L’au-delà du principe de réalité

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SÉMINAIRE I.1
10 DÉCEMBRE 1999

LE PLAISIR DANS L’ANALYSE
L’AU-DELÀ DU PRINCIPE DE RÉALITÉ

 

POURQUOI CE TITRE ?
Cela aurait pu s’appeler : Qu’est-ce que la psychanalyse ? titre auquel vous avez échappé !

UN OUBLI
En préparant ce séminaire, un jour j’ai voulu chercher quelque chose dans Les Écrits de Lacan. Et je vois avec consternation un article intitulé : « Au-delà du Principe de Réalité ». En envoyant l’argument de ce séminaire, j’avais vraiment cru que je venais d’inventer quelque chose de drôle en donnant comme sous-titre, « L’au-delà du Principe de Réalité ». Quand j’ai vu que Lacan l’avait déjà écrit, je suis tombée des nues ! D’abord j’ai cru que je ne l’avais jamais lu ! Erreur : c’était souligné et annoté par moi-même. Allez savoir quand, il y a longtemps en tout cas. Voilà qui incite à beaucoup de modestie. Je n’avais pas du tout pensé faire l’impasse sur Lacan, mais là quelque chose d’autre me faisait signe. Je m’occuperai donc de Lacan, car il s’agit d’un différend grave qu’il m’importe de clarifier dès le début de ce séminaire. Quant à son article qui porte ce titre, il n’a que peu à voir avec ce que je veux vous exposer. Lacan se pose la question du statut de la réalité et de son rapport instable avec l’image et le réel (Ecrits, p.85).
Je vais donc d’abord poser quelques jalons pour dire en quoi le Principe de Plaisir est au premier plan dans le déroulement même d’une analyse. Puis je ferai une lecture commentée d’un autre texte de Lacan où l’on voit une dérive à l’œuvre qui va du vivant au mortifère, où Lacan donne des directives très précises concernant la réalité de la cure analytique, très différentes de son texte de 1936. C’était avant la guerre, dans tous les sens du terme, y compris avant la guerre de Lacan avec les analystes de l’I.P.A. Son texte suivant sera de 1947. Vous voyez, il y a un grand laps de temps entre les deux. Cependant dès ce texte de 1936 on voit comment toute cette histoire de l’image le travaille. Ce n’est pas un grand texte mais sa préoccupation de l’image y figure déjà. Je voudrais citer un passage concernant Freud où Lacan, parlant de la réalité dit :
« Freud fit ce pas fécond sans doute parce qu’ainsi qu’il en témoigne dans son autobiographie il fut déterminé par son souci de guérir c’est-à-dire par une activité où contre ceux qui se plaisent à la reléguer au rang secondaire d’un « art », il faut reconnaître l’intelligence même de la réalité humaine en tant qu’elle s’applique à la transformer ».
À ce sujet, je n’ai rien à redire.

En fin de compte on n’échappe jamais à la question : qu’est-ce que la psychanalyse ?
Poser cette question telle quelle ç’aurait été un abord trop frontal, trop vaste. J’y arriverai peut-être dans dix ans… Il me semble que tout analyste quand il s’achemine vers la dernière moitié de son parcours, disons quand il a exercé longtemps, devrait s’atteler à cette question : « Qu’est-ce que la psychanalyse ? » et tenter d’y répondre du fond de sa propre singularité tout en se situant par rapport à ses prédécesseurs et ses contemporains. Il ne s’agit pas de donner une définition « définitive » mais de délimiter un tracé, un parcours, un territoire mouvant, parcouru ou à parcourir. Il y a un moment où il n’est plus possible d’être simplement élève. Nul besoin pour cela d’être un « père fondateur » ! Cette mythification grandiloquente. Il ne s’agit pas d’opposer maître et élève. Il y a des dichotomies qui ont servi dans un contexte particulier et qui ressortent ensuite à la moindre occasion. Elles ont la vie dure ! Hormis Freud, il n’y a pas de père fondateur. Il y a ceux qui apportent une manière différente de pratiquer, de nouveaux concepts, qui proposent une bifurcation. Et puis ceux qui ont bousculé le dispositif de Freud comme le disait Ricardo Ileyasoff. Ils ne sont pas nombreux : Sandor Ferenczi, Mélanie Klein, Jacques Lacan, Donald Winnicott, Wilfred Bion et quelques autres.
Mais même sans apport nouveau, chaque analyste devrait pouvoir faire l’histoire de son cheminement et dire avec quoi en fin de compte il travaille. Outre le repérage pour chacun de ce qui fait office pour lui de concepts fondamentaux, il reste à dire leurs modalités d’application, l’usage effectif que l’on en fait, ce qui en dernière instance constitue pour chacun la spécificité de la psychanalyse.
Ce serait une exigence minimale…
Je fais ce séminaire pour dire ce que je pense, librement, sans engager personne d’autre que moi. Et prendre le temps de faire des détours, vous faire visiter les paysages que j’aime dans cette contrée psychanalytique, mais aussi pour exprimer quelques solides oppositions.

UNE REMARQUE PREALABLE
Je ne ferai pas la défense de la psychanalyse ! Des esprits chagrins prévoient régulièrement la fin de la psychanalyse. Ce n’est pas mon problème. Je trouve parfois qu’elle prolifère trop et pas toujours sous son meilleur jour. Ou bien c’est une pratique et une pensée qui ont une vitalité propre et l’analyse se portera bien, en se modifiant comme toute pensée vivante en progrès, apportant une pratique thérapeutique évidente. Ou bien elle est moribonde, accrochée à des valeurs acquises, en état d’autodéfense, et alors qu’elle meure ! Elle aura été un moment de la pensée du XXe siècle, et autre chose lui succédera. Je crois que ce qu’on a de mieux à faire c’est d’être, nous les psychanalystes, parmi ses critiques les plus sévères afin d’en corriger les dérives ou d’ouvrir les voies nouvelles, au lieu de constituer des comités de défense d’une pensée politiquement ou analytiquement correcte à quoi s’ajoute, depuis quelque temps, la défense de la famille la plus traditionnelle en tant que réservoir de valeurs pour la psychanalyse.

Je reviens donc à cet intitulé : « Le plaisir dans l’analyse, et l’Au-delà du Principe de Réalité. » Cet abord me permettait de ne pas commencer par la question du normal et du pathologique, question par rapport à laquelle toute thérapeutique doit se situer. La psychanalyse est avant tout une thérapeutique, même si elle est aussi autre chose et plus que cela. On y reviendra à propos de la création et de l’art. Je pense que la question du normal et du pathologique, bien qu’elle ait été traitée magistralement par Georges Canguilhem, et par Foucault (lire Les Anormaux), se repose à chaque génération, à chaque tournant de l’Histoire. Mais c’est un projet trop vaste pour moi. Par contre on ne pourra pas contourner la question du normal et du pathologique dès lors qu’il s’agit de la pratique. Il faudra alors l’aborder d’une façon plus pragmatique, chemin faisant.
La psychanalyse est née dans le champ de la médecine, on ne pourra jamais effacer cela. Que Freud ait voulu ensuite la rendre indépendante, et n’y soit que partiellement parvenu est une autre question. Il faut dire en l’honneur de Lacan qu’il y était presque arrivé… Mais à quel prix ! Poser la question du plaisir et de la réalité comme axe de la pratique analytique me permettait aussi de démédicaliser l’abord, tout en restant attentive à ce qui vient faire injonction du normatif dans la pratique même de la psychanalyse.

Je voudrais parler de la praxis comme effectuation d’une théorie du fonctionnement psychique. Or je me rends compte de plus en plus qu’entre la « théorie » officiellement invoquée et la pratique quotidienne il n’y a pas seulement un hiatus, ce qui serait normal, mais souvent un véritable antagonisme passé sciemment sous silence, voire méconnu. Entre la théorie et la pratique, la technique semble donner une forme repérable du passage de l’une à l’autre. A chaque théorie correspond une technique, une pratique. Peut-on déduire par la simple description d’une pratique les concepts fondamentaux qui la guident ? On peut affirmer que tous les analystes supposent et se réfèrent au moins à deux concepts fondamentaux de la psychanalyse : l’inconscient et le transfert. Pour tous les autres, il existe des différends.
Or ce qui m’apparaît de plus en plus clairement c’est le très grand écart qui existe – écart allant jusqu’à l’inadéquation absolue – entre les théories (forcément au pluriel) et les moyens mis en œuvre pour atteindre les buts et les hypothèses proposées par chacune d’elles. Dans certains cas ceci est flagrant, dans d’autres moins.
Il reste à faire la théorie des pratiques de la psychanalyse. Plus modestement, on pourrait commencer par décrire ce qui se fait vraiment puis voir s’il y a ou non une relation avec les concepts et les références théoriques auxquelles ces pratiques sont censées se référer. Je propose de commencer par réfléchir à ce que l’on fait réellement. Je le ferai un peu en désordre, chacun s’y retrouvera, je l’espère.
On dit que la théorie naît de la clinique, or ceci n’est pas vrai. Il y a d’un côté la pratique et de l’autre la réflexion après-coup, ou même avant coup. Aujourd’hui un jeune analyste qui débute, porte déjà un très lourd fardeau théorique dans lequel il peut puiser ou se perdre. Par ailleurs on est prié d’avoir des idées soi-même… Mais d’où nous viennent les idées ? C’est assez mystérieux et en tout cas ce n’est pas simple.
De toute façon aucune pratique ne peut être entièrement « préméditée », (comme les meurtres… oh la fâcheuse comparaison qui me vient là à l’esprit !). Des surprises surgissent dans chaque analyse : soit elles sont évacuées comme non pertinentes, comme un :« ceci n’est pas de la psychanalyse », englobant de préférence tout ce qui vient s’opposer à la théorie qui pré-médite, soit elles (les surprises) contribueront à modifier la théorie au fur et à mesure que surgissent de nouvelles questions dont elle ne peut pas rendre compte. N’oublions pas que Freud disait qu’il fallait reconsidérer toute la théorie si un seul élément de la clinique venait la contredire. C’est plus facile à dire qu’à faire !

Pour commencer je voudrais éliminer une fausse évidence qui consisterait à dire que l’on ne fait bien que ce que l’on fait avec plaisir. C’est faux. Il y a des œuvres qui ont été commises dans la plus grande des souffrances et qui sont des chef-d’œuvres. Le désir de créer, la capacité de créer et la jouissance sont à distinguer du plaisir et de la créativité.
L’exercice de la psychanalyse – et je ne parlerai que de ça, de la praxis – est d’abord une situation à deux. Elle n’est pas comparable à la création d’une œuvre, elle est cependant reliée à toute la problématique de la créativité. La créativité est en relation avec le jeu et le Principe de Plaisir. L’art est différent. Pour Freud, seul l’art permet de dépasser l’antagonisme entre Principe de Plaisir et le Principe de Réalité, de faire fonctionner à plein le Principe de Plaisir sans se soumettre au Principe de Réalité, car l’art permet selon Freud de créer « une autre réalité » une réalité inédite, nouvelle : l’œuvre.
Je tiens à distinguer très nettement créativité et création. J’adore Winnicott, mais sur ce plan il a induit des confusions, tendant à assimiler créativité et création. Balint en revanche a très bien saisi la différence, situant dans des zones psychiques différentes l’une et l’autre. J’aurai l’occasion de parler longuement de Balint et je reviendrai sur cette question… L’analyste se doit donc d’être créatif, en séance, mais de là à le prendre pour un créateur, il y a un pas. C’est dans la production théorique qu’il y a lieu de placer la notion de création. Créer, c’est trouver de nouveaux concepts. Et l’on sait combien peut être grand l’écart entre un bon praticien et un bon théoricien. Cependant il y a de bons théoriciens à qui vous n’enverriez pas votre pire ennemi. Ne serait-il pas plus juste alors de dire que l’analyste est avant tout un artisan ? Mais un artisan qui ne referait jamais deux fois la même pièce !

Etre vivant, être du côté de la pulsion de vie relève de la créativité. Mettre son expérience en pensée, se raccorder en pensée à ce que d’autres pensent nous déplace vers les difficultés que l’on trouve dans la création, il y alors changement de niveau. Changement de cadre dirait Bateson.
Or c’est bien le vide qui existe entre ces deux activités qui fait problème car il est évidemment simplificateur de dire qu’il y a d’un côté création et de l’autre créativité. Il faut essayer de voir le cheminement, possible ou non, entre la créativité en situation et la consistance des concepts censés en rendre compte.
D’où mon titre.
D’où le double titre. Il ne s’agit pas de n’importe quel plaisir, ou des plaisirs les plus variables rencontrés dans l’exercice de la psychanalyse, mais bien de la notion freudienne du Principe de Plaisir. Mais il se trouve que si on le laisse fonctionner, si on l’encourage, l’activité en cours devient source de plaisir. Le plaisir nécessaire dans la pratique n’a pas un espace explicite qui lui corresponde dans la théorie. La théorie de la pratique est à distinguer de la théorie tout court, à savoir du système conceptuel. Il en va de même pour la notion de réalité. Le Principe de Réalité ne peut pas être négligé dans une analyse, mais il est contraire à ce qui fait littéralement fonctionner l’émergence des productions de l’inconscient. Il est contraire par exemple à la prise en compte de l’association libre. Il m’avait semblé que nous étions là dans un champ qui devait à la fois situer la question du plaisir par rapport à la réalité, et interroger de quelle réalité il s’agit dans l’analyse.
Comment traiter cette capacité des humains à construire, à partir des mêmes faits, des réalités si différentes, et comment faire place à cette notion de plaisir, comme principe de fonctionnement psychique le plus primitif et le plus proche de l’aptitude à la joie, au jeu et à l’émergence du désir ?

Je vous conseille d’abord de lire ou relire le texte de Freud intitulé « Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques ». On aura deviné, il s’agit du Principe de Plaisir et du Principe de Réalité. (En français dans la collection PUF : Résultats, Idées, Problèmes. Texte datant de 1911. A lire, relire absolument.) Il est important de souligner que Freud n’a jamais abandonné l’importance du Principe de Plaisir, même après 1920, après avoir découvert l’importance de la compulsion de répétition dans l’Au-delà du Principe de Plaisir.
Pour commencer il y a cette phrase de Freud que je voudrais mettre au fronton de ce séminaire : « Le Principe de Plaisir est le gardien de la vie ».
On la trouve dans le Problème économique du Masochisme, écrit tout de suite après la question de La perte de la Réalité dans la névrose et la psychose (1922-24).
Pourquoi est-ce que je pars de ce texte ? Pour une raison très simple : je le trouve convaincant. Il me sonne juste, je n’ai pas grand-chose à y redire. Je pense que c’est une raison suffisante.
D’abord quelques remarques sur les traductions :
Freud dit ceci dans la traduction française : « Le Moi-Plaisir ne peut rien faire d’autre que désirer » et ça sonne juste. Or le mot désirer se dit « wünschen » en allemand ; der Wunsch, ne veut pas dire forcément le désir, mais « le souhait », « le vœu ». On pourrait donc aussi bien traduire ainsi : « Le Moi-Plaisir ne peut rien faire d’autre que souhaiter » ce qui est nettement moins beau, et moins fort ! Par ailleurs le mot Plaisir dans le Principe de Plaisir est dit « Lust » à quoi correspond l’adjectif « lustig » qui veut dire gai, disposé au rire, voire comique. Ce qui est plus proche d’un affect joyeux qui saisit le sujet quand il s’approche de l’objet de sa convoitise ou qu’il le possède et en jouit. Mais en aucun cas il n’est l’équivalent d’un point d’arrêt ou de la simple satisfaction qui viendrait limiter, mettre un terme à une jouissance infinie aux risques délétères. Or c’est la version qu’en donne Lacan, ce qui n’est pas du tout dans Freud. Lacan donne rarement une bonne traduction de Freud, il en fait toujours des interprétations extrêmement tendancieuses. Or le désir librement vécu, tendant vers son but, contient la joie, sans mauvaise expérience : il n’est pas frappé du sceau du manque comme le voudrait Lacan. Par ailleurs « Lust » et « Freude » sont très proches en allemand, bien que différents. La traduction de « Lust » par le mot « plaisir » est donc tout à fait correcte à condition de ne pas l’opposer à une jouissance infinie qui poserait le plaisir comme point d’arrêt. On peut l’entendre ainsi, mais c’est une vision partielle et uniquement propre à Lacan. Par ailleurs l’introduction de la notion de Jouissance et de Désir un intérêt que je ne conteste pas. Simplement ce ne sont pas des bonnes traductions de Freud.
Quant au sens le plus strict du mot désir, en allemand il se dit : « Begehren », et là on ne retrouve, ni le désir du rêve, ni le Principe de Plaisir. Begehren signifie l’action même de désirer, de vouloir. Vous voyez comment il y a un pataquès dû à la traduction française et surtout aux traductions de Lacan de la terminologie de Freud.

Après ce détour par les problèmes de la traduction, j’aborde donc le texte de Freud par un bref rappel.
Comme je l’ai déjà dit les « Deux Principes » datent donc de 1911. C’est un texte très clair, très « freudien ».
Où il est dit que le Principe de Plaisir contribue essentiellement à la première forme du Moi de l’enfant. Il y a d’abord le Moi-Plaisir qui restera selon Freud, toute la vie, lié aux satisfactions hors réalité, telles que le rêve, l’hallucination et surtout le fantasme et la rêverie. Il véhicule donc un désir non marqué du manque. C’est le premier Moi en quelque sorte. Je suis assez d’accord avec cette vision simple mais pas simpliste. Devant l’échec de la satisfaction obtenue par la seule possibilité d’hallucination, devant la résistance de la réalité à s’y plier, l’enfant doit, selon Freud, accepter un Principe de Réalité qui est second et qui se caractérise par :
1) la conscience (perception, adaptation) ;
2) l’attention (spécifique du Principe de Réalité qui tient compte de l’état de l’environnement) ;
3) l’acte de jugement ;
4) l’action, celle-ci consciente, qui viendrait à la place de la décharge motrice du Principe de Plaisir.
Tout cela constitue le Moi-Réalité selon Freud. Le Moi-Réalité est évidemment mis à contribution dans toute opération éducative de l’enfant. Où l’on voit qu’il n’est pas du tout une instance purement imaginaire, au sens narcissique du terme, mais bien un organe qui va orienter le sujet vers la prise en compte du monde de l’utile, au service de sa survie matérielle.
Or Freud insiste sur le fait que pendant toute la vie une partie de l’activité de pensée reste soumise au Principe de Plaisir, à savoir le jeu de l’enfant, les fantasmes et les rêves diurnes.
Je peux donc dire d’ores et déjà que tout dispositif et toute théorie analytiques basés essentiellement sur la frustration, sur l’abstinence ou la castration, telle que par exemple la non-réponse de l’analyste, relèvent d’un système éducatif qui ne dit pas son nom, davantage au service du Principe de Réalité que du Principe de Plaisir. Où il s’agirait non pas de la réalité concrète du patient, mais d’une réalité préformée par la théorie analytique. Celle-ci désignerait à la fois ses objets et les moyens d’y accéder ou d’apprendre à y renoncer.
Où l’on voit que beaucoup d’analystes sont essentiellement des pédagogues qui s’ignorent comme tels ! Qui travaillent exclusivement à l’application d’une théorie du renoncement… au profit de plaisirs plus « durables ». Ce qui ne manque pas d’évoquer un discours religieux.

SITUATIONS – EXPERIENCES
Si l’on s’en tient à la praxis même, je pense qu’il pourrait être intéressant de penser le processus analytique en termes de situation et d’expérience à deux. Là encore, les lacaniens purs et durs vont hurler, parce que « à deux »… ah non, jamais, jamais, jamais ! Mais vous allez voir plus loin comment ils se trompent parce que Lacan lui-même n’est pas toujours lacanien. Balint parlait de la situation à deux – la two bodies psychology -, expression que Lacan trouvait excellente, dans un premier temps. Une analyse est une suite de situations que l’on expérimente, que l’on expérimente à deux. Quand j’essaie de me rappeler certaines séances, des suites de séances, ce sont des choses très hétéroclites qui me viennent. Mais ces choses hétéroclites, ce sont des traits d’une situation à deux. Cette situation comprend plusieurs choses : les paroles échangées, le dispositif, l’inerte et le vivant (le dispositif, c’est la partie inerte), l’échange d’argent… L’échange n’est peut-être pas le terme le plus juste ! Non, la perception de l’argent contre le temps de l’analyste et sa parole (Lacan disait que la parole de l’analyste est un don). En plus des paroles échangées, la situation comprend l’espace, le temps et le mouvement comme toute situation humaine. C’est comme une scène de théâtre prise au milieu, où il y aurait des actes auparavant, des actes après. L’on y trouve une quantité d’implicite, de savoirs partagés entre les protagonistes mais aussi une quantité d’inconnu et une attente partagée. Dans les séances on est souvent, mine de rien, en train d’attendre. Et l’on attend quoi ? On attend toujours des manifestations de l’inconscient qui ne sonne pas à la porte pour s’annoncer. Pouf, ça arrive ! Et c’est en situation que les paroles prennent sens, que le plaisir a lieu, que l’émotion arrive, que le don et le contre don ont lieu, que l’on s’affecte et qu’on s’apostrophe, que l’un parle et l’autre choisit de répondre, d’interpréter, ou de se taire. La situation analytique est la réalité propre de l’analyse. Elle n’est ni celle propre de l’analysant ni celle de l’analyste mais bien celle de leur rencontre, de leur co-présence à laquelle s’ajoutent des présences invisibles, leurs hôtes méconnus : ascendants, descendants, incorporats, fantômes et idéaux qui viennent faire surface quand ils se désenfouissent. La situation est donc leur expérience commune, une réalité en devenir, à ceci près qu’elle est au service de l’analysant. Et en ce qui me concerne, il faut que j’ajoute malgré tout, pour être tout à fait honnête, qu’il y a aussi la présence de mon chat qui vient très souvent assister aux séances.

Le Principe de Plaisir est donc sollicité en première ligne dans une analyse si l’on s’accorde sur le fait que les processus primaires sont du côté de ce principe et que le conscient et ses caractéristiques appartiennent au Principe de Réalité. Je rappelle -et j’insiste lourdement – que Freud disait : « Le Moi-Plaisir ne peut rien faire d’autre que désirer. »

De ceci découlent au moins deux remarques.

1. La règle fondamentale est l’application même du fonctionnement du Principe de Plaisir. En quoi consiste la règle fondamentale ? Je l’ai repris de Lacan qui l’a dit de la façon la plus claire dans son texte L’au-delà du Principe de Plaisir :
– c’est la loi de non-omission,
– la loi de non-systématisation posant l’incohérence comme condition de l’expérience (vous voyez bien comment on est là à l’écart du Principe de Réalité).
Et enfin
– la loi de l’association libre évidemment.
Personnellement, c’est celle-là que j’aurais mise en premier. Voilà ce que Lacan rappelle dans son article de 1936.

2. Un deuxième point, qui se déduit de la prise en compte du Principe de Plaisir, du Moi-Plaisir, est le constat que l’on peut faire de la proximité du Moi-Plaisir et du Sujet lacanien. Qu’est-ce qu’il fait celui-là, sinon désirer ? Évidemment, très tôt Lacan ne peut plus utiliser le texte de Freud tel quel.
Très tôt Lacan doit insister pour que le Moi soit considéré comme une instance imaginaire, car il est entré en guerre : à partir de 1947, Lacan est pris dans une guerre contre Löwenstein et compagnie et il se bat pour la suprématie de ses concepts quitte commettre quelques indélicatesses… Cette guerre a fait plus de ravage encore que l’on s’accorde à le dire aujourd’hui. Ça a été un véritable drame pour la psychanalyse dont on n’a pas fini de payer les pots cassés. Sans oublier que la technique lacanienne s’oppose littéralement à la prise en compte du Principe de Plaisir dans la cure elle-même. Il n’y a pas de place, ni de temps pour se laisser aller au jeu, à la rêverie, à la flânerie dans le « ici et maintenant » de la séance lacanienne. Tout cela doit être très vite résumé dans la « parole pleine » sauf si elle apporte le bon lapsus, le bon argument. Il faut être rapide. Mais le retour du Principe de Plaisir dans toutes ses possibilités va bien au-delà du lapsus et de l’acte manqué !
Retenons que le principe actif du Principe de Plaisir est sa proximité avec la libido, expression de la pulsion de vie qui est toujours prise dans un mouvement. C’est cet aspect que Lacan a surtout retenu. Cependant Freud rappelle que c’est un énoncé provisoire, parce qu’il n’y a pas seulement des tensions désagréables, il y a aussi des tensions agréables. Le Principe de Plaisir est surtout un mode de fonctionnement qui ne tient pas compte des entraves de la réalité.
L’analyste est donc pris dans une contradiction, apparente du moins : il faut qu’il prenne en compte le Principe de Plaisir, avec ses aspects irréalistes, tout en tenant compte de la réalité de l’histoire d’un sujet. Il est vrai que certaines théories – je pense à Mélanie Klein – sont totalement hors Histoire. Mais il y a construction d’une réalité qui n’est pas historique. Pour ma part, je crois qu’il faut intégrer, non seulement les faits bruts de la réalité d’une vie, tels qu’un analysant peut en rendre compte, mais aussi faire surgir le sens de l’histoire d’un sujet. Et cette construction du sens est un au-delà de la réalité, factuelle et historique C’est cet au-delà de la réalité qui façonne littéralement la manière d’être de quelqu’un, qui est le style d’une personne. Songez à Proust : le style de Proust, est sa réalité. C’est cela que je veux dire en parlant d’un au-delà du Principe de Réalité. Et sans être Proust, chacun, chaque analysant, construit au fur et à mesure de son parcours analytique sa réalité, qui décolle, si analyse il y a, des simples faits, par cet au-delà du factuel, de l’informatif, qui porte le style d’une singularité.

PLAN DU SENSIBLE – PLAN DE L’INTELLIGIBLE
Dans toute praxis, et plus particulièrement dans la psychanalyse, on peut distinguer deux plans : le plan du sensible et le plan de l’intelligible. En d’autres termes on peut se demander comment s’imbriquent pour chaque analyste les deux plans, comment chacun fait pour les faire tenir ensemble ou comment chacun peut naviguer entre le plan du sensible et le plan de l’intelligible. Quand il s’agit de Ferenczi ou de Balint, chaque page nous ramène au plan du sensible comme boussole de l’activité de l’analyste, alors que chez Lacan et parfois chez Freud, le plan de l’intelligible, la construction abstraite peut faire perdre de vue son lieu d’effectuation véritable, qui est la situation psychanalytique, la présence réelle des deux protagonistes.

D’abord il y a le plan du sensible, dans lequel agissent ce qui se passe entre les individus, les perceptions, les affects, les trouvailles, les manières de dire et de comprendre « en situation », où jouent un tas de facteurs que nous ne maîtrisons pas. Ce sont des flux qui nous traversent. Puis on essaie de comprendre, de référer ce plan à un ordre de discours, de le rendre communicable. Cette théorisation, même si elle ne crée pas des concepts, c’est le plan de l’intelligible. Les concepts de l’analyse ne surgissent pas forcément d’une séance ! La pensée chemine, et cherche, et se cherche. Mais ces deux plans ne peuvent rester dissociés, même s’ils sont différents. Je pense même que les positions intellectuelles et les croyances de l’analyste, tout ce qui pour lui représente l’ordre de l’intelligible, délimite les possibilités d’accueil du plan du sensible, et configure la situation analytique tout autant que ce que l’analysant y apporte de sa problématique propre et ce qu’induit le dispositif.
Quand je me pose la question : « Qu’est-ce qu’une théorie ? », je réponds que d’abord c’est une hypothèse. Bien sûr c’est une définition de Karl Popper, mais elle ne me déplaît pas. Je vous parlerai un jour plus longuement de Popper, parce que j’ai découvert des influences incroyables de Popper sur Lacan. Évoquer Popper n’est pas très original et cela a donné lieu à de nombreuses discussions il y a déjà vingt ans. D’une façon qui m’est sans doute plus particulière, je pense que lorsqu’un analyste élabore une théorie en psychanalyse, cette construction représente son analyste idéal. C’est une théorie de sa propre psyché, qui comporte le dispositif « idéal » et parfois surmoïque pour se faire entendre. Chaque analyste qui produit une théorie construit ainsi un dispositif d’accueil conceptuel qui pourrait accueillir ce qu’il a à dire.
Les rapports sont étroits et évidents entre l’invention de la métapsychologie et l’auto-analyse de Freud. Cela saute aux yeux, quand il écrivait par exemple L’interprétation des rêves : il était en plein dans son auto-analyse. Mais c’est aussi le cas chez bien d’autres – de manière plus discrète. Songez au « Nom du Père » de Lacan. Anzieu l’avait très bien montré. Les inventeurs de théories indiquent ce qu’ils attendent d’un bon analyste. Ils construisent au travers de leur théorie du fonctionnement psychique leur analyste idéal, virtuel, par qui ils auraient aimé être entendus. Chacun en produisant de la théorie dévoile quelque peu la sorte de clef qu’il faudrait utiliser pour entrer dans « son » monde singulier. Les génies sont simplement ceux qui trouvent la manière d’élargir leur problématique propre pour aussi y accueillir quelques autres. Autrement dit, ils créent des dispositifs qui permettent d’explorer tout un pan d’une constellation psychique ou mentale qui contient leur problème. Du fait qu’ils sont très intelligents, ils la rendent suffisamment généralisable pour que d’autres puissent aussi en bénéficier, à la condition de souffrir de maux similaires. Freud, le premier et le plus génial, a ainsi proposé plusieurs topiques, ce qui veut dire qu’il s’est sacrément soigné en cours de route pour pouvoir rejeter une théorisation et en proposer une autre.
À titre d’exemple seulement : Ferenczi invente le transfert maternel, et il occupe le plus souvent la place d’une mère bienveillante auprès de ses patients. En même temps il reproche à Freud de ne pas pouvoir être un représentant maternel pour lui. Là, il est évident que la création de Ferenczi correspond à un besoin de sa propre analyse. Pour d’autres cela est moins visible. Il n’y a que les profs et les grands obsessionnels qui ne se dévoilent pas, car ils n’avancent aucune hypothèse personnelle, ou s’ils avancent, c’est masqués : leur désir doit rester invisible.
Quand Lacan disait qu’il parlait à son séminaire de la place d’analysant, il fallait le prendre au sérieux. Le meilleur analyste de Lacan aurait dû être lacanien, sinon personne, ce qui fut le cas.
Je me suis aperçue que j’avais une nette tendance, sans parler du plaisir que j’en tire, à voyager d’une théorie à l’autre, à chercher leurs recoupements, des passerelles possibles, des traductions, et que je ne pouvais pas me contenter de m’inscrire dans une seule filiation, ni de rester tout le temps dans une seule langue… J’en dis là assez pour que vous puissiez voir les traces de mon histoire. Mais loin de le camoufler, je pense que chaque fois que l’on prend conscience de la quête de son analyste idéal, il serait bon de le signaler. Cela n’enlève rien à la production intellectuelle, mais permet à d’autres de trouver leur espace propre.

Je pense que la fonction essentielle de l’analyste est d’être du côté de la vie. Ce qui nous relie à l’autre passe essentiellement par le plan du sensible. L’analyste est d’abord un éveilleur. Mais comment être éveilleur si on occupe la place du mort comme le prétendait Lacan ? Quand on travaille dans son coin, quand on réfléchit, hors situation, que l’on élabore le plan de l’intelligible, différents niveaux se croisent. Et l’on peut commettre des erreurs, en étant séduit par une idée et vouloir coûte que coûte la rabattre sur la pratique, jusqu’à élaborer une « technique » à partir d’une position purement intellectuelle, désincarnée.
Si l’on n’oublie pas que chaque théorie a été le produit d’un sujet singulier qui construisait en même temps son analyste idéal, on peut l’utiliser car alors elle reste incarnée. Mais on conçoit du même coup combien il est absurde de se vouloir élève d’un seul, aussi séduisantes et belles soient ses constructions. Cela se fait toujours au détriment du Principe de Plaisir, en tant que garant de la vie à la fois de l’analyste en situation et de chaque patient particulier. Toute adhésion de principe à une théorie unique fait prévaloir « en situation », la relation de l’analyste à son maître, sur sa relation vivante au patient, et à sa propre pensée créatrice dans l’immanence de la situation.

Je vais vous montrer encore un autre glissement de traduction chez Lacan.
Dans « Variantes de la cure-type » (Ecrits, p. 340), Lacan rend hommage à Ferenczi :
« Dans son lumineux article sur l’élasticité psychanalytique, il s’exprime en ces termes :
« Un problème, jusqu’ici non effleuré, sur lequel j’attire l’attention est celui d’une métapsychologie qui reste à faire des processus psychiques de l’analyste durant l’analyse. Sa balance libidinale montre un mouvement pendulaire qui la fait aller et venir entre une identification (amour de l’objet en analyse) et un contrôle exercé sur soi, en tant qu’il est une action intellectuelle. Durant le travail prolongé de chaque jour, il ne peut pas du tout s’abandonner au plaisir d’épuiser librement son narcissisme et son égoïsme dans la réalité en général, mais seulement en imagination et pour de courts moments. Je ne doute pas qu’une charge aussi excessive, qui trouverait difficilement sa pareille dans la vie, n’exige tôt ou tard la mise au point d’une hygiène spéciale à l’analyste. » »
Lacan continue le commentaire en signalant que Ferenczi indique que la seule résistance à laquelle s’attaquer dans l’analyse est celle de « l’indifférence ». Mais en allemand le mot qu’utilise Ferenczi est « Unglauben » ce qui signifie « méfiance » ou « défiance », c’est-à-dire ne pas croire ce que dit le patient, (que devient alors la parole vide ?). La deuxième résistance, toujours selon Ferenczi cité par Lacan, serait la « Ablehnung » que Lacan traduit par « très peu pour moi », traduction très tendancieuse bien que rigolote, qui signifie justement ne pas y croire. Ce mot veut dire en clair « rejet ». Or ce terme raconte toute l’implication affective de Ferenczi dans ses cures. En fait Lacan déforme par sa traduction le sens des mots de Ferenczi pour entrer une fois de plus en guerre contre les tenants d’un certain Moi. En quelque sorte, il fait dire à Ferenczi ceci : « en toutes ces consignes, n’est-ce pas le Moi qui s’efface pour laisser place au point-sujet de l’interprétation ? »
Lacan ne s’arrête donc sur aucun point dont parle vraiment Ferenczi et qui pourtant sont importants pour lui car ils parlent de sa pratique. Il les traduit de façon telle qu’ils puissent lui servir à asseoir ses propres points de vue et introduisent à une pratique diamétralement opposée à celle de Ferenczi. La structure est ici la même que pour le traitement de la citation de Balint. Il le cite, puis part en guerre contre les tenants de l’Ego, pour enfin proposer son affaire à lui, qui est une vision différente du « Moi ».

Si je me suis tant attardée sur ces commentaires de texte c’est pour montrer à quel point il y a un hiatus entre la théorie et la praxis, et que l’apparente adhésion de Lacan aux thèses de Ferenczi ou de Balint aboutit à des directives totalement divergentes concernant la pratique et la structure même de la situation analytique. Il est important de revenir aux textes car malgré tout ce sont eux qui s’enseignent et qui font autorité. Il y a aussi une transmission « muette » des pratiques qu’il faut pouvoir mettre en lumière au regard des écrits.

La question reste béante : comment est-il possible que la théorie, la proposition d’une théorie – ici la parole du sujet de la désaliénation – aboutisse à la mise en place d’une technique qui ne peut que promouvoir l’inverse ?
J’ai aujourd’hui suffisamment développé les raisons pour lesquelles je ne suis pas lacanienne dans ma pratique. Il y a beaucoup d’énoncés de Lacan qui me plaisent, il a ouvert en son temps des voies très riches, il a surtout permis que des analystes non-médecins puissent travailler au même titre que les médecins. Il a apporté certains concepts qui me semblent utiles, sinon dans la pratique concrète du moins comme outils de pensée. Reste cependant à savoir jusqu’où l’on peut logiquement emprunter des « idées » à un système comme celui de Lacan, tout en récusant sa « technique » qui semble pourtant assez cohérente avec la majeure partie de son discours. Est-ce un pur problème de logique ? Ou bien aussi un problème d’éthique ? J’aurai l’occasion d’y revenir plus d’une fois par la suite.

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