Penser en images

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SEMINAIRE III.2
13 JANVIER 2002

RAPPEL

La dernière fois, j’avais terminé sur les rapports à la fois évidents et complexes entre le Surmoi, l’Idéal du Moi, et le Principe de Conception qui régit la compétence à conceptualiser et à créer du nouveau, que ce soit dans le domaine artistique, scientifique ou technique. Quelque chose semble pousser l’humain à chercher à faire exister des réalités nouvelles, à aller au-delà de l’adaptation à la réalité immédiate. Or il y a des façons très différentes de penser, d’inventer, de trouver du « nouveau ».
Comme on l’a vu avant au travers de quelques exemples, il y a la pensée rapide, pensée-éclair, qui arrive au conscient comme « déjà-pensée », où un travail d’élaboration se fait en sourdine, de façon inconsciente ; et puis il y a le mode lent, le plus habituel, qu’on peut appeler « le mode séquentiel », plus dépendant de la pensée verbale et des contrainte de la logique du langage.
J’avais surtout évoqué les cas extrêmes de la pensée-éclair, de la trouvaille instantanée. La découverte surgissait avec les matériaux de la question : le mathématicien trouvait la formule mathématique, Beckett avait eu la révélation de son œuvre à venir sous une forme dont il n’a pas explicité le matériau, mais qui était sans doute comme un condensé de sa pensée, que j’avais appelé un récit plié. C’est une représentation, une intuition qui se développe progressivement. Cela peut aussi être une image. Mais c’est une image particulière.
Il y a un autre cas extrême dont je voudrais parler aujourd’hui : c’est la pensée en images en tant que mode de pensée exclusif. C’est souvent ce qui caractérise la pensée des dits autistes. C’est pourquoi je vais parler aujourd’hui de deux livres d’une femme autiste, Temple Grandin, ancienne enfant autiste, surdouée, qui a écrit Ma vie d’autiste (Odile Jacob, poche en 1986, trad. en français en 1994) et, dix ans plus tard, Penser en Images et autres témoignages sur l’autisme (1995, en français chez Odile Jacob en 1997)

INTERET
Je voudrais tout de suite faire le lien entre ces livres, dont je vais parler longuement, et mes séminaires précédents.
1) On voit comment le seul rapport entre le Principe de Plaisir et le Principe de Réalité est insuffisant à comprendre l’évolution de Temple Grandin. Je voudrais que vous ayez cela à l’esprit, je ne vais pas y revenir sans cesse. Elle passe du Principe de Plaisir, du monde pulsionnel, au Principe de Conception, en court-circuitant en quelque sorte le Principe de Réalité, et les problématiques des relations entre le Moi et les Moi des autres, et c’est cette démarche, non voulue d’ailleurs, qui lui permet d’avancer. La réalité matérielle est cependant omniprésente, mais non dans ce que l’on pourrait invoquer comme dominante du Principe de Réalité, mais en tant que lien entre son onde d’images mentales et le monde extérieur.
2) J’ai été frappée par la place de l’affect. Il y a quelque chose de paradoxal. Elle est en même temps dans une grande difficulté dans ses relations à ses semblables – qu’elle dit ne pas comprendre, dont elle se sent totalement étrangère dès lors qu’entrent en jeu des causes affectives pour comprendre leurs conduites -, et pourtant elle ne marche qu’à l’affect et ne recherche que cela sous les aspects d’une démarche purement rationnelle, car la rationalité est son fort. Son affect passe par des liens très puissants à l’environnement non humain. Par ailleurs elle est elle-même un réactif ultrasensible à ce qui lui parvient de l’extérieur.
J’indique ces deux point pour que vous y songiez en cours de route.
Ce qui semble marcher chez elle, c’est tout ce que j’avais dit à propos du lien, et peu de choses peuvent s’appréhender sous le concept de répétition. Ce qu’elle dit de ses thérapeutes est d’ailleurs très instructif, même si on n’est pas obligé d’adopter ses points de vue.
3) Il y a un troisième point qui part d’une hypothèse forte qu’elle émet : elle parle d’un continuum autistique entre l’autiste avéré et le soi-disant sujet normal. Elle va à l’encontre des théories structurales.
Si mon exposé vous donne envie de lire ces deux livres, ça sera déjà bien.
Après avoir lu ces livres, fermez les yeux, et pensez à des amis, à vos proches, à vous-même, et pas seulement à quelque patient. Vous verrez alors combien certaines choses qu’elle décrit sont là, présentes sous des formes mineures, camouflées en petites obsessions, craintes ou explosions de rage, surtout chez des enfants, pas forcément autistes.
4) Son cheminement pose une autre question importante, celle de l’omnipotence autistique dont parle souvent Searles. Searles et les analystes Anglo-Saxons utilisent beaucoup cette notion, qui par ailleurs peut s’énoncer en disant que c’est le non renoncement à la maîtrise de l’objet halluciné au profit de la relation d’objet. Or si Temple Grandin fait des progrès – et elle en fait de spectaculaires -, j’ai l’impression que c’est parce que certains de ses enseignants et elle-même ont au contraire pris comme base des progrès cette omnipotence, et qu’ils ont essayé de lui donner un contenu concret. Ils ont tablé là-dessus. Quant aux relations avec ses semblables, elle les a appris par cœur… comme un manuel de savoir-vivre : elles restent le point le plus faible de son évolution. On le verra en cours de route. Est-ce pour cela qu’elle a une si mauvaise opinion des différents psys qu’elle a rencontrés ?

Temple Grandin est donc une femme, ancienne enfant autiste qui, comme elle le dit dans ce livre, est restée autiste, c’est-à-dire différente (préface d’Oliver Sachs p.15-16).
Enfant, elle ne parlait pas, évitait le regard, ne se laissait pas toucher, et avait une compulsion à jouer avec ses excréments. On avait d’abord cru qu’elle était sourde, puis constatant qu’elle ne l’était pas, on l’avait alors diagnostiquée encéphalopathe. Ce n’est que plus tard qu’elle a été diagnostiquée autiste. Très intelligente, elle a pu apprendre à parler malgré de grandes difficultés de contact, et a pu suivre tant bien que mal une scolarité, puis plus tard des études supérieures. En 1986, elle publie son premier livre, Ma vie d’autiste (Odile Jacob 1992), puis un second, Penser en Images, plus élaboré, plus réfléchi, où elle pose des questions sur son mode de pensée. Oliver Sachs, qui a préfacé celui-ci, remarque à quel point Ma vie d’autiste est sans précédent car c’est un récit de l’intérieur. Elle voyage beaucoup, travaille en free-lance comme consultante. Après des études de psychologie, elle bifurque vers les études de psychologie animale, puis de biologie animale, et devient professeur spécialisée dans le comportement animal : elle conçoit depuis des années des équipements pour l’élevage industriel des bovins et enseigne à l’Université du Colorado. Elle construit des installations pour des ranches et des abattoirs et, grâce à ses aptitudes particulières à sentir les peurs et les souffrances des animaux, elle s’emploie à améliorer les installations pour que les animaux souffrent le moins possible. En fait, c’est en aidant à l’amélioration d’un centre d’abattage qu’elle fait les expériences les plus importantes pour elle-même. En même temps, elle ne cesse de s’intéresser à l’autisme, et une grande partie de ses conférences porte sur cette question, sans compter ses multiples rencontres avec des autistes avec lesquels elle confronte ses propres expériences. Malgré ses activités et la reconnaissance professionnelle dont elle jouit, elle reste, selon ses propres dire, une autiste : elle a beaucoup de mal à comprendre les conduites des humains. Elle constate son absence d’empathie et de compassion pour ses semblables, alors qu’elle pige immédiatement comment se sent un animal. A quarante ans passés, elle commence à pouvoir expliciter et apprendre, comme on apprend une langue étrangère, ce qui semble aller de soi pour les autres, à développer et à affiner sa perception des autres à partir de ce qu’elle appelle sa « banque de données » personnelle.

Ce qui m’a le plus intéressée, c’est ce qu’elle dit de son mode de pensée qui est exclusivement fait à partir d’images. J’avais pensé que cela apporterait un autre éclairage sur ce que j’ai pu dire jusqu’à présent, et notamment sur les rapports entre les différents Principes qui organisent notre vie psychique.

PENSER EN IMAGES
Le livre commence par :

« Je pense en images […] Lorsque quelqu’un me parle, ses paroles se transforment immédiatement en images. […] Ceux dont la pensée est structurée en langage ont souvent du mal à comprendre ce phénomène, mais dans mon métier – je conçois des équipements pour l’élevage industriel – penser en images est un formidable atout. »

Elle raconte en détail comment elle visionne les projets avant toute construction et comment les autres ingénieurs ne voient pas ce qu’elle voit. Notamment, ils ne peuvent pas prévoir certaines erreurs, évidentes pour elle. Avant toute réalisation d’un projet, elle le voit dans les moindres détails, elle peut faire défiler devant ses yeux le projet comme s’il était déjà réalisé, le moindre pan de mur comme si elle l’avait réellement devant les yeux. Elle a mis longtemps à comprendre que les autres ne pensaient pas comme elle.
Elle semble sûre du fait que ceci est le propre de tous les autistes.

« L’un des mystères les plus profonds de l’autisme, c’est l’aptitude remarquable qu’ont la plupart des autistes à exceller dans les techniques visuelles, jointe à la médiocrité de leurs compétences verbales. »

C’est cette capacité à visualiser qui lui permet de comprendre ce qui se passe pour les animaux, elle peut se mettre totalement à leur place.
Le premier chapitre est entièrement consacré à la pensée en images et à la façon dont elle s’est constitué l’équivalent d’un CD Rom dont elle remet à jour le logiciel à chaque nouvel apprentissage.

LA PENSEE ABSTRAITE
Ce qui m’intéresse dans ce cas, c’est évidemment la pensée conceptuelle au sens que je donnais à ce terme : penser, concevoir, ce qui n’existe pas encore. La pensée créatrice. Même pour concevoir des objets concrets, il s’agit de pouvoir se représenter ce qui n’existe pas encore, donc ce qu’on n’a jamais perçu.
Pour ce qui est des mots abstraits, ils n’ont pas de sens pour elle tant qu’elle ne le relie pas à une situation concrète, à un espace réel. Par exemple, les mots « au-dessous » ou « au-dessus » n’ont pas de sens pour elle, s’ils ne sont pas reliés à une image visuelle.
Encore aujourd’hui, chaque fois qu’elle les entend, elle se revoit en train de se cacher sous la table de la cantine de son école lors d’une simulation d’attaque aérienne. Elle poursuit :

« Le premier souvenir déclenché par un mot est, en général, un souvenir d’enfance. »

Il y a pour chaque mot, dans son esprit, un défilé d’objets concrets ou de situations concrètes, soit réellement vécues – dans ce cas ce sont des souvenirs – soit imaginées, qui donnent une image concrète aux mots abstraits. Ce sont des images-symboles ou des images-concepts.
D’autres mots restent difficiles, des mots comme « de » et « un » étaient incompréhensibles. Elle apprend aussi par imitation de ce que disent les autres, mais ça reste fragile.

« Encore aujourd’hui, certaines conjugaisons, comme celle du verbe « être », n’ont aucun sens pour moi. »

Donc elle visualise des mots abstraits en images concrètes quand cela est possible. Pour la « paix » par exemple, elle voit une colombe, pour l’honnêteté, quelqu’un jurant sur la bible de dire toute la vérité, etc.
Elle cite également des exemples issus de ses conversations avec d’autres autistes.
Par exemple, cet autiste qui lui écrit que lorsqu’il entend le mot « Dieu », il le voit au-dessus des nuages avec un chevalet. Quand il entend « qui êtes aux cieux… », en anglais, « thou art… », le mot art évoque pour lui l’art plutôt que le verbe être. D’où le chevalet qui représente l’art. Ou encore le mot « amen », trop abstrait et qui évoque plutôt un homme au pluriel, « a men ». On voit que la théorie de Lacan sur le signifiant trouve là une application, mais est-ce la même chose dont ils parlent ?
Ce sont là des difficultés avec le langage qu’elle arrive à maîtriser. En classe, on se moquait d’elle, et elle ne comprenait pas pourquoi. On l’appelait « magnétophone ». Plus tard seulement elle a compris que c’était parce qu’elle répétait tout d’une voix monocorde.
Elle a commencé à parler à trois ans, et il a fallu une obstination soutenue de sa mère, et beaucoup de rééducations orthophoniques, pour qu’elle acquière le langage. Elle raconte ses rages d’impuissance quand, petite, elle comprenait ce que les gens disaient et que les mots n’arrivaient pas à sortir de sa bouche. Elle a manifestement été suivie par des psychiatres et des psychologues, il n’est pas question de psychanalyse, mais je pense que des tentatives ont été faites. En tout cas elle n’a pas une bonne opinion des psychothérapeutes ! (Ma vie d’autiste, p.123).

Elle insiste sur l’importance des lieux pour elle. Comme la plupart des autistes, elle s’attache aux lieux. Elle a besoin de « simuler » mentalement tout ce qui va lui arriver pour pouvoir y faire face, sans panique, et ces simulations se font grâce à des lieux réels qui prennent valeur symbolique.

LES PORTES
Les portes ont depuis toujours eu une importance très grande pour elle. Elle a une « fixation » sur les portes.

« Quand je voyais le bord de la porte traverser mon champ visuel, je sentais un agréable frisson courir le long de mon dos. »

On voit ici pourquoi cela ne plaisait pas aux psychotérapeutes, qui essayaient de lui faire abandonner cette fixation. En vain. Elle trouve un professeur qui la comprend : au lieu de lui faire abandonner ses fixations, il la pousse à en faire quelque chose. En fait, ce sont des images concepts. Mais elle raconte cela comme une découverte progressive.

« L’utilisation des portes comme symboles était une autre obsession que j’ai gardée du lycée, à l’université… Pousser une porte. » (p.143)

Alors elle imagine que chaque étape de sa vie est une porte ou une fenêtre, ou une barrière. Ce sont de vraies portes, des trappes qu’elle avait repérées sur le toit de son école, et qu’elle va utiliser mentalement pour passer d’une étape à une autre dans sa vie. Puis arrive une porte différente : La porte en verre (p. 157-158).

« Je me demandais encore pourquoi cette porte coulissante en verre m’obsédait tant. […] Des milliers de consommateurs passaient par cette porte de supermarché. Mais, moi, devant cette porte, je tombais physiquement malade. […] J’ai commencé à m’imaginer en train de casser la porte en verre coulissante – pour la délivrer de ma douleur. […] Et puis j’ai vu en quoi cette porte différait des autres : elle était transparente. […] Je devine que sa signification se trouve dans les deux secondes nécessaires pour la franchir. C’est comme passer d’un état d’esprit à un autre. Peu importe le nombre de fois que je passe dans un sens et dans l’autre, je reste dans le même environnement. Mais ma perception de cet environnement se modifie. Si une personne change d’état d’esprit, c’est elle qui change. L’environnement ne change pas. Aucun mystère ! »

Plus tard elle arrivera à s’en passer :

« Je ne me sers plus de vraies portes pour symboliser matériellement chaque étape de ma vie. »
En relisant son journal, elle voit le parcours que sa pensée a suivi.
« On me demande souvent quelle « percée » m’a permis de m’adapter. Il n’y a pas eu de percée, mais une suite de progrès, étape par étape. »

Elle se documente, surtout auprès de la littérature scientifique, et a besoin de comprendre. Elle voit beaucoup d’autistes et lit énormément d’ouvrages sur l’autisme.

« Dans l’autisme, il est possible que le système visuel se soit développé pour compenser les déficits verbaux et séquentiels. Le système nerveux est doué d’une plasticité remarquable (p.42) […] Les recherches faites sur les musiciens indiquent que le fait de s’imaginer en train de jouer au piano a le même effet sur les cartes motrices, mesurées au scanner, que le fait de s’entraîner vraiment. […]
J’ai longtemps trouvé très pénible que les penseurs verbaux ne comprennent pas ce que j’essayais de dire parce qu’ils ne voyaient pas l’image qui me paraissait claire et nette. De plus mon esprit révise constamment les concepts à mesure que j’ajoute de nouvelles données dans la vidéothèque de ma mémoire. C’est comme se procurer la dernière mise à jour d’un logiciel. Mon esprit accepte facilement la mise à jour d’un « logiciel », mais j’ai observé que d’autres personnes n’acceptent pas facilement d’intégrer de nouvelles informations ».

Elle parle bien en termes de concepts, et elle a raison, car les images dont elle se sert pour penser sont des concepts. Est-ce vraiment si différent de ce qu’avance Alfred North Whitehead, philosophe des plus abstraits, lorsqu’il dit que quand une idée lui vient, elle se présente d’abord comme un concept ou une image, et qu’ensuite il faut qu’il fasse un énorme effort pour trouver les mots adéquats ? La différence n’est pas tant dans le fait qu’il s’agisse d’images, mais plutôt dans le fait que Temple Grandin n’a pas, d’emblée, de concepts génériques.

« Contrairement à la majorité des gens, mes pensées passent d’images particulières, d’images vidéo, à des concepts généraux. Par exemple, chez moi, le concept de chien est inextricablement lié à chacun des chiens que j’ai connus dans ma vie. »

Elle explique que c’est comme un fichier contenant l’ensemble des chiens, qui ne cesse de s’enrichir avec chaque nouveau chien qu’elle connaît, et qui agrandit ce qu’elle appelle sa « vidéothèque ». En somme, elle a une mémoire nominative et non générique. Et pourtant à partir de là, elle peut travailler avec le concept de chien. Elle pense que beaucoup d’autistes sont ainsi, mais pas tous. Et c’est ce sur point qu’elle m’intéresse, car elle fait l’hypothèse d’un continuum, en tout cas dans l’aptitude visuelle, et au-delà, elle étend cette notion de continuum aux traits de l’autisme en général.

LE GRAND CONTINUUM
Le deuxième chapitre s’appelle « Le grand continuum ». Elle y développe l’idée que finalement, l’autisme peut prendre des formes multiples, allant de simples traits jusqu’aux formes les plus graves. Elle a une grande connaissance des travaux faits à ce sujet et elle décrit les différents types d’autisme. Elle a constaté dans ses recherches que dans toutes les familles où il y avait un autiste avéré, on pouvait trouver d’autres membres dont la personnalité présente des formes légères d’autisme. Pour elle, l’autisme est avant tout un trouble sensoriel méconnu.

« A une des extrémités du continuum, l’autiste atteint du syndrome de Kanner ou d’Asperger a des troubles légers d’hypersensibilités sensorielles, alors qu’à l’autre extrémité l’autiste de faible niveau reçoit des informations auditives et visuelles brouillées et inexactes. »

Elle s’insurge également contre l’idée reçue selon laquelle les autistes n’ont pas de liens affectifs.

« Les autistes sont capables d’avoir des liens affectifs très forts. Hans Asperger, le médecin allemand qui a donné son nom au syndrome, a récusé l’hypothèse communément admise selon laquelle la pauvreté des affects serait une caractéristique de l’autisme. J’ai des liens affectifs très forts, mais ils se rattachent le plus souvent à des endroits qu’à des personnes. Parfois je me dis que ma vie affective est plus proche de celle d’un animal que de celle d’un humain. »

Les objets, les lieux revus l’affectent, mais pas la pensée de ces lieux. Selon elle,

« A l’une des extrémité du spectre, l’autisme est principalement un trouble cognitif. A l’autre extrémité c’est principalement un trouble sensoriel. […] On ne sait toujours pas expliquer pourquoi beaucoup d’autistes de haut niveau présentent un mode de pensée rigide et une absence d’émotions. »

Elle cherche énormément toute seule ce qui pourrait l’aider. Ainsi, elle découvre son empathie avec les animaux et décide de se consacrer à la psychologie animale. Comme elle aime construire, elle va construire des installations pour bovins. Mais elle fait aussi des investigations dans le monde de la médecine, et elle découvre par tâtonnement les médicaments qui la soulagent. Ce ne sont pas du tout ceux qu’on avait l’habitude de prescrire pour les autistes. Et c’est en observant les animaux qu’elle a l’idée de construire pour elle-même une machine à serrer.
Le troisième chapitre parle de la fameuse

MACHINE A SERRER

« Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours détesté que quelqu’un me prenne dans ses bras. Je voulais connaître le plaisir de l’étreinte, mais je reculais toujours. »

En même temps la pression sur le corps lui fait du bien. Beaucoup d’autistes qu’elle rencontre lui confirment aussi ce besoin. Elle explique :

« Si l’on nous touche sans que nous nous y attendions, nous nous replions sur nous-mêmes, parce que notre système nerveux n’a pas eu le temps de traiter l’information. »

On voit comment le langage scientifique et informatique lui convient.
Après un séjour chez une tante en Arizona, elle a l’idée de se construire une machine qui s’inspirait de la trappe à bétail qu’elle y avait vu.

« Quand je regardais les animaux entrer dans la trappe pour se faire vacciner, je remarquais que certains se détendaient quand ils étaient comprimés par les panneaux. »

Elle fait pour la première fois le lien entre elle et les vaches, et quelques jours après, lors d’une grande crise de panique – habituelle à cette époque de sa vie – elle demande à sa tante de la laisser entrer dans la trappe de contention du bétail, et lui demande d’actionner les panneaux et de baisser la barrière de tête autour de son cou. D’abord elle a quelques instants de panique, elle ne peut pas sortir puisque sa tête est retenue, mais ensuite, cinq minutes plus tard, elle se sent submergée par une « vague de détente ».

« Pendant près d’une heure je me suis sentie extrêmement calme et sereine. L’angoisse qui ne me quittait plus s’était apaisée. C’est la première fois que je me sentais aussi bien dans ma peau. »

Cela va être un moment très important pour elle, car elle ressent un tel bien-être qu’elle éprouve pour la première fois des affects inconnus d’elle jusqu’alors.
Elle rentre chez elle et se fabrique une copie rudimentaire de cette machine de contention. Les psychologues n’y comprennent rien.

« A cette époque les professionnels ne comprenaient rien aux problèmes sensoriels de l’autisme ; ils croyaient encore que l’autisme s’expliquait par des facteurs psychologiques. » (Lire pp.140-141)

Elle améliore la machine et l’utilise quotidiennement pour s’apaiser. Elle prend plus tard des médicaments, (pas des neuroleptiques ! ce sont les anti-dépresseur qui lui font du bien, et c’est elle-même qui découvre tout cela) et peu à peu elle peut se contenter d’une pression plus douce de la machine, car son système nerveux est moins surexcité. Pour elle, ses paniques, ses crises d’angoisse et ses moments de rage explosive (qu’elle n’a plus mais dont elle souffrait quand elle était enfant) venaient de l’invasion sensorielle et d’une hyper excitabilité sensorielle. Par exemple, tout bruit inattendu lui faisait battre le cœur à cent à l’heure et la mettait dans un état de peur indescriptible. Bruit que les autres ne percevaient pas comme dangereux.
Elle parle de ses troubles auditifs et du fait qu’elle ne peut rien entendre, encore aujourd’hui, quand plusieurs personnes parlent en même temps. Tous les sons sont captés avec la même sensibilité. Elle évoque aussi des troubles et des déformations visuels, fréquents chez les autistes, en disant que les médecins ne prennent pas assez en compte les troubles sensoriels des autistes qui expliquent, selon elle, un grand nombre de leurs conduites de panique.

Tout comme les animaux qui se mettent à avoir peur d’un léger mouvement ou d’un contraste lumière / ombre, elle souffre de certains bruits, normaux pour les autres, qui déclenchent chez elle la panique. Ce qui la relie aux animaux, c’est la peur. Elle a passé la moitié de sa vie à lutter contre la peur provoquée par les bruits, les changements imprévus et toutes sortes de choses qui provoquent la peur plus souvent chez les animaux que chez les humains.
A partir de son idée de continuum autistique, elle analyse les membres de sa famille. De son père, elle dit ceci :

« […] Le tempérament coléreux des Grandin est célèbre. Papa explosait au restaurant quand on attendait trop longtemps les plats. Il avait aussi tendance à faire des fixations. L’idée de fermer le centre équestre à côté de chez nous a été une de ses obsessions. Il passait ses journées à écrire à l’administration municipale et à mesurer les quantités de crottin jetées dans la benne à ordures. Il a eu une enfance solitaire, et il était probablement atteint d’une forme d’autisme peu sévère. »

Evidemment, on peut dire qu’elle appelle autisme ce que d’autres pourraient qualifier de quérulence paranoïaque ou de névrose obsessionnelle. Elle passe ainsi en revue toute la famille en fonction de ce critère. Par exemple :

« Les bruits forts ont toujours dérangé Mamie. Elle m’a raconté que le bruit de charbon qui descendait dans la trappe la mettait au supplice quand elle était petite. Tout au long de sa vie, elle a fait des dépressions chroniques qui ont été soignées efficacement avec de l’imipramine pendant ses dernières années. »

Il faut dire qu’elle ne pense à aucun moment en termes analytiques, et ce n’est pas faute de culture. Elle se contente de dire que les psychologues n’ont pas pu l’aider et considère les idées analytiques, comme celles de Bettelheim, comme caduques. On peut bien entendu faire des hypothèses très différentes des siennes. On peut par exemple invoquer pour elle l’absence d’un pare-excitation, on peut interroger la structure familiale sous d’autres angles. Mais il se peut qu’elle ait raison, en tout cas ses psychothérapeutes n’ont pas eu le génie nécessaire pour l’aider.

« Les personnes qui m’ont le plus aidée ont toujours été les plus créatives et les moins attachées aux conventions. Les psychiatres et les psychologues m’ont assez peu aidée. Ils étaient trop occupés à essayer de m’analyser et de découvrir mes vrais problèmes psychologiques. Un des psychiatres a cru qu’il me guérirait s’il découvrait en moi la « blessure profonde ». Le psychologue du lycée a essayé de me libérer de mes obsessions, de ma fixation sur les portes par exemple, au lieu d’essayer de les comprendre et de s’en servir pour favoriser mon apprentissage. […] J’avais un QI de 137 au Wechsler à l’âge de douze ans, mais le travail scolaire m’ennuyait et mes résultats étaient toujours déplorables. Les professeurs voulaient que je renonce à mes bizarreries et que je devienne normale. A l’inverse Mr Carlock [professeur de physique] a su tirer parti de mes centres d’intérêt pour me motiver dans mes études. Lorsque je lui ai parlé de mon symbolisme visuel, et notamment des portes, il m’a donné à lire des livres de philosophie. » (p.114)

Voilà ce qui m’intéresse dans ce livre. Au-delà du témoignage vraiment intéressant qu’il constitue – et je me fous qu’il ne soit pas pro-analytique -, il m’a semblé que Temple Grandin illustre assez bien ce que peut être la dominante du Principe de Conception. Même si sa pensée est visuelle et apparemment pas abstraite, elle ne peut s’en sortir avec le simple passage du Principe de Plaisir au Principe de Réalité. D’un côté ses pulsions ne trouvent pas d’objets de satisfaction prélevés dans la réalité, et surtout pas là où on a l’habitude de les trouver, à savoir dans les relations affectives. Par ailleurs, la « réalité » lui échappe dès lors qu’il y a interaction humaine. Elle doit s’approprier directement le monde au travers d’un système conceptuel personnel, un imaginaire non partageable directement, lié aux systèmes rationnels.
On est en présence de ce que les auteurs anglo-saxons appellent l’omnipotence autistique. Les analystes, par exemple Searles, essaient de réduire cette omnipotence par l’interprétation du transfert, ou par une interaction transférentielle non-verbale. Tant que le sujet reste dans une relation d’objet « omnipotente » il ne peut pas s’en sortir, selon le point de vue analytique, et notamment pas entrer dans une relation d’objet. On voit pourtant comment elle n’y renonce pas du tout, et qu’au contraire elle s’en sert pour comprendre le monde directement par l’intellect (l’omnipotence) en passant par-dessus la relation affective à l’autre humain. Certes elle est restée autiste, mais subsiste la question de savoir comment elle aurait évolué si elle était tombée sur un vrai analyste de psychotiques, tel que Searles par exemple. On ne sait pas si elle n’a eu affaire qu’à des psychiatres… Je ne le crois pas, mais elle ne s’attarde pas sur cette question.
Ainsi, elle dit :

« Le psychologue et le psychiatre voulaient que je renonce à ma machine à serrer. »

Mr Carlock (le professeur qui l’a le plus aidée) lui suggère en revanche de faire des études de science pour comprendre pourquoi la machine la détend. Donc il favorise d’une certaine façon son omnipotence, si l’on reste dans ce mode de pensée, mais il l’intègre à un processus d’enrichissement intellectuel.

AFFECT-PENSEE : L’ABATTOIR ET LE SACRE
Bien qu’elle ait du mal avec l’abstraction et avec des mots génériques, elle n’est pourtant à l’aise que dans le domaine de la logique et de la science.
Par ailleurs rien ne la rend plus heureuse que d’inventer… Elle est attachée à ses conceptions autant que n’importe quel penseur à ses « idées ». On pourrait même dire, et elle le dit d’ailleurs, que l’essentiel de sa vie affective est attaché à ces réalisations.

« Les instants que j’ai passé à monter un projet comptent parmi les meilleurs moments de ma vie. Je me sens proche des gens qui produisent des résultats tangibles. J’aime bien voir mes dessins prendre forme en une réalité d’acier et de béton. »

Elle dit ne rien comprendre aux émotions complexes. Parlant de sa mère elle dit :

« Portée par son amour, ma mère a travaillé avec moi et m’a épargné l’institution. [C’est sa mère qui lui a appris à lire.] Pourtant, certaines fois, il lui arrive de penser que je ne l’aime pas. Chez elle, les relations affectives sont plus importantes que l’intellect et la logique. Elle souffre de ce que je me sois débattue comme un animal sauvage quand j’étais bébé et que la machine à serrer m’ait été nécessaire pour découvrir l’amour et la bonté. L’ironie du sort est que je serai devenue une pierre dure et froide si j’avais renoncé à la machine. Sans la machine, je n’aurais pas éprouvé de sentiments bienveillants à son égard. Il me fallait connaître le réconfort physique pour connaître l’amour. »

Ce qui frappe à la lecture de ce livre, c’est combien cette femme pense et recherche l’affect tout en le redoutant. D’une certaine façon, elle est poussée par son angoisse, ses explosions, ses paniques à trouver une amélioration possible, mais elle va bien au-delà de ses besoin personnels du moment.

L’expérience fondatrice a été la construction des abattoirs Swift qu’elle relate en détail. Elle est engagée pour y travailler et, faisant le tour des abattoirs qui sont une grande bâtisse blanche appelée « Beefland », elle raconte :

« J’avais du mal à considérer mon travail avec Swift comme une simple affaire professionnelle. Mon implication affective était trop importante. Je me souviens des moments où je tournais en voiture autour des abattoirs avec l’impression de regarder le Vatican. Une nuit que l’équipe travaillait tard sur l’installation presque terminée, j’ai regardé ce qui allait être l’entrée des cieux pour le bétail. Ma compréhension de la valeur de la vie s’en est accrue. Lorsque notre jour arrivera et qu’il nous faudra monter l’escalier, pourrons-nous regarder en arrière et être fiers de ce que nous avons accompli ? Notre contribution à la société aura-t-elle été utile ? Notre vie aura-t-elle eu un sens ? » (p.232)

Ce n’est pas évident de travailler à améliorer des abattoirs ! Mais ce sont pour elle des lieux où elle accède au sacré. Elle pense à la mort, elle se demande si les animaux souffrent à l’idée de mourir, puis conclut que non, que ce qui les fait souffrir c’est la peur, la peur de certaines perceptions qu’elle est parfaitement apte à comprendre.

« Comme chez les animaux victimes de prédateurs, la peur est l’émotion dominante chez de nombreux autistes. A l’époque où je vivais dans un monde de symboles visuels, j’ignorais que la plupart des gens n’étaient pas en permanence tourmentés par la peur. La peur alimentait mes fixations, et toute ma vie tournait autour des moyens de la réduire. J’approfondissais mon système de symboles visuels parce que je croyais que je pourrais échapper à la peur si je réussissais à comprendre le sens de ma vie […] Mes émotions étaient primaires et simples, mais le symbolisme de mon monde visuel était extrêmement complexe ». (Penser en Images, p.198)

Et c’est à l’élimination de la peur qu’elle s’emploie pour les animaux. Mais une bonne installation ne suffit pas. Elle dit que les humains qui y travaillent doivent le faire avec douceur, sinon ça ne sert à rien car les animaux ont peur d’attitudes brusques et brutales.
Elle raconte aussi :

« J’ai vu les abattoirs Swift se détruire lentement. Cela m’a beaucoup attristée… C’est aux abattoirs Swift que j’ai le plus médité sur le sens de la vie. Encore maintenant, je ne peux l’écrire sans pleurer. »

Elle a reçu une éducation religieuse et elle est croyante. Mais il lui faut une représentation concrète de la foi.

« Les abattoirs Swift ont eu une action sur deux plans parallèles. C’est grâce à eux que j’ai commencé à concevoir des équipements, et c’est aussi là que je me suis forgé une croyance religieuse toute personnelle. Comme des physiciens qui sont à la recherche d’une théorie globale, j’ai essayé d’intégrer les différents aspects de ma vie en utilisant mon mode de pensée visuelle. Après avoir, pour la première fois abattu du bétail, je me répétais pendant la nuit que je n’avais pas vraiment tué ces bêtes. Et pendant les quinze jours qui ont suivi, j’ai suggéré, à chaque fois que je me suis rendue aux abattoirs, certaines améliorations pour éviter les blessures ».

Un an après, elle décroche un contrat pour la conception d’équipements pour les abattoirs Swift.  Elle imagine alors une nouvelle rampe et un système de contention pour le transport. Elle baptise cet équipement « escalier du paradis », expression qui est reprise par toute l’équipe qui y travaille.

« L’Escalier du paradis a été achevé le 9 septembre 1974. C’était une étape importante dans la définition du but de ma vie. Dans mon journal intime, j’ai écrit : « J’ai énormément mûri depuis la construction de l’Escalier du paradis parce qu’il est REEL. Ce n’est pas simplement une porte symbolique qui avait une signification personnelle pour moi, c’était une réalité que beaucoup refusent d’affronter. » »

Cette construction semble pour elle la réalisation, au-dehors d’une image interne, d’une image concept. Le mot « réel » est le seul écrit en majuscules !
Après cela pendant quelques années, elle dit qu’elle a assez bien vécu, avec la conviction qu’il y a une vie après la mort.
En été 1978, elle traverse à la nage la piscine d’une exploitation d’engraissement dans le ranch de John Wayne, pour faire « un coup de pub stupide » comme elle le dit. Pub qui devait lui permettre de se faire connaître et d’avoir des offres de travail. Mais elle contracte une intoxication aux organophosphates contenus dans la piscine. Elle tombe gravement malade, à la suite de quoi

« Le sentiment de crainte respectueuse s’est volatilisé. »

Elle apprend que les organophosphates altèrent le niveau d’un neurotransmetteur dans le cerveau, l’acétylcholine. Elle a eu des rêves très nets, « totalement extravagants » dit-elle, sans préciser plus.

« La raison pour laquelle ils ont fait disparaître mon sentiment de respect religieux m’échappe encore. »

Mais elle découvre l’importance de la chimie sur le cerveau.

Dans son journal intime, elle note :

« A mon étonnement et à mon épouvante, les produits chimiques ont supprimé mon besoin de sentiment religieux. Ils m’ont rendue d’abord très malade, mais leurs effets ont progressivement disparus et mes réactions émotives ont réapparu. En revanche ma croyance en une vie après la mort était brisée. »

L’idée qu’il n’y a qu’un trou noir après la mort lui est très pénible. Elle se raccroche alors à l’idée d’un collègue qui lui dit que les bibliothèques du monde contiennent notre soma externe, nos gènes extracorporels. La mémoire collective de l’humanité y est déposée. Elle écrit cela sur un papier au-dessus de son bureau. Les bibliothèques deviennent très importantes pour elle.
Quand elle apprend qu’on a détruit la grande bibliothèque de Sarajevo, elle pleure.
Mais l’idée des bibliothèques ne lui suffit pas, elle cherche.

« C’est grâce à la physique quantique que j’ai retrouvé la foi, car elle fournissait une base scientifique plausible à la croyance en l’immortalité de l’âme et au surnaturel. » (p.237)

Elle pense, tout en disant que c’est peut-être farfelu mais elle y croit, que les neurones peuvent obéir à la théorie quantique et pas seulement aux lois ordinaires de la physique newtonienne. Elle s’appuie sur les travaux du physicien Roger Penrose (Ombres de l’Esprit) et de Stuart Hammerhoff, physicien de Tucson, qui affirment que le mouvement d’un seul électron dans les microtubules du cerveau peut éteindre la conscience tout en laissant fonctionner le reste du cerveau. Donc à la mort d’une personne ou d’un animal (à un degré moindre, mais ils ont aussi un cerveau), il peut subsister une empreinte d’énergie faite de la vibration de particules emmêlées (puisqu’il existe dans la nature, selon la théorie des quanta, des millions de particules, chacune interagissant avec les autres particules).

L’HUMAIN, C’EST LE SOUCI DES GENERATIONS FUTURES
Pour conclure, elle situe quand même une différence entre l’animal et l’humain, seule différence qui ne peut se diluer dans un continuum.
La différence ce n’est

« ni le langage, ni la guerre, ni l’outil ; c’est le souci des générations futures. […] Lors d’une famine en Russie par exemple, certains scientifiques ont préservé des banques de gènes végétaux pour que des générations futures puissent bénéficier de la diversité génétique des récoltes alimentaires. Par altruisme ils se sont laissés mourir de faim alors que le laboratoire était rempli de céréales. » (p.237)

Et chaque fois qu’elle passe devant le laboratoire du département américain d’agriculture où sont stockées les semences, à l‘Université du Colorado, elle se dit que

« la protection de ce que contient ce bâtiment est ce qui nous sépare de l’animal. »

Ses sentiments religieux sont cependant revenus, et pas n’importe quand : lorsque, après une longue interruption de ce type d’activité, elle a repris un travail sur un système de contention du bétail. C’est alors, à nouveau dans la proximité de la mort des bêtes, que le sentiment religieux lui revient. On voit comment elle a besoin d’une pensée qui va au-delà de la simple réalité visible, et en même temps comment cela est relié à sa préoccupation et à la proximité de la mort des bêtes.
Elle dit :

« Je crois que l’endroit où meurt un animal est sacré. »

Il y a dans sa vie et dans sa relation au monde un grand trou : c’est sa relation à l’autre humain, le désir sexuel, et en général tout ce qui touche à l’identification à l’autre humain. Elle acquiert une intégration de son affectivité au travers de l’identification et de l’empathie avec les animaux, et le sentiment du sacré dans la proximité de la mort de l’animal. « Animal, mon frère » pourrait-elle dire. Les humains lui fournissent les systèmes de pensée, la possibilité de conceptualiser les images qui l’obsèdent. Elle-même se sent autre chose qu’un animal quand elle pense aux générations futures, à l’humanité de demain.
Elle entretient donc, en court-circuitant la relation subjective, affective et imaginaire à l’autre, une relation directe au sentiment d’appartenance à l’espèce humaine. Pour elle, la pulsion de conservation de l’espèce telle que Freud l’avait isolée n’est pas une abstraction.
Comme je le disais la dernière fois, il faut garder cette distinction première de Freud quand il l’opposait aux pulsions sexuelles. On voit bien que cette entité peut avoir une existence à part, sans être confondue avec tout ce qui relève d’un rapport moïque et sexué entre des individus.

POUR CONCLURE
Le Principe de Conception est chez elle dominant par rapport aux deux autres Principes. Elle passe beaucoup de temps à lutter contre le déplaisir, la peur, les déformations sensorielles et les pulsions destructrices. Mais le passage par ce qu’on appelle la relation d’objet (où l’objet est un objet d’amour), est absent. Elle ne l’acquiert pas par introjection, elle l’apprend à partir de ce qu’elle ressent quand elle est dans la machine à serrer. En cela on peut dire qu’elle reste dans une omnipotence psychotique et ce qui la sauve, c’est sa compétence, non pas imaginaire, mais conceptuelle. C’est par un concept-image qu’elle accède à l’émotion, et par le truchement d’un objet fabriqué qu’elle trouve l’accès à sa mère. La machine, son  doudou tardif, est un objet transitionnel à l’envers : l’inanimé lui permet l’accès à l’animé. La non-mère à la mère. Ce que sa mère semble avoir compris.
Voici un fragment d’une lettre de sa mère pour terminer :

« Je voudrais qu’on arrête de culpabiliser les mères des enfants psychotiques ou autistes. Je voudrais qu’on arrête d’écrire des bêtises et des ignominies sur ces mères. Ignominies qui sont le plus souvent l’expression haineuse de notre impuissance. » (Lettre de sa mère in Ma vie d’autiste, p.161)

PRINCIPE DE « DURABILITE » OU PRINCIPE DE RESPONSABLITE
Loup Verlet avait ajouté aux deux Principes, en aval le Principe d’Inertie, et en amont le Principe de Durabilité. Or c’est très exactement à cela que se réfère Temple Grandin. Il y aurait donc les processus originaires, primaires (Principe de Plaisir), les processus secondaires (Principe de Réalité) assez défaillants chez elle, les processus tertiaires (Principe de Conception), et des processus quaternaires, (Principe de Responsabilité) comme l’appelle Jonas.

Temple Grandin n’utilise pas le registre qui ferait sens dans une relation transférentielle, de même que tout ce qui toucherait à l’Œdipe n’est vraiment pas repérable. Sa problématique ne se situe pas du tout à ce niveau. Elle n’est pas névrosée. Mais à supposer qu’elle ait pu bénéficier d’une analyse, il aurait fallu jouer sur le lien et non sur le transfert. C’est ce qui a eu lieu avec son professeur de physique et les quelques personnes auxquelles elle est manifestement attachée. Le lien : mise en jeu de la sensorialité.

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