un problème, car les transferts restent plus virulents qu’on ne le croit, et cela engendre des tensions, des rivalités que le travail n’arrive pas toujours à sublimer. Cela dit, je constate autant d’endogamie dans les institutions où l’on titularise…

Je pense qu’il y a un grand travail à faire sur les liens très archaïque qui se jouent à l’intérieur d’un groupe d’analystes. J’ai fini par m’apercevoir que souvent une analyse se termine, non pas dans le seul espace privé d’un rapport analyste-analysant, mais dans une conflictualité groupale. L’aspect archaïque passe le plus souvent inaperçu, alors qu’il est bien plus qu’on ne le pense, le moteur des violences dans les institutions entre les analystes. Souvent une analyse « didactique » se termine sur la place publique ! Combien  de scissions institutionnelles relèvent des problématiques transférentielles et narcissiques non analysées , car secrètes. Ferenczi, une fois de plus , plus clairvoyant que d’autres, avait proposé de mener une analyse didactique jusqu’à l’analyse de caractère !Tâche immense.  Or nous savons bien que ce qui change le plus difficilement dans une analyse c’est le caractère. Notion dont on ne parle pas volontiers.

Je ne peux pas en dire beaucoup plus sur la FAP, c’est une institution avec peu de structures fixes, qui change de président et de bureau tous les deux ans, renouvelables une seule fois. Donc  une équipe largement renouvelée vient à sa direction tous les quatre ans. Ce qui donne avec chaque nouvelle équipe une tonalité différente, un rythme différent, un style différent.

Personnellement je me suis retirée de toute fonction institutionnelle. Je pense que les « vieux » doivent céder la place aux plus jeunes , qui sont mieux placés pour sentir les symptômes de leur époque dont ils souffrent comme leurs patients. Ils sont mieux placés pour sentir l’air de l’époque. Je suis néanmoins toujours très intéressée par ce qui s’y passe et je vois régulièrement un grand nombre des membres parce que j’y ai aussi des amis.

Si je comprends bien vous demandez si nous avons fait « modèle » ? Non. Mais beaucoup de nos thèmes majeurs, de nos priorités, qui dans les années 1986-96 n’intéressaient personne sont maintenant des thèmes de colloques dans des institutions plus importantes. C’est le cas pour l’intérêt porté à Ferenczi, à Winnicott, au contre-transfert, à la notion d’accueil, et même à la place de plus en plus importante donnée à l’affect !!! Je rappelle que jusqu’à une époque récente, dans les milieux lacaniens ce terme était banni au prétexte que le concept d’angoisse suffisait… et parce que Lacan l’avait ridiculisé…
Mais le mot même d’affect revient, et c’est un signe que l’interdit est en train de pâlir…

Voilà des domaines où nous avions une longueur d’avance, non pas parce que nous étions meilleurs, mais simplement plus libres de choisir les mots de nos discours. Et je constate avec soulagement qu’un changement est en train de s’opérer.

Ca vient, ça vient… mais il ne faut pas le dire. C’est fou comme les analystes ont peur de l’infidélité ! On est loin d’être à la hauteur d’une bonne société laïque.

Question 2 : Qu’est-ce que vous détacherez comme étant primordial dans la formation des jeunes psychanalystes ? Quelles sont vos considérations à propos de la question du temps et du talent dans le devenir d’un psychanalyste ? Selon vous, pourquoi est-ce qu’on devient psychanalyste ? Comment on devient psychanalyste ? Et, finalement, comment est-ce qu’on se maintient psychanalyste ?

Vaste question ! Elle recouvre tout le champ de la formation de l’analyste et du désir d’analyse.
Ce qui me paraît primordial, c’est la capacité d’être dans une proximité à l’autre humain, quel qu’il soit. C’est une aptitude subjective sur laquelle on ne doit pas transiger.

Il faut être animé à la fois d’un désir d’entendre le non dit et d’une curiosité intellectuelle face au fonctionnement psychique de l’autre, et de soi-même face à cet autre. En même temps il faut posséder une confiance dans ses propres capacités à soutenir une relation à l’inconnu et à l’angoisse qu’engendre la souffrance psychique  dont le patient demande à être débarrassé.
Mais avant tout,  certains, plus que d’autres ont un désir et un pouvoir de proximité avec l’humain étranger. Etre proche tout en respectant la différence, travailler à une transformation sans prendre le pouvoir sur lui. Ceci peut prendre des aspects les plus divers selon les individus.

La présence de la curiosité seule donne des chercheurs. Or un analyste n’est pas seulement un chercheur. S’il n’était que cela alors on peut se trouver devant un comportement cynique. Un analyste cynique est un être dangereux pour ses patients. A l’inverse, s’il n’y a que la capacité à soutenir une relation d’inconnu, à s’impliquer dans une relation thérapeutique et en supporter l’angoisse alors on risque de tomber dans du pur compassionnel ce qui n’est pas souhaitable non plus.

En somme, il faut être curieux des mystères du pathos, tout en travaillant à les résoudre par le dépliement de l’histoire du patient et de ses conflits au travers du transfert , ayant la sagesse d’en supporter les atermoiements, les résistances et les dénégations.

Un analyste ne peut pas être pressé ! Voilà les qualités d’un analyste qui n’est pas un chercheur froid et cynique face à son analysant, mais aussi un thérapeute qui ne l’enferme pas dans des spéculations purement intellectuelles. Je sais que dans beaucoup de cercles psychanalytiques la notion de thérapeute est  mal vue. Ca m’est égal. Ceux-là même qui écrivent contre l’analyse comme thérapie viennent un jour où l’autre demander de l’aide…pour simplement arriver à supporter la vie ! Alors j’essaie de ne pas avoir une vision schizophrénique de la psychanalyse et de tenir compte de ce que je connais de par mon expérience quotidienne.

L’analyste aide un autre à se penser. Or la pensée en analyse n’est pas une opération intellectuelle. L’analyste ouvre une intelligibilité autre à soi-même et à l’autre. Et pour cela il faut  être capable de le faire d’abord pour soi-même. C’est à cela que sert la psychanalyse nécessaire pour devenir analyste.
Pourquoi on devient analyste ? Je répondrais d’une façon abrupte : parce que la plupart des analystes ont des familles folles ! Parce qu’il y a des folies cachées dans les meilleures familles, des meurtres psychiques actuels ou enfouis dans l’histoire familiale, et parce qu’il y aussi des traumas qui viennent frapper certaines familles, ou certains individus plus que d’autres. On ne devient pas analystes pour des raisons toujours avouables. Sinon on devient médecin, dentiste, commerçant ou scientifique. Mais il y a aussi des gens qui devenaient psychanalyste, (je le mets au passé, parce que ce n’est plus vrai) parce que les psychanalystes gagnaient très bien leur vie, bien mieux que des médecins ou des psychologues ! C’était donc un ascenseur social remarquable. Cette période est révolue en France, sauf pour les psychanalystes qui font des séances ultra-courtes et expédient un grand nombre de patients en peu de temps.

Comment on devient psychanalyste ? On devient analyste en analysant, donc grâce à au moins un analysant qui adresse une demande à cet analyste là. On dit qu’on devient analyste par sa propre analyse, oui, mais c’est  un préliminaire, il n’y a pas d’analyste sans analysant. Ceci se passe soit dans les institutions qui en tracent un chemin très formalisé, soit en vivant une vraie aventure subjective. Mais même dans un parcours standardisé, il y a toujours une part d’aventure.

J’émets une hypothèse : dans chaque devenir-analyste il y a des moments privilégiés. Des moments- clés. Des moments où l’on bute sur la présence réelle de l’inconscient qui fait événement. Cet événement psychique fait effet d’illumination. Ensuite cela peut se refermer, mais ce moment fera date dans le parcours. Il est rare qu’un analyste n’ait pas vécu une expérience de ce type. On peut alors parler d’initiation sans rituel , sans croyance particulière préalable. C’est dangereux de parler de ces choses –là parce que l’on offre le flanc à la critique de l’irrationnel. Rien ne sollicite pourtant autant la pensée qu’une telle expérience de fulgurance. Et très souvent ces moments d’éclair reviendront pour stimuler encore et encore l’analyste dans sa recherche.

Et finalement comment on reste psychanalyste ?
C’est une très bonne question. Car on n’est pas analyste une fois pour toutes. Il y a des analystes, qui , en tant qu’analystes sont des fossiles depuis longtemps, mais comme ils continuent à se manifester, soit en écrivant soit en ayant des positions sociales importantes on oublie qu’ils sont des zombies.
Alors je pense qu’il s’agit d’abord de rester vivant, et de garder la passion pour la psychanalyse. Et la passion , c’est quoi , sinon l’aperçu d’un non-savoir et l’intense désir de le vaincre. Je sais que Lacan avait dit que l’hystérique avait la passion de l’ignorance…mais je ne parle pas d’ignorance, je parle d’une perception d’un insu qui est moteur,  qui pousse à chercher et à accroître le savoir.

Donc il s’agit d’abord de rester vivant et curieux. On parlait jadis de curiosité sexuelle infantile. Ce n’est jamais qu’une autre manière de le dire.
Il faut pouvoir admettre qu’on n’a jamais fini d’apprendre, et qu’avec chaque patient la psychanalyse se ré-invente , même quand on a des dizaines d’années de pratique derrière soi. S’il n’y a plus d’émerveillement, plus de surprise, alors l’analyste s’ennuie, et un analyste qui s’ennuie est un analyste mort.

Je fais une parenthèse : il faut faire une exception pour l’ennui que certains patients provoquent chez l’analyste et qui sont caractéristiques d’un transfert où domine une sorte d’interdit de penser qui est en général la répétition d’un silence mortel dans l’histoire du patient. Mais ce type d’ennui provoque l’analyste à la pensée et ne l’endort pas nécessairement. Et puis il y a aussi l’analysant qui a besoin d’endormir son analyste dans certaines séances…Mais ce sont des cas particuliers.

Beaucoup d’analystes travaillent jusqu’à des âges très avancés. Ils ne sont pas obligés de le faire. Est-ce intérêt scientifique ou bien pire ? Et pourquoi pas une addiction ? Mais on peut aussi dire que le fait de ne pas pouvoir décrocher est le signe que leur propre analyse est interminable.

Question 3 : En ce qui concerne le rapport d’un psychanalyste avec les institutions, vous considérez qu’un psychanalyste peut suivre sa formation en dehors des institutions ? Est-ce que l’exercice de la psychanalyse peut survivre sans les institutions formelles ?

On ne peut ni devenir psychanalyste seul, ni rester psychanalyste isolé. Chaque analyste a besoin d’autres psychanalystes pour mettre à l’épreuve sa pratique et sa pensée. Seul, il risque le délire de grandeur et l’omnipotence mais aussi le découragement.

Mais cela ne signifie pas qu’il faille être dans une institution. Un analyste peut travailler avec un petit nombre de collègues sans une institution formelle.
Il se trouve que dès qu’un groupe dépasse un certain nombre de participants un minimum de règles de travail devient nécessaire et alors inévitablement l’institution se profile. Chaque fois l’institué tend à réprimer l’instituant. Or c’est l’instituant qui impulse  la créativité nécessaire à la vitalité de la psychanalyse.

C’est une toute autre question qui est posée à partir du moment où un regroupement d’analystes veut se porter garant officiel de la qualité d’analyste de ses membres. Alors on peut parler d’institutions formelles. Depuis deux décennies il y a eu une énorme multiplication d’institutions analytiques, entraînant une égale diversité de pratiques,  il devient donc difficile de parler de LA psychanalyse. On peut se demander légitimement s’il y a encore une unité de la psychanalyse. Les divergences deviennent plus importantes que les points de concordance.

Par exemple , qu’est ce qu’il y a encore de commun entre  une pratique de la psychanalyse par des analystes de la Cause freudienne et celle des analystes  kleiniens, ou encore entre des post-lacaniens , des post kleiniens, des élèves  de Bion et des freudiens orthodoxes ? Parfois on a l’impression que des termes, tels que, l’inconscient, le transfert, la pulsion ou la répétition, -sensés être des concepts fondamentaux de la psychanalyse-, recouvrent des contenus sémantiques et un traitement clinique si différents qu’ils ne représentent plus que des appellations formellement identiques.

Je dois néanmoins apporter ici une correction importante  à ce que j’ai dit précédemment : tous les analystes, ainsi que leurs analysants vivent dans un même monde. Et malgré les divergences apparentes voire dogmatiques qui séparent les différentes institutions, les praticiens sont obligés de tenir compte de leur époque, de ses changements et des impératifs politiques qui pèsent sur les citoyens. Alors, si l’on regarde de plus près, si on ne tient plus compte des discours théoriques officiels dont se légitiment les différents groupes, on constate que tous sont obligés de changer en fonction de l’air de temps. Alors, et seulement alors on peut trouver des similitudes et des contraintes communes. Des réponses similaires à des difficultés identiques. C’est donc par le politique que nous pouvons retrouver un dialogue et une lutte partagée.

Alors est-ce que la psychanalyse peut survivre sans institutions formelles ? Sans doute pas. Parce qu’aujourd’hui il n’y a plus aucune homogénéité théorique ni  pratique qui puisse faire fondement commun et unité entre les diverses institutions analytiques. Peut-on même dire qu’il y a un « objet » commun ? Si on dit que c’est l’inconscient ? Mais déjà on tombe sur les conflits, car il ne s’agit pas du même inconscient selon les différents groupes.
Alors ?

Alors il ne reste plus  que la  référence au mot même de psychanalyse (ou signifiant psychanalyse si vous préférez, mais ça ne change rien) qui maintient encore une unité , imaginaire pour l’instant.

Bien sûr il y a des institutions qui ont plus que le mot de psychanalyse en commun, des référents communs et des exigences éthiques et scientifiques. La technique analytique, le dispositif, la méthode de l’association libre.
Mais pour combien de temps ? Il semble que les petites différences des narcissismes de groupe prévalent sur l’intérêt général. Et puis il y a des guerres qui ont précédé les générations actuelles. Les guerres entre nos ancêtres analystes que nous continuons à mener sans toujours en connaître les véritables motifs.

Ce qui nous reste, c’est indéniablement une origine commune : Sigmund Freud …et… un ennemi commun : l’écrasement du sujet par un monde en voie d’uniformisation et de robotisation.

Peut-être est- ce, en fin de compte, grâce à cet ennemi commun qu’une unité pourra se reformuler au- delà des guerres de chapelles.

Et pourtant… il y a pour moi un critère qui ne trompe pas. Quand je voyage et que je parle avec des analystes que je ne connais pas, combien de fois n’ai-je rencontré cette magie d’un intérêt commun, d’une passion commune qui circule par delà les codes, les différences de langue et de formations, dès lors que nous parlons de la clinique ? Il y a des analystes, quelle que soit leur formation avec lesquels cette magie a lieu, et d’autres, apparemment plus proches, avec lesquels je ne peux rien échanger, devant lesquels je reste muette et dont le discours me glace ! En général ces analystes ne daignent pas parler de clinque. Ils préfèrent rester dans les sphères désincarnées de la théorie. Je pense que la frontière pour moi passe par là : je n’ai rien à dire à des idéologues. Car un analyste qui ne peut pas partager sa pratique de la folie et de la solitude (la sienne et celle de ses patients) avec d’autres,  est un idéologue.

Question 4 : Dans votre texte « Stardust » vous soulignez l’opposition de la FAP à la nomination d’un psychanalyste par quelque organisme que ce soit. Pourriez vous vous étendre un peu sur ce point là ?

Je ne souhaite engager d’aucune façon la FAP en tant qu’institution avec mes réponses. J’ai été avec huit autres analystes à l’origine de sa fondation, mais aujourd’hui je n’y occupe plus aucune fonction officielle. Je m’exprime donc de façon strictement privée.

Je tiens d’abord à dire que dès le début de la FAP il y a eu d’une part des membres de l’ancienne Ecole Freudienne et de l’autre des analystes venus de la SPP affiliés à l’IPA. Les uns et les autres nous avions l’expérience d’institutions qui procédaient, chacune de façon très différente, à des nominations d’analystes. Nous avons vu chacun à quel point une reconnaissance institutionnelle ne garantissait en rien la qualité de psychanalyste. Et même, à quel point des analystes de renom pouvaient faire des bêtises, pour dire les choses de la façon la plus suave. Donc, dès les origines nous ne voulions pas de nominations. Par ailleurs certains d’entre nous, dont moi-même, avons assisté à des jurys de nomination et avons pu voir l’arbitraire inévitable de ces  titres. J’avais personnellement fait la passe, à la fois comme passeur et comme candidate à la passe. Je connaissais donc ces mécanismes de l’intérieur. Or l’EFP n’était pas la pire des institutions tant s’en faut. C’est donc en connaissance de cause que nous avons pris cette décision de ne pas pratiquer de nominations.

Qui peut dire qui est analyste et surtout qui ne l’est pas ? Cependant la majorité d’analystes sont d’accord pour dire qu’il faut, pour devenir analyste, avoir fait une analyse personnelle poussée. Mais alors : qu’est qu‘une analyse personnelle poussée ? Tout de suite se pose le problème des critères de fin d’analyse. Tous les dix ans, ces critères changent. C’était à un moment donné, l’accession au stade génital, puis à l’oblativité, puis à la symbolisation de la castration, puis , ou en même temps, le repérage des signifiants majeurs… etc, et puis est venue chez les lacaniens la mode de  la passe avec son dés –être  dernier cri !  Au début, du vivant de Lacan, la passe était une simple expérience facultative , qui avait son intérêt en tant qu’expérience, mais après sa mort elle est devenue quasi obligatoire voire emblématique dans certains lieux , et signe d’une analyse réussie. Ca serait drôle, si le pouvoir de nomination n’impliquait également et inévitablement des humiliations et des blessures.

Aujourd’hui nous sommes dans un moment de grande mutation.
Sur quels critères peut-on se fonder pour dire : « une analyse a eu lieu » ou : « cette personne est en état d’entendre un autre sujet et d’en prendre soin ». Car  écouter  seulement ne suffit pas. Et encore moins écouter avec une seule grille de lecture. Encore faut-il qu’il y ait une « mise » de l’analyste, un engagement et… un don. Sur quoi se baser pour dire untel est capable d’accomplir cette fonction auprès d’un autre humain souffrant ou délirant? Certains en sont capables,  même après très peu de temps d’analyse (quitte à poursuivre leur analyse encore longtemps après avoir commencé à pratiquer) d’autres  sont sourds, sourds à cette musique particulière qui distingue une voix d’une autre, quel que soit le temps qu’ils ont passé eux-mêmes en analyse, et quelle que soit l’excellence de leur analyste. Car un analyste ne peut pas tout. Il ne peut pas « fabriquer « un analyste quand il n’y a pas une matière première. Aucune érudition, aucune formation ne peuvent être une garantie. C’est cela la partie scandaleuse de l’affaire ! Dans ce domaine la démocratie montre très vite ses limites. C’est politiquement peu correct, mais il faut le dire, tant pis.

On fait semblant de mettre au point  (et chaque institution le fait) un ensemble de critères objectives  pour la « formation » des analystes. A la fin de ladite formation, il y a différents procédés, des espèces de rites, qui sont de fait une sélection. Il arrive toujours un moment, où un jury doit décréter qui est analyste et qui ne l’est pas. Ce qui est terrible , c’est que même le plus imbécile des jurys, voit très bien que certains ne sont pas en état de pratiquer la psychanalyse, alors il est obligé d’inventer des pseudo critères , pseudo objectifs , pour soutenir son refus. Le plus souvent, le malheureux candidat est renvoyé sur un divan ! Il est recalé, comme à l’école primaire, il doit recommencer, redoubler, refaire une tranche, trouver LE  bon analyste, enfin faire tout un parcours du combattant. Comme si, en se donnant du mal, il pourra quand même le devenir, psychanalyste. Parfois  ça réussit, parfois non. Parfois, il change d’école, d’autres critères lui conviennent mieux. Parfois il ne réussit pas. Est-ce pour autant qu’il n’est pas analyste ? Ou bien, est-il trop original pour être accepté par des pairs ? Ou trop psychotique ? Trop génial ? Pas assez ceci ou cela ? Ou encore n’a-t-il pas appris à fabriquer un récit selon le code de son école ?

Nul ne peut vraiment le dire. Cela donne seulement un maximum de chances aux bons élèves. Seront-ils bons analystes ? Voilà la question. Je soutiens simplement que tout le monde ne peut pas faire fonction d’analyste. Et ceci n’a rien à voir avec la culture ou l’intelligence ou l’aptitude à étudier. D’autres qualités, plus subtiles sont exigibles. Plus qu’un savoir, c’est une position subjective spécifique, la seule qui permet  de ne pas abuser d’un savoir conféré comme d’un pouvoir sur l’autre. Or la psychologie, pas plus que la psychiatrie, ne peut éviter une position de pouvoir sur l’autre car elle ne pourra jamais se défaire de son obligation de classification.
C’est pourquoi les institutions sont plus à l’aise avec les psychologues et les psychiatres.

Les institutions doivent se contenter d’un semblant de critères, d’un semblant de savoir. D’une transmission contrôlable.
Cela leur donne la véritable raison d’exister.
Des institutions peuvent prétendre donner une instruction, donner un accès à la culture analytique, permettre au savoir de circuler, de partager des savoir-faire, mais il n’est pas possible d’instituer un lieu d’où s’énoncerait une vérité sur qui est et qui n’est pas analyste. Chacun peut apprendre à jouer d’un instrument, mais tout le monde ne peut pas avoir l’oreille absolue.
Prenons le cas de la peinture : une académie de peinture peut enseigner des techniques, analyser les grandes œuvres des maîtres, exiger les connaissances sur l’histoire de la peinture, mais elle ne peut pas dire qui sera peintre et qui ne le sera pas. Certains professeurs pourront voir qu’il y a chez certains du talent, voire du génie, mais ensuite ? Et puis il y a toujours eu des artistes qui ne sont jamais allé dans une académie de peinture et qui sont devenus des grands peintres.

Nous sommes plus proche de ce cas de figure que de la formation d’un ingénieur ou d’un physicien, bien que la question du génie soit commune à toutes les disciplines.

La FAP n’est pas une école. C’est une association de psychanalystes qui se déclarent tels et qui ont au moins un ou deux analysants. Il y a des membres qui font séminaire, qui font des contrôles collectifs, d’autres qui se rassemblent pour travailler ensemble la théorie ou la clinique et discuter de leurs pratiques. Mais on ne prétend pas à un enseignement. Attention ! ceci ne veut pas dire que rien n’y soit enseigné. Mais il y a plutôt un esprit où l’on essaye de s’enseigner les uns les autres. Certes il y a des analystes qui ont plus d’expérience que d’autres, à qui des plus jeunes reconnaissent un savoir, mais c’est tout. Je ne dis pas que tout le monde doit faire comme ça.
Il est bon et souhaitable que des institutions très différentes existent pour que des jeunes et des moins jeunes puissent circuler et entendre des musiques différentes, se confronter à des formulations et des conceptualisations différentes. Il est important de voyager pour se former. Je trouve néfaste la fidélité à un seul  discours. Cela engendre toutes sortes de méconnaissances et des endogamies inutiles. Mais c’est souvent un vœux pieux. Toutes sortes de facteurs entrent en considération. Notamment celui des réseaux de « clientèle » dont on évite pudiquement de parler.

Pour ce qui est de la reconnaissance par l’Etat, elle se fait en France de plus en plus pressante. L’état demande des garanties. Du sérieux, du sérieux bourgeois, désexualisé forcément, l’état demande des garanties d’un travail accompli, mais bien plus encore, et surtout, l’Etat demande une garantie de normalité !

Il s’agit là d’un problème à la fois analytique et politique. Quelle institution donnera plus de garanties sur la « normalité » de ses formateurs et des visées de sa formation ?  La seule chose que l’on peut retenir ce sont des critères de sélection universitaires et pseudo – universitaires. Des critères d’apprentissage, d’un corpus visible de connaissances.

En revenant au modèle du  peintre… nous arrivons vite à l’art académique, qui, à ma connaissance,  n’a jamais donné de la vraie peinture. En revanche un vrai peintre, quel que soit le chemin qu’il aura parcouru pour le devenir, aura acquis une connaissance de la technique picturale.
On peut me rétorquer que la psychanalyse n’est pas un art. Non, l’artiste crée du réel et je ne crois pas que l’analyste crée du réel dans ce sens, mais il a affaire au réel.

Non, ce n’est pas un art ni une science, au sens où notre matière première est de l’humain non modelable à volonté, et que nos situations, contrairement à la recherche scientifique , ne sont pas des expériences que l’on peut reproduire en laboratoire ; et puis, l’analyste ne signe pas son œuvre. C’est sans doute cette frustration qui est à l’origine de la graphomanie de tant d’analystes. Certains écrivent tant de livres que je me demande quand ils prennent le temps de s’occuper de leurs patients !

L’état ne peut demander des garanties que sur ce qui est objectivable. Où est alors l’éthique de la relation singulière ? Ce qui en revanche est observable, ce sont les améliorations sensibles de la vie des personnes qui ont fait une analyse, mais cela ne se mesure pas.

Au niveau institutionnel, quand on prétend former des jeunes analystes, la moindre des choses , c’est de leur donner des outils de penser la relativité, voire l’inanité, des reconnaissances officielles. Ensuite, si un Etat rend obligatoire certaines études, certains diplômes, chacun saura que ce sont des « formalités » nécessaires, dont on doit s’acquitter, mais qu’il ne faut pas leur accorder une valeur de vérité, et que les personnes ainsi titularisées ne sont pas forcément dignes qu’on leur envoie un être cher en analyse. Il me semble important que les analystes soient radicalement laïques dans la vision qu’ils ont de leur propre « carrière ». Celle-ci est distincte de leur capacité à supporter les transferts, capacités qui elle-même peut varier selon les moments d’une vie. On est loin de la médecine et de la religion. La laïcité de la psychanalyse est un casse-tête, mais elle est la seule garantie de notre indépendance par rapport aux corps constitués des pouvoirs.

Je pense que l’avenir de la psychanalyse ne peut pas être dissociée de la résistance politique à une société de plus en plus avide de contrôle et de normalisation.

Question 5 :  Encore dans ce même texte vous dites que « c’est le psychanalyste qui doit s’adapter, soit aux possibilités psychiques, soit aux possibilités matérielles de son patient, et pas l’inverse ». Pourriez vous rentrer un peu sur ce sujet ainsi que sur celui de l’argent et de l’étique psychanalytique ?

Revenons à Freud. C’est en écoutant et en suivant ses patientes que Freud a « inventé » la psychanalyse. Freud a inventé les concepts, mais ce sont ses patientes qui ont inventé la méthode. Or la méthode est fondamentale dans notre travail. Une patiente lui a demandé  de la laisser associer librement. Freud l’a écouté et c’est ainsi qu’aujourd’hui encore nous continuons à suivre l’invitation de cette bonne dame et à laisser le patient associer et dire ce qui lui vient. Ce fut un moment de vraie découverte. De qui ? De l’analysante et de Freud. Car il a su s’adapter à ce que sa patiente lui demandait et ce qui lui permettait d’être plus vraie. Nos patients sont aussi des précurseurs quand on sait les entendre. C’est une raison majeure pour dire que l’analyste doit pouvoir s’adapter  aux possibilités du patient si l’on ne veut pas que la psychanalyse se sclérose dans une éternelle répétition de règles pas toujours fondées.

Or ceci signifie qu’un analyste puisse à un moment donné « désobéir » à ce qu’avait fait son propre analyste ou à ce qu’on lui a enseigné ou à ce qui est la doxa.

Chaque patient doit être traité comme unique, et il faut ré-inventer l’analyse pour lui. Cela est facile à dire, mais n’est pas du tout évident à faire. L’adaptation de l’analyste concerne le plus souvent le cadre. Certains patients ne supportent pas d’être allongés et de ne pas voir l’analyste. Ils ne sont pas pour autant inanalysables… ni obligatoirement psychotiques ! Les obliger à se plier à un dispositif n’est justifié que par le confort du psychanalyste, car s’adapter au patient est souvent inconfortable.

Il y a des patients qui ne  peuvent pas payer, ou qui ne comprennent pas pourquoi ils doivent payer les séances manquées. L’analyste peut accepter ces exceptions, ceci ne met pas l’analyse en péril. Ceci met en péril l’idéologie de l’analyste et… son portefeuille.

Depuis les débuts de mon installation en cabinet libéral, j’ai fait des analyses gratuites lorsque des patients étaient en grande difficulté. J’ai préféré contrevenir aux règles qu’on m’avait enseigné plutôt que de renvoyer en institution un patient qui a commencé chez moi.

Chaque fois ces patients ont fini par payer et ça se passait bien. Mais quand on est jeune analyste l’institution analytique  vous fait peur et on n’ose pas expérimenter. Alors on pratique, au nom de je ne sais quelle vérité analytique, des analyses à deux vitesses : l’une dans le privé pour les riches , l’autre pour les pauvres en institution. Ainsi les patients qui ne peuvent pas se plier aux standards analytiques sont tout juste bons pour une psychothérapie… Or on sait que ce terme dans la bouche de certains signifie une sous – analyse !
Il faut distinguer le fait que l’analyste doit pouvoir vivre de son travail, du fait de prétendre qu’il y a des raisons spécifiquement psychanalytiques qui rendent nécessaire le fait de payer. Et… suprême hypocrisie de la profession : que plus c’est cher, meilleure serait l’analyse. On le dit, certains le croient, mais cela n’a AUCUNE justification analytique !

L’argent n’est évidemment pas un agent neutre, il convient  de travailler cette question. De travailler sur la place sacrée qu’occupait l’argent dans les temps très anciens, de travailler aussi sur le paradigme « désir-argent » si cher, (sic) à la société libérale, repris par l’analyse sans aucune critique. Freud faisait payer ses patients le plus cher possible parce qu’il avait besoin d’argent, mais il n’a pas joué la comédie d’affubler sa demande d’un sens psychanalytique. Par ailleurs il a reçu pendant dix ans au moins un patient cinq fois par semaine gratuitement pour vérifier certaines hypothèses sur les résistances.
Je me suis fait beaucoup critiquer sur ces positions. Je tiens bon, et j’ai maintenant d’autres collègues qui peuvent également témoigner que des analyses gratuites en cabinet privé, ça marche…ni mieux ni pire que les autres, à condition que l’analyste ne soit pas muet, car cette question se met au travail pour les deux.

C’est un des cas où c’est à l’analyste de s’adapter à l’analysant  et non l’inverse. Mais ce n’est pas le seul.  Il y a malheureusement trop souvent un abus de l’usage de la notion de frustration ou de castration à seule fin de contrainte profitant au confort de l’analyste. Les patients soumis à une pure forme ne vont pas loin dans leur exploration personnelle.

Alors pourquoi acceptent-ils de se soumettre ainsi ? Ils acceptent de se soumettre parce que grande est  leur misère et leur solitude et qu’ils feraient n’importe quoi pour se faire accepter et aimer.

Bien longtemps après avoir terminée une très longue analyse, un patient venu me rendre visite à l’occasion d’un passage à Paris, m’a rappelé ses débuts chaotiques. Pendant plusieurs années, il  venait me voir en prenant  un  rendez-vous de dernière minute. Il me téléphonait même parfois pour me dire : « je vous téléphone pour vous dire que je vous téléphonerai pour prendre rendez – vous prochainement. » Puis au bout de plusieurs faux rendez-vous il venait à une heure et un jour pas du tout prévus. Je le recevais entre deux séances, il me racontait une histoire invraisemblable, puis tout recommençait. Un jour je lui ai dit : « si vous continuez comme ça je vais finir par ne plus vous recevoir, on ne peut pas travailler dans ces conditions. «  Il a éclaté de rire en disant : « je ne vous crois pas. » J’ai également ri et je lui ai répondu : « vous avez bien raison » ! Car au moment où je venais d’énoncer d’une voix grave de professionnelle ma menace, je me suis trouvée totalement ridicule. Il l’avait compris. Ainsi a commencé un jeu, un jeu d’invention d’une rencontre possible. Peu à peu, sans même que je m’en aperçoive, il a commencé à respecter un horaire,  et un jour il s’est allongé. Puis il s’est relevé, puis rallongé,  etc. Il attendait que je recommence à montrer mes limites. Et c’est là que m’est venue l’idée de l’adaptation de l’analyste… Je lui ai demandé ce qu’il jouait là ? Il m’a dit : « je joue à être l’enfant désobéissant. »  « Et vous voulez qu’on vous aime tel que vous êtes ? Désobéissant ? » « Oui. Parce qu’obéir, c’est perdre son âme. J’ai obéi à l’autre analyste et j’ai perdu mon âme chez lui. » Des années plus tard, lors de cette évocation de « nos » débuts difficiles, il a subitement associé : « Ah j’y pense  maintenant : ma grand’mère a été obligé de se faire baptiser pour épouser son mari, mon grand-père, elle disait que ce jour-là , elle avait perdu son âme. » « Et ça s’est manifesté comment ? » «  Elle n’a plus jamais pu chanter, alors qu’elle avait une voix magnifique et qu’elle donnait des concerts. » Cet analysant ne voulait pas perdre son âme… Comment le savoir ? Sinon en acceptant avec nos faibles moyens de suivre dans son labyrinthe celui qui vient nous en faire la demande. Il n’est pas toujours possible de retrouver les raisons qui poussent à faire « autrement ».
Il y a aussi l’influence de ce que j’appelle » l’air du temps.

On constate aujourd’hui des refus de plus en plus fréquents du cadre classique parce que la psychanalyse est vécue comme une contrainte trop grande et… l’on y croit moins. Il y a « résistance » collective à se soumettre aux exigences de cette pratique.

C’est ce que j’appelle l’air du temps. Et la réponse est aussi collective, même si chaque analyste s’adapte à sa façon. Il est notoire que les analyses allongées, trois ou quatre fois par semaine se font de plus en plus rares, et ceci indépendamment des symptômes du patient et de l’analyste. De fait, malgré tous leurs discours antérieurs sur la nécessité du cadre, les analystes essayent de s’adapter, et l’on entend dire de plus en plus souvent les plus orthodoxes d’hier : « finalement, même deux fois par semaine, et même une fois, et en  face à face, il y de l’analyse possible »… Alors qu’hier encore c’était « impossible » !

Il y a cependant une limite : c’est l’attitude des patients qui se conduisent comme des purs consommateurs. Je n’ai rien contre le fait que chacun essaye de se faire du bien avec d’autres méthodes que la psychanalyse. Chaque technique a du bon. Mais  l’attitude de consommateur me gêne. Toute discipline devient jetable après un usage superficiel. De plus en plus de patients se font des touristes et viennent visiter chaque domaine pour le quitter ensuite pour aller encore essayer autre chose à la mode. Dans ce cas, il faut savoir refuser, il faut savoir être exigent, non pas par rapport à une forme mais par rapport à un engagement subjectif. Car il y a engagement de la part de l’analyste et de la part du patient… c’est notre éthique, et tout le reste peut s’inventer.

Question 6 : Vous affirmez que quelques découvertes des neurosciences valident les découvertes freudiennes et vous suggérez que nous devrions être très attentifs à cela dans le sens d’enrichir la psychanalyse. Comment pensez vous la relation entre ces deux savoirs ?

D’une façon générale on peut souhaiter que les analystes ne soient pas ignorants des savoirs connexes à leur discipline. La neurobiologie en fait partie, tout comme l’anthropologie, l’éthologie ou la linguistique. Les neurosciences s’occupent essentiellement du fonctionnement du cerveau. Il serait étrange  par exemple que les analystes ne soient pas au courant des travaux sur la mémoire, sur le rôle de l’affect dans le raisonnement et la mémoire.

Freud y était très attentif. Il a souvent dit que plus tard la science pourrait apporter des solutions plus rapides là où pour l’instant la psychanalyse peinait à améliorer des symptômes. Il en fait part entre autres dans son livre testamentaire qu’est « l’Abrégé de Psychanalyse » où il insiste sur le fait que la théorie telle qu’il l’avait construite devait être poursuivie par une recherche qui pouvait remettre en question ses hypothèses. Ainsi il disait que tout ce qu’il avait construit ne s’appliquait qu’aux névroses,  et que tout ce qui concernait les psychonévroses narcissiques restait à faire. Ce n’est que récemment qu’on veut bien accepter l’idée par exemple, que les « border-lines » ( catégorie contestée par des analystes orthodoxes qui disent « cela n’est que la forme post moderne de l’hystérie ») doivent être abordés de façon moins rigide que les névroses classiques avec des présupposées théoriques différents. Il reste beaucoup de choses à dire sur les formes post-modernes des symptômes. Ce n’est pas sans intérêt, et je serai la dernière à contester le fait que les symptômes ont changé, mais la réduction à du déjà connu est souvent une façon d’éviter de se remettre en question.

Freud dit dans ce même texte qu’il espère qu’un jour on trouverait les médicaments qui agiront directement sur les centres neurologiques et éviteront la longueur des analyses actuelles qui ne devaient être considérées que comme un moment transitoire en attendant mieux.

Je pense que cette modestie de vrai chercheur et son désir d’asseoir le savoir concernant la vie psychique sur les bases biologiques a été balayée en grande partie par la mégalomanie structuraliste des années 60-70. Celle-ci est aussi à l’origine de l’abandon du dialogue avec la biologie au profit de la linguistique. Pourquoi l’un devrait-il empêcher l’autre, si ce n’est par la réduction systématique à la structure !
Aujourd’hui nous avons d’autres problèmes, trop de médicaments sont prescrits, toute souffrance doit immédiatement être médicalisée, le politique est réduit à de la pathologie etc …
Mais je crois que cela fait partie d’une question qui suit, alors je ne continue pas sur ce thème ici.

Freud voulait donner une base biologique à ses hypothèses. Il l’a fait du mieux qu’il pouvait, mais avec des connaissances qui ont  évolué depuis cette époque.

Certaines intuitions de Freud sont validées aujourd’hui, d’autres doivent être re- pensées. Dans l’ensemble je reste admirative devant ses intuitions tellement en avance sur la science de son époque.

Quelques exemples :
J’ai été très frappée de lire dans des ouvrages sur l’apoptose (la mort cellulaire ou, plus précisément, le suicide cellulaire)  à quel point la vie et la mort sont intriquées sur le plan biologique, et ceci tout à fait dans le sens que leur donnait Freud. Un livre, tel que « La sculpture du vivant » de Jean Claude Ameisen est à cet égard tout à fait passionnant. Cet immunologiste ne se prive pas d’évoquer Freud et la Pulsion de Mort en parlant du suicide cellulaire indispensable pour réguler la forme du vivant. Par exemple la prolifération des cellules cancéreuse serait le résultat de l’inhibition du suicide cellulaire normal qui entraînerait leur prolifération et leur indifférenciation. Or pour qu’il y ait vie et formation différentiée il faut qu’un nombre de cellules « saines » s’autodétruisent. Je ne peux pas ici donner un résumé d’un travail aussi complexe et considérable, mais cela stimule la pensée et je ne peux que conseiller cette lecture. Ce qui me surprend c’est que les grands chercheurs en biologie ou en neurosciences ont lu Freud, et souvent bien lu, mais que l’inverse n’était pas vraie, beaucoup d’analystes sont d’une inculture crasse dans ces domaines. Est-ce à cause de leur ignorance qu’ils adoptent si souvent une attitude paranoïaque dans les rares dialogues avec les scientifiques,  alors que personne ne les agresse!! Malheureusement on a tendance à mettre dans le même sac les cognitivistes les plus hostiles à la psychanalyse et les chercheurs qui sont intéressés par la psychanalyse, même si parfois, et heureusement, ils se permettent de critiquer certaines explications que leur recherche a invalidées.

Je pense aussi aux travaux d’Antonio Damasio sur la mémoire et le rôle de l’affect et des émotions dans les décisions les plus cartésiennes à première vue. Ce même Damasio insiste sur le fait que la plupart de nos décisions apparemment rationnelles ont une origine inconsciente. Il ne s’agit pas du même inconscient que celui qui provient du refoulement. Mais les processus de pensée inconscients sont similaires. Les titres de ses ouvrages sont d’ailleurs parlants :
« L’erreur de Descartes », Le sentiment même d’être soi »  « Spinoza avait raison ».

On peut aussi convoquer d’autres travaux sur la mémoire, ainsi que les recherches sur les « cellules-miroirs » dans le cerveau, qui seraient à l’origine de l’empathie et de l’imitation, plus ou moins développées selon les individus. C’est une recherche encore à ses balbutiements, mais elle me paraît intéressante. Dans ce cas on voit comment l’identification inconsciente peut prévaloir sur une ressemblance purement génétique. Voilà un exemple type où la conception analytique gagne sur une explication d’un tout génétique, sans que pour autant le génétique soit invalidé.

On peut me dire , oui, mais en quoi cela influence la psychanalyse ?Je pense qu’on écoute autrement quand on sait qu’il y a des origines multiples, des cheminements complexes d’un devenir humain.

J’espère que cela peut influencer dans un sens positif l’acceptation d’une pensée complexe concernant les conduites humaines. Une pensée non réductrice à des causalités simples que celles-ci soient psychiques, neuronales ou d’environnement. Il y a des origines multiples, sans oublier que l’origine n’est pas une cause. Or nous avons tous appris à penser une cause, un effet…Et c’est un modèle de pensée très fort et qui colle aux mentalités .

Ce qu’un dialogue avec les neurosciences peut favoriser c’est un relativisme causal d’un côté comme de l’autre. Il ne s’agit surtout pas d’un rabattement d’un savoir sur l’autre, chacun doit garder ses méthodes et ses buts, mais cela peut fortifier un combat commun contre la « croyance » en un diable unique !
Un immense travail reste à faire pour détrôner la pensée causaliste qui a bercé et qui berce encore nos apprentissages.

Question 7 : Au Brésil, l’emploi des psychotropes: antidépresseurs, anxiolytiques, régulateurs d’humeur etc… est très répandu, y compris pour les enfants. Comment est-ce que vous évaluez le dialogue de la psychanalyse avec la psychiatrie et l’actuel emploi de la médication psychiatrique ?

Nous vivons tous dans la même société. Nous sommes tous partie prenante de la même société, nous avons tous une part de responsabilité dans ses dérives.

La surmédicalisation dans notre société  est un problème politique et économique tout autant que médical ou psychologique.

Les psychanalystes, comme les médecins, jouent un jeu de dupes à ne pas dénoncer le marketing et le pouvoir économique des laboratoires pharmacologiques. Pour le dire le plus directement possible : il y a une urgence d’intervention politiques et militantes dans ce domaine, plus importante que l’indignation au nom de la psychanalyse seule.

Nous possédons aujourd’hui suffisamment d’informations qui dénoncent des cas de malhonnêteté de certains médecins influents  qui travaillent dans des institutions de recherche achetés par les laboratoires pharmacologiques. Des sommes importantes sont versées en faveur d’expériences qui démontrent les effets positifs de certains psychotropes et dissimulent leurs effets négatifs ainsi que les effets significatifs des placebo. Il n’est donc pas possible de traiter sérieusement la question des médicaments sans considérer l’énorme profit des laboratoires pharmacologiques et leur influence sur les prescriptions et les investissements dans la recherche nationale et internationale. Les molécules miracles sont vite mondialisées et on ne lésine pas sur l’investissement dans la publicité médicale.

Je ne peux vous répondre qu’à partir de ce que je vois en France, mais concernant la surmédicalisation par les psychotropes y compris des enfants, je crois qu’il s’agit d’un même phénomène. Il dépasse largement la relation de la psychanalyse et de la psychiatrie. De plus en plus de médecins de médecine générale prescrivent au bout d’une seule consultation des antidépresseurs. Ils sont influencés par un discours médiatique orchestré par les laboratoires. Les médecins ne sont pas formés pour suspecter ce que leur racontent leurs revues spécialisées, elles-mêmes financées par les mêmes laboratoires  qui s’en servent comme plateforme de publicité cachée.

En France il existe une seule revue de médecine générale qui n’est pas financée par un laboratoire pharmacologique, elle est donc  la seule, sur des centaines, qui reste indépendante. Par ailleurs, beaucoup de médecins disent que s’ils ne prescrivent pas, les patients iront chercher les médicaments ailleurs.

A quoi il faut ajouter une très mauvaise information des médecins généralistes concernant les effets addictifs des médicaments  psychotropes qu’ils prescrivent trop à la légère pour satisfaire leur clientèle.

Il y a d’un côté les antidépresseurs, pour lesquels on commence sérieusement à mettre en doute leurs effets positifs, qui relèvent pour une très large part de l’effet placébo. Or ceci ne veut pas dire qu’ils sont chimiquement inactifs ! Ils ont des effets secondaires très nocifs. Mais leur action sur l’humeur est souvent surestimée et l’effet placébo peut être dominant. De l’autre côté, on assiste à la généralisation et à la banalisation des prescription des benzodiazépines dont on a sous estimé l’effet toxique et addictif.

Il y a aujourd’hui un certain nombre de travaux qui montrent l’inefficacité et l’ignorance de la psychiatrie française face à ce problème. En général on sous-estime gravement le temps nécessaire au sevrage. Il peut durer plusieurs années. On méconnaît également l’importance des effets physiques et psychiques du sevrage lui-même, un manque digne des drogues dures, qu’on attribue, à tort, au retour de la maladie. Alors au lieu de continuer le sevrage on redonne le médicament.

Le temps de sevrage est très long et l’on constate de graves symptômes du manque que l’on a tendance à psychologiser, alors qu’ils sont de nature physique. C’est ainsi que l’on voit errer de médecin en médecin des malades devenus chroniques à cause d’une prise excessive de psychotropes.

Donc il y a d’une part sous estimation des effets physiques et surestimation des effets psychologiques. Nous sommes loin d’une situation qui permettrait une étude rationnelle de l’usage de ces substances.

Je ne souhaite d’aucune façon nier les progrès considérables de la médecine en général, mais il me semble qu’il faut faire une place à part pour la psychiatrie et les psychotropes. Là aussi, j’admets bien volontiers que certains psychotropes,  pris pour une courte période, puissent apporter un soulagement notable à l’angoisse, ou tasser des bouffées délirantes. Mais n’importe quel psychiatre honnête et sérieux admettra que jamais au cours de sa carrière il n’aura vu un patient guérir avec ces seuls médicaments. J’ai eu personnellement l’occasion d’en parler avec des médecins qui prescrivent et qui connaissent les limites de leur action.

En quarante années de pratique, et surtout au cours de cette dernière décennie où le phénomène a pris une grande ampleur avec l’arrivée des nouvelles molécules, j’ai surtout eu affaire à des échecs de ces traitements après une courte période d’amélioration, surtout quand ils étaient consommés en quantité.

Alors il faut être prudent. Entre une confiance aveugle faite aux médicaments et leur refus dogmatique il y a un moyen terme qu’il n’est pas toujours facile à trouver.

Il est difficile pour les psychanalystes d’accepter une aide pharmacologique qui double leur action, et il est difficile pour les positivistes d’accepter l’idée que la parole, et l’esprit puissent agir sur le soma. Qu’un simple placebo bien administré provoque une réelle augmentation de la sécrétion de neurotransmetteurs de même qu’une parole apaisante ou libératrice.

Ce qui est posé là en arrière-fond, c’est finalement  la question du dualisme esprit -corps. Il est difficile de sortir de cette croyance et d’opter pour un monisme conséquent. Je pense que les psychanalystes devraient consacrer plus de travaux à montrer la nécessité d’une pensée moniste et les impasses archaïques des dualismes.

En dehors de cette dispute fort ancienne, je reviens à ce que je disais au début de cette question. Il ne s’agit pas uniquement de l’opposition corps–esprit, bien que ce problème ait toute sa place ici, mais de l’aspect politique, car il ne s’agit pas de n’importe quels médicaments, Il s’agit de médicaments sensés agir (de manière réelle ou imaginaire) sur les conduites des personnes , et donc des citoyens.

Il serait utile à ce sujet de se référer à Michel Foucault. Nous vivons dans un moment historique fondamentalement dépolitisé, dans une société, qui exige pour  se maintenir en place,  un contrôle de plus en plus performant et des techniciens médecins à son service. C’est dans ce cadre qu’il convient de situer ce débat.

La médecine, et plus particulièrement la psychiatrie, sont des instruments de  contrôle et de  normalisation. Il y a de moins en moins de citoyens en colère et de plus en plus de victimes et de déprimés. Les victimes ne doivent pas se révolter, ils sont réduits à l’état de malades. La société elle-même devient peu à peu un vaste lieu de soin. Nous sommes plus près d’un grand dispensaire que d’une agora de citoyens.

La société du « care » et de l’individualisme où le moindre échec, la moindre difficulté personnelle devient le naufrage d’un moi isolé ,  offert à la sollicitude des psy… de toute nature. Les psychanalystes ne sont pas à l’abri de cette collaboration.

La meilleure manière de réduire au silence un chômeur est de le déclarer en dépression. Bien sûr qu’il est déprimé, comment ne le serait-il pas, mais il n’est pas malade. Faut-il le soigner ou l’aider à se révolter à défaut de lui trouver un travail ?

Prenons le cas des enfants. Un enfant turbulent est vite diagnostiqué hyperactif, et on lui prescrit de la Ritaline. Il devient plus calme, il se concentre à l’école, il devient meilleur élève, il obéit, et les parents peuvent penser à autre chose. Qui va s’en plaindre ? Dans quelques dizaines d’années ces mêmes enfants deviendront peut-être des adultes dépendants des produits chimiques.

La question est quand même celle-ci : pourquoi notre société produit-elle tant d’enfants hyperactifs ? Comment est née cette nosographie ? Par qui a-t-elle été inventée ? Comment vivent ces enfants, de quoi sont faites leurs journées ? Combien de temps passent-ils avec leur mère, leur père ? Mais aussi, quelle vie ont donc leurs parents ? Je ne parle pas seulement de leur vie intime, mais de leur propre vision de la société dans laquelle ils vivent.

Comment se fait-il  qu’en temps de guerre ou d’insurrection beaucoup de symptômes psychiatriques disparaissent ?

Si l’on prenait vraiment au sérieux l’état de soumission sociale à laquelle la psychiatrie et même une certaine psychologie, collaborent, en réduisant les insatisfactions, les blessures narcissiques et les turbulences par des médicaments et des psychothérapies normalisantes, et si nous voulions que cela change vraiment, alors on serait littéralement en état d’insurrection civile. Peu de personnes sont prêtes à cela, sauf les très pauvres, ceux qui n’ont rien à perdre. Mais ce ne sont pas leurs enfants qu’on amène chez les psychiatres de pointe !

Je le redis : nous sommes tous embarqués dans un même bateau. Evidemment que,  un par un, chacun des psychanalystes désireux de bien faire son travail , fera de son mieux pour résister à la grande machine de guerre qui écrase les rebelles et les déviants de toute sorte. Cependant nos moyens sont faibles face à la toute puissance des flux d’argent qui sont à la base de ces » maladresses » médicales et qui formatent les mentalités sans que celles-ci en aient véritablement conscience.

Question 8 : Dans votre livre « Le lien inédit », vous faites des réflexions par rapport aux spécificités du transfert et du lien qui ne peut avoir ni d’interprétation ni un délai de validité. Il se soutient dans une présence que, selon vous, vaut beaucoup plus qu’une interprétation. Le transfert, par contre, s’appuie dans la notion d’interprétation et de finitude. Quelle est l’importance de ses réflexions pour qu’on puisse mieux comprendre la relation psychanalyste-psychanalysant ? De quelle façon notre sensibilité devant ce lien peut favoriser cette conception qu’inspire la réinvention de la psychanalyse à chaque analysant ?

C’est en écoutant se plaindre un jeune analyste en contrôle que l’idée s’est imposée à moi de différencier le lien  et le transfert. Le malheureux jeune homme se désolait de comprendre si peu ce qui se passait dans le transfert avec son analysant, alors que celui-ci lui parlait avec sincérité et qu’il se passait un tas de choses dans sa vie.

Ce qui m’est apparu s’est le mésusage du terme de transfert pour désigner tout, absolument tout ce qui arrivait entre un analyste et son patient, et au delà encore, tout ce qui arrivait dans la vie d’un analysant au cours de sa cure.

Je me suis dit : il faut sauver le soldat Bryan ! Le transfert est une découverte extraordinaire de Freud, un concept qui est le diamant de notre discipline, il ne faut pas le galvauder pour désigner tout et n’importe quoi.

Comme je ne vais pas re-écrire mon article, je pense qu’il peut être utile de reprendre au moins la métaphore que j’ai utilisée de » la carte et du territoire ». Un territoire peut avoir plusieurs cartes : de relevées de composition des sols, de dénivellement, de variations climatiques etc. Le territoire reste le même, c’est un réel dont la carte prélève des données dans une dimension codée.

Le lien serait l’équivalent du territoire : c’est le réel des présences, le monde du sensible qui se manifeste ou non par la relation verbale ou silencieuse , consciente et inconscient entre analysant et analyste , à quoi s’ajoute les effets de l’environnement qui peut interférer de manière discrète ou bruyante.
Le transfert serait l’équivalent de la carte : c’est la transcription d’une partie des éléments du monde sensible du lien, matériel rendu intelligible de ce qui peut être entendu grâce à la lecture théorique spécifique au champ de la psychanalyse. L’existence de différentes cartes pour un seul territoire, ce sont les  lectures diverses du transfert selon les différentes théories psychanalytiques.

On voit donc que le lien est l’ensemble plus vaste englobant tout ce que peut comporter une relation entre deux humains, relation en elle-même non comparable à une relation mondaine car elle n’a lieu que dans la rencontre analytique.

Ceci est bien sûr très schématique mais exprime bien l’inadéquation de la confusion entre le terrain réel qui relie deux humains (et qui comprend les paroles échangées) et l’encodage propre à une vision théorique.

Une autre différence devrait nous être utile, c’est celle qui consiste à séparer le produit d’une invention du produit d’une découverte. On peut « inventer « à partir de la carte, inventer un concept à partir d’un ensemble de relevés ou d’une nouvelle combinatoire. On « découvre » sur le territoire à partir d’une observation nouvelle un élément qui paraît nouveau mais qui a toujours déjà été là. Seulement pour le découvrir il fallait avoir le bon angle de vue et l’idée.
Le transfert est donc à la fois une découverte, il y a transfert dans pratiquement toutes les relations humaines et surtout dans la relation médecin-patient, mais c’est aussi une « invention » de Freud car il en a fait un concept qui ne peut pas s’appliquer dans n’importe quelle situation, et surtout pas dans celle où l’interprétation n’a pas de place.

Il me semble que la « sensibilité au lien »  permet justement à l’analyste de sortir d’un code pré-existant,  et de découvrir du nouveau, du non perçu par d’autres. Cette découverte pourra devenir une invention conceptuelle, spécifique à la psychanalyse ou, rester la découverte singulière d’un moment d’une cure.

Trop souvent on usurpe le concept de transfert. Le transfert est  a priori interprétable même si on ne le verbalise pas. Or tout n’est pas interprétable. Même si on se tait, il est présomptueux de croire que l’analyste possède dans sa « boîte à outils » de quoi donner un sens analytique pour tout ce qui se passe dans sa relation à son analysant. Une large partie du pensé, ressenti ou vécu, en d’autres termes, de tout le sensible d’une rencontre excède la possibilité d’être rendu intelligible au moyen d’une théorie, fut-elle la plus exhaustive.

Pour un analyste freudien le transfert est à prendre au sens littéral du terme : il s’agit toujours du retour dans le ici et maintenant de la cure, d’un conflit , d’un événement, ou d’une représentation qui ont eu lieu dans un autrefois et un ailleurs. Progressivement beaucoup d’analystes ont oublié qu’il s’agissait d’une deuxième occurrence, donc d’une répétition.

Si je prends comme exemple l’attachement qui est souvent un sentiment partagé et ne caractérise pas seulement la dépendance de l’analysant par rapport à l’analyste : pour beaucoup d’analystes c’est une véritable injure faite à leur « être analyste », que de les soupçonner capables d’éprouver un affect pour un patient sans que celui-ci relève du noble concept de transfert, forcément explicable. Je crois que malgré toutes les théorisations qui tendent à aseptiser la relation analytique, il  reste une grande partie qui résiste à toute réduction.

Alors si on ne tient pas compte du lien, et si on ne nomme pas ce « résidu »  ( qui peut parfois devenir le plus important moteur d’une cure, ) on est  tout simplement dans la dénégation du nouveau dans la rencontre et de l’implication subjective de l’analyste comme sujet. Il m’est arrivé plus d’une fois de recevoir des analysants ayant eu une très longue analyse et qui ne savaient pas quoi faire de ce « reste »  qui les rattache encore et parfois pour la vie à leur analyste. Alors il disaient : « c’est comme une mère que je n’ai jamais eu », ou « un père… dont je ne peux pas me détacher »… pour donner un sens théoriquement acceptable à un sentiment d’attachement qui est né d’une fréquentation avec un sujet nouveau. Par exemple quand un analyste aide un patient dans la vie à obtenir un travail, que dit-on alors ? Il est sorti de son rôle ? ou il s’est crée un lien ? Ou quand un analysant, après avoir terminé son analyse invite son ex-analyste à une exposition ? … On dit qu’il y a un transfert ou un contre-transfert non liquidé ou non analysé !  Est-ce que « analyser » signifie alors réduire à néant ce qui vient de la vie, comme on pulvérise avec un insecticide des petites bêtes gênantes ? Le nouveau s’inscrit toujours sur le fond du déjà existant, c’est pourquoi lien et transfert sont solidaires mais non réductibles l’un à l’autre.

Si je reprends le transfert comme une répétition d’un autre temps rendu présent par la relation à l’analyste, alors oui, l’analyse de cette répétition restitue au passé ce qui appartient au passé et rend ainsi le présent disponible et vivant car débarrassé de l’affleurement des représentations, ou de mouvement pulsionnels ou affectifs d’un autre âge.

Le travail sur le transfert tend à rendre une analyse terminable, car on peut supposer que la répétition dans la relation à l’analyste tend aussi vers un épuisement.  Dans ce sens le transfert a théoriquement une fin.

Le Lien, qui est une singularité de la rencontre, n’est pas réductible au retour du passé . C’est une découverte issue de la rencontre, une relation plus large que ce qui peut se prêter à une lecture analytique. Le lien n’a nul besoin d’avoir une fin, il appartient à la vie, même si un jour ou l’autre il devient nécessaire que patient et analyste se séparent. La fin d’une analyse n’est pas synonyme de la mort mais d’une autonomie de vie..
Bien évidemment il n’y a pas un mur entre lien et transfert, ce sont deux façons de parler d’une seule et même relation, il y a passage continuel de l’un à l’autre, du lien au transfert avec des inclusions réciproques. Leur séparation est artificielle mais nécessaire pour les besoins de l’exposé et aussi pour énoncer un certain nombre d’évidences autrement impossibles à saisir.

On peut constater que certains analysants se soignent essentiellement par la force et la qualité de la relation, en négligeant pratiquement les pointages du transfert et le repérage des signifiants récurrents. C’est ainsi que l’on doit admettre le succès thérapeutique obtenu par des analystes fort peu instruits en théorie, dont la présence et les interventions peuvent produire des changements  en profondeur chez un patient. C’est embêtant ! Parce que cela  réduit dangereusement les prétentions à la scientificité de la psychanalyse ! Comment ? On se soignerait par le seul affect d’une relation humaine ? De là à trouver le travail sur les concepts inutile est une idée qui peut venir, mais que je ne partage absolument pas.

Il y a une tendance lourde chez certains analystes à considérer les analysants comme des soldats de la psychanalyse. Et des soldats qui payent ! On a rarement vu dispositif plus fou….ou… patients plus désireux de soumission. Heureusement que beaucoup d’analystes ne jouissent pas jusqu’au bout de l’aptitude à la soumission de leurs patients. Le plus souvent ils se limitent à une rigueur rhétorique concernant la pureté analytique de leur pratique et ne se trompent pas de registre.

Mais d’autres sont bien plus fous : ils se promènent sur une carte en s’imaginant regarder un paysage réel !
Je pense que beaucoup d’analystes sont plus inventifs qu’on ne le pense , mais ils n’osent pas raconter leur pratique effective. Ils passent leur temps à montrer en public combien ils ont bien compris LA théorie, et s’épuisent en commentaires de textes sacrés. C’est dommage, car c’est un terrible manque de liberté.

Quand nous pourrons parler ensemble tranquillement de nos maîtres, sans les idéaliser et sans les prendre pour les pions qui se déplacent sur une splendide carte, quand nous accepterons de les restituer dans leur territoire de vie, un grand pas sera fait dans la direction d’une analyse plus créative. Je pense que ce temps n’est pas loin.

Question 9 : Vous dites que la pulsion de mort c’est le concept le plus abstrait de la psychanalyse et qu’il doit être toujours animé pour ne pas sortir de la scène. Comment est-ce qu’on peut comprendre la mise à l’écart, la négation ou bien le refus de ce concept ?

Freud découvre la pulsion de mort en 1920. La première guerre mondiale vient de se terminer. Le monde a changé de regard, et a perdu bon nombre de ses illusions. Bien de tabous sont tombés, l’Europe est remodelée et couverte de cadavres. Elle se remet difficilement de la mort d’une  jeunesse partie se faire tuer pour rien. C’est la fin de l’empire austro-hongrois et l’Autriche vit en 1920 une inflation sans précédent qui rend la vie difficile.
En même temps une vitalité artistique inouïe se fait jour dans cette Vienne de l’après-guerre. Cette période représente un moment charnière dans la culture occidentale. L’expressionnisme côtoie la naissance de l’art abstrait, de la musique sérielle et une littérature où l’homme n’est plus le maître de son destin.
C’est dans ce contexte que Freud tente de trouver une explication au retour des rêves traumatique des soldats revenus du front. Il se demande pourquoi ils font des cauchemars qui les ramènent à des scènes d’épouvante alors que dans leur vie diurne ils semblent aller bien. C’est alors qu’il est attiré par le spectacle de son petit fils qui relance répétitivement la bobine représentant sa mère qui s’en va. Il monte le jeu du Fort-Da en métaphore de la compulsion de répétition.

Qu’est ce qui impulse cette contrainte au retour à ce qui fait mal sans aucune nécessité apparente ? Le sujet est mû par une force qui va à l’encontre de ses désirs.

Il nomme ce moteur de la répétition « Pulsion de Mort ». Le mot pulsion fait penser à la vie, or ici,  il est lié au terme de mort. C’est un paradoxe. Mais il y a bien une force qui pousse à ce retour répétitif.

La force d’inertie est une force véritable, mais elle ne peut pas être observée en direct. C’est dans ce sens que nous sommes dans une abstraction. Aucun « besoin » n’est à l’origine d’une telle conduite. Aucun bon sens ne peut expliquer cette force dans laquelle l’homme s’épuise à se nuire.
La pulsion de mort est silencieuse, et Freud insiste pour dire qu’elle ne se présente jamais isolée, elle n’est pas observable à l’état pur. Elle est en quelque sorte « déduite ». On en voit seulement les effets. Jusqu’en 1920 la psychanalyse pouvait être considéré comme une psychologie particulière ayant en son centre l’inconscient et le refoulement, deux concepts qui la distinguent de la psychologie classique. Mais après l’entrée en scène de la pulsion de mort, la psychanalyse devient à son tour un lieu de plus grande complexité : la linéarité de cause à effet n’opère plus, la représentation est fracturée. C’est dans ce sens que je dis que c’est le concept le plus abstrait de la psychanalyse. Pour reprendre ce que je disais dans la question précédente : le concept (carte)  permet mal d’imaginariser le processus (territoire) qu’il désigne.

On a souvent confondu pulsion de mort et agressivité. Or l’agressivité fait partie des pulsions de vie. Elle est au service de la vie. N’oublions pas que Freud insistait sur le fait que la pulsion de mort visait en premier lieu le sujet lui-même. C’est avant tout une destructivité de soi-même.

Or ceci est difficile à admettre. Surtout en absence de raisons patentes d’un désir de mourir. On l’observe le mieux chez le mélancolique qui  est désespéré de la vie sans raison apparente. Une force noire est à l’œuvre. La meilleure métaphore serait l’évocation des trous noirs dans l’univers. Ils avalent la matière, ils sont une force invisible qui attire et fait disparaître des objets visibles.

C’est donc un concept dont on peut ignorer l’usage dans la pratique courante. Mais on ne peut pas ignorer la force et l’insistance des répétitions dans la vie des névrosés. Les analystes les plus rétifs à cette notion ne peuvent pas ignorer la répétition. Ils s’en accommodent autrement. C’est possible, mais je pense qu’il y a un appauvrissement de la pensée freudienne à ne pas en tenir compte. Certes il est rare de l’entendre évoquer lors d’une présentation d’une histoire clinque. La répétition suffit, elle est observable, elle s’inscrit dans une histoire. Mais dès que l’on se demande ce qui est le moteur de ces retours d’un passé que le sujet aurait tout intérêt à oublier ou à laisser au passé, la seule évocation de la régression n’est pas toujours satisfaisante. Car il n’y est pas toujours question de l’infantile. La pulsion de mort touche la vitalité du sujet, touche son désir de vie. C’est une stase des flux de vie et une stase qui a son énergie propre. Par ailleurs la pulsion de mort ne se représente pas. Elle est de ce fait comme abstraite. Une pure négativité des formes de vie.
C’est l’école anglo-saxonne qui est la plus rétive à l’usage de ce concept. Winnicott dit qu’il n’en a pas besoin. Sans doute parce qu’il est en contact avec l’enfant. Aussi bien l’enfant réel que  l’enfant dans l’adulte. Et il entre dans le jeu avec l’enfant. Que fait-il quand l’enfant joue au Fort-Da devant lui ? Il fait la mère. Il se fait bobine, il se fait fil, il se fait aire de jeu, et de ce fait il contrarie  l’inertie qui résulte du travail du négatif, il lui injecte ses pulsions de vie, il met sa propre personne là où le vide est irreprésentable. Or Freud restait un observateur neutre, il n’intervenait pas dans le jeu. Il n’avait pas l’intention d’intervenir dans le jeu de son petit fils qui de ce fait répétait jusqu’au vertige l’insensé de la disparition.

La pulsion de mort est un concept limite. Limite du pensable, limite du représentable, surtout si l’on tient compte du fait qu’avant tout, nous pensons en images et que la parole, la désignation vient après. Le moteur de la compulsion de la répétition ne correspond à aucune image, à aucun événement.
Et pourtant c’est une énergie, une énergie négative.

C’est dans son rapport avec la pulsion de vie que réside l’intérêt de la pulsion de mort. Car, n’est ce pas une amputation de sens que subirait la pulsion de vie si elle n’avait pas à combattre la force de l’inertie qui entrave sa poussée vitale vers la lumière du jour ? On peut donc penser que la pulsion de vie s’appuie sur la pulsion de mort pour prendre son essor.

Etrange pulsion qui ne peut se manifester qu’intriquée à la pulsion de vie, mais pulsion quand même, car elle vise la vie du corps. Et elle fascine comme peut fasciner la mort quand on la prive de la distraction qu’est la maladie. En faveur de sa fascination je me contente d’évoquer l’attrait qu’exerce le mélancolique sur des femmes nostalgiques d’amour. Et ce sont les romantiques qui en ont été les meilleures figurations.
J’aimerai faire l’hypothèse, que Freud, l’homme scientifique, rationnel et mesuré avait trouvé dans la découverte de la face sombre de nos pulsions, une voie enfin dicible pour y loger son propre romantisme ?

Alors ce serait le concept le plus abstrait  parce que le plus interdit d’incarnation….

Question 10 : On voudrait vous demander de répondre à votre propre question provocante formuléé dans votre livre « Le lien inédit » : « Dans les pays Latino-américains, l’enchantement pour Melanie Klein à donné la place à la fascination par l’enseignement de Lacan : un passage d’une structure forte et coercitive vers une autre. Existerait-il une relation entre les structures de pouvoir dans ces pays et l’attraction pour les structures coercitives en psychanalyse ? »

Je ne peux pas dire beaucoup plus que ce que je remarquais déjà : à savoir que pour survivre dans une société de pouvoir autoritaire, il est plus rassurant de s’appuyer sur une pensée fortement structurée. Autrement dit : une théorie forte offre un socle de certitudes pour penser, elle désangoisse face à un pouvoir qui fait régner la peur.

La théorie de Mélanie Klein  en vogue juste avant l’arrivée de la vague lacanienne est aussi une structure forte, laissant peu de place pour le doute, et elle pourrait également être un bon contenant en période de crise ou d’incertitudes personnelles. Elle a beaucoup plus de chances d’être accepté sans critiques dans un contexte où la psychanalyse est nouvelle. Mais elle est moins efficace pour penser le collectif que la théorie lacanienne.

Donc pour  déloger la théorie kleinienne de sa place dominante,  la théorie lacanienne, de force égale, était bien venue dans une communauté analytique en difficulté de survie. C’était surtout le cas pour ceux qui n’étaient pas engagés dans un parti politique de lutte active. Par ailleurs elle a l’avantage sur la théorie kleinienne de permettre une pensée qui dépasse le cadre de « papa-maman », elle ouvre vers une dimension sociale, vers l’Autre. Dans une situation politique incertaine ou dangereuse, cette théorie peut servir de référence pour penser le politique tout en évitant le passage à l’acte politique. Ce que certains  lui ont du reste reproché : de servir trop facilement de refuge contre une action directe.

C’est donc une référence qui peut se révéler très ambivalente mais je ne veux pas tomber dans une simplification excessive.

On peut seulement s’interroger sur les rapports entre le succès de théories fortes, qui excluant à la fois le doute et toute co-existence avec d’autres théories, et des structures de pouvoir politiques également coercitives .

Dans les sciences conjecturales, comme c’est le cas pour la psychanalyse, on voit comment une pensée devient hégémonique dans certains moments historiques et dans des contextes  culturels et politiques particuliers.

En France le structuralisme a régné sans partage dans les années 60-80, écrasant toute autre forme de pensée dans les sciences humaines,  en parallèle avec la fascination de l’intelligentzia pour le marxisme et le parti communiste.
Ce n’est pas un hasard si la psychanalyse anglaise n’a pas connu de scissions aussi dramatiques que l’analyse en France.  Winnicott a pu critiquer très ouvertement Mélanie Klein, tout en restant  dans la même société, et en ouvrant entre elle et Anna Freud une troisième voie. C’était un compromis et non une guerre.

Beaucoup de pays latino-américains ont suivi le modèle français. Ils ont cependant vécu une expérience politique dramatique qui donnait une toute autre portée à leurs recours théoriques. Ici en Europe c’était une manière d’oublier l’histoire au profit de la structure. En Argentine, et sans doute aussi au Brésil, c’était une manière de se faire oublier par l’histoire et de continuer à penser quand même.

C’est pendant la dictature en Argentine que le lacanisme a commencé à attirer massivement les intellectuels, au delà du simple intérêt pour l’exercice de la psychanalyse, et ceci bien avant que la colonisation millerienne ne vienne enrôler des bénévoles par milliers. Très probablement la structure du discours de Lacan a permis d’avoir des pensées fortes et fortement structurées qui ont été des défenses très efficaces dans des temps difficiles. Des théories plus trouées, laissant plus de liberté à des pensées latérales, à des doutes, en somme moins dures, ne permettent pas de se prémunir contre l’angoisse collective, car elles ne fabriquent pas de l’Un. La privation de liberté politique et civique attaque de façon très  sournoise l’espace de liberté subjective. C’est pourquoi les références théoriques très structurantes qui éliminent tout conflit idéologique sont des prothèses utiles pour survivre aux privations de liberté des corps et des paroles.

On peut penser par analogie au rôle de contenant de pensée et de contention de la colère que joue aujourd’hui la religion pour les plus démunis de la terre.

 

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