Changement des pratiques et stabilité de la théorie

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SÉMINAIRE IV.1
15 DÉCEMBRE 2002

CHANGEMENT DES PRATIQUES ET STABILITÉ DE LA THÉORIE

J’ai posé un certain nombre de questions dans mon invitation à ce séminaire. De là à pouvoir y répondre de façon satisfaisante, il y a un grand pas. Je crains de ne pas être à la hauteur, mais je compte sur votre aide. Par ailleurs, les questions qui se poseront cette année contiennent d’une certaine façon déjà une partie de la réponse.

Comment commencer ? Par le milieu, on commence toujours par le milieu. Il n’y a plus de commencement depuis que Freud a parlé.

D’abord ceci : on oppose généralement théorie et pratique. La théorie est de l’ordre de la spéculation. C’est abstrait, en analyse il s’agit d’un ensemble de concepts qui délimitent notre champ de réflexion et orientent notre pratique. Freud a parlé au début indifféremment de technique ou de pratique. A ceci près qu’en allemand, la pratique se dit « Praxis », ce terme désignant à la fois la pratique et la consultation (consultation dans le sens de « cabinet »). « Venez me voir à mon cabinet ». « Meine Praxis. » Et le même terme dit : « je vous parlerai de ma praxis, de mon expérience ». C’est à la fois l’exercice et le lieu de l’exercice.

Très vite arrive pour Freud la question de la technique. Technique de l’hypnose, puis technique de la suggestion, puis la pression sur le front, puis la technique psychanalytique (où il sera question de la « méthode freudienne »).

On confond rarement théorie et pratique. Mais quelle est la différence entre pratique et technique ?
Pour ma part, je dirais que la pratique est ce que l’on fait réellement, que l’on ait une technique précise ou non. La technique est ce qui est souhaitable et répétable, ce qui est conseillé. Ça s’apprend en principe. Toute technique est une modalité de contrôle et de maîtrise – technique de l’hypnose, technique de l’auscultation. C’est pourquoi la technique est toujours suspecte quand elle sert le pouvoir de l’un sur l’autre. Et ce d’autant plus qu’il s’agit d’une technique pour obtenir un rendement psychique. Les analystes n’aiment pas que l’on mette l’accent sur cet aspect du dispositif freudien. L’aspect de soumission. Bien qu’il soit au service de la thérapie du patient, il n’est pas exempt d’un rapport de forces.
En analyse Freud met très vite au point sa méthode de l’association libre, avec le dispositif divan-fauteuil (reste de la technique hypnotique) et l’attention flottante de l’analyste. Cette technique sera au service d’un but : faire surgir un maximum de matériel pour accéder à l’inconscient, au refoulé, afin de le rendre conscient. Elle variera peu après cette mise au point, mais tout au long de son œuvre, Freud reviendra sur des questions techniques. Car technique et théorie sont pour lui associées. Il interrogera la technique pour avancer en théorie et il enrichira ses réflexions sur la technique à partir de ses avancées théoriques.
La technique est donc en rapport avec la théorie. Elle suppose la recherche du matériel inconscient. Très vite Freud découvre le transfert et parmi les premiers conseils donnés aux jeunes médecins, il rappelle l’existence du transfert afin qu’ils ne croient pas que les déclarations d’amour de leurs patientes sont réellement adressées à leur personne.
Après les premiers échecs de la catharsis, il découvre la résistance à l’accès de l’inconscient.
Les séances rapprochées, l’association libre, les interprétations, sont faites pour lutter contre les résistances.
C’est très schématique mais vous connaissez tout cela.
Ceci pour rappeler que la technique était au service de la théorie, mais qu’à l’inverse, la théorie se modifiait avec la pratique.
La technique est au service de la maîtrise de la recherche des contenus de l’inconscient. Elle naît de ce besoin de maîtrise afin de canaliser et de permettre la levée du refoulement. Le grand ennemi était la résistance.
L’inconscient était au début synonyme de refoulé.

REMARQUES CONCERNANT LES PRATIQUES ACTUELLES
Beaucoup d’analystes s’abstiennent d’analyser les résistances à la manière de Freud. Moi la première. Pourquoi ? Ce n’est pas que je ne crois pas à son existence, mais il y a des résistances tellement énormes qu’on ne les appelle même plus ainsi. Je pense à certains patients avec lesquels il n’y a pas l’ombre d’un accès possible aux processus primaires et avec lesquels le travail, pendant des années, va consister à leur faire sentir qu’ils ont un espace psychique. Peut-on parler alors de résistance ? Je ne pense pas, mais ce sont des patients que Freud n’avait pas en consultation, ou s’il les avait, il leur assénait des interprétations sans se demander s’ils étaient en état de les recevoir ou non. Je pense que les effets positifs de ces interprétations tenaient à la nouveauté absolue de ce que ces personnes entendaient. Il n’y allait pas par quatre chemins. Il faut dire aussi qu’il était très courageux. Il n’avait pas peur de perdre les patients bien qu’il en avait besoin. Et de fait, il en perdait beaucoup au début.
Est-ce que les résistances ont disparu ? Non, mais cela ne peut plus se formuler ainsi. Il y a un savoir qui s’est répandu. La résistance est là. « Ce qui résiste, c’est le discours » (Lacan). L’Œdipe, tout le monde connaît. Mais quand il y a effectivement une résistance, elle n’est pas au même niveau. C’est beaucoup plus fin, plus enfoui. Quand je reçois des analysants qui ont eu une analyse classique et qui continuent à s’interpréter en termes de résistances, j’ai l’impression que c’est du faux, ça sonne faux. La résistance est alors ailleurs.
Par exemple, j’avais une patiente qui avait fait une analyse longue avant de venir me voir, et elle interprétait tout ce qu’elle faisait. Elle traduisait en langue analytique. Elle venait d’un autre pays et faisait une analyse en discontinu. Elle venait une fois par mois et restait quatre jours. C’était très fatiguant, elle travaillait beaucoup, mais elle tenait à venir faire son analyse à Paris.
Un jour, elle me téléphone affolée, elle était sur le point de partir et elle ne retrouvait pas son passeport. Elle m’a dit : « Je résiste à venir à mes séances, je dois vous en vouloir d’habiter si loin de moi… ». Je lui demande comment elle va. Elle me dit qu’elle avait eu la grippe, qu’elle ne s’était pas arrêtée et qu’elle était très fatiguée. Je lui dis qu’elle aurait pu m’appeler pour se décommander et remettre ses séances à plus tard. Elle était totalement sous l’emprise d’un Surmoi analytique, du devoir venir. Et se maltraitait au nom de l’analyse. Ce n’était pas de la résistance à l’analyse, c’est son interprétation qui l’était, car c’était un acte manqué pour pouvoir prendre un peu de repos.
Je l’avais énormément choquée, ça allait à l’encontre de ce qu’elle avait appris. Où est la vérité ? C’est une mauvaise question. Il n’y a pas de vérité ici, il n’y a que l’idéologie en fonction de laquelle on interprète. Et moi je pensais qu’elle n’osait pas dire ouvertement qu’elle avait envie et besoin de repos. Que la perte de son passeport reflétait un désir légitime qu’elle n’osait pas formuler, donc qu’elle avait peur.
Après on a également vu combien elle avait toujours été un bon petit soldat et qu’elle ne manquait jamais l’école, elle qui avait le privilège d’y aller alors que ses parents n’y étaient pas allés. Où est l’analyse ? Du côté de la répétition de l’obéissance ou bien du côté de l’expression des besoins propres du sujet ? La technique dont elle avait l’habitude voulait que tout manquement aux séances soit expliqué par de la résistance.

Je reviens donc aux pratiques qu’il faut analyser, car certaines techniques sont devenues en partie inopérantes.
D’abord un constat : les pratiques ont changé. Tout le monde dit que les demandes ont changé, parce que les gens ne veulent plus payer, ni de leur temps ni de leur argent, une « vraie » analyse. Il y a les analystes qui acceptent la réalité de l’entrave, et ceux qui disent que la résistance à l’analyse a augmenté. Non, la résistance n’a pas augmenté au cas par cas, mais collectivement. S’ensuit le grand lamento sur le changement de la société, la paresse généralisée, la chute de la figure du Père, lamento obscène.
Et puis il y a ceux qui acceptent ce changement et ne considèrent pas pour autant que c’est la fin de la psychanalyse. Je connais des analystes qui, au bout de deux entretiens, continuent à proposer une analyse trois fois par semaine, allongée, et souvent chère. C’est à prendre ou à laisser. Quand les personnes hésitent, ne peuvent pas ou ne veulent pas accepter d’emblée, ils les mettent à la porte : « Allez ailleurs, moi je fais de la psychanalyse et c’est tout ». Mais la barrière entre psychanalyse et psychothérapie est-elle à cet endroit ? Sans leur donner pas tort, je constate que je fais autrement, parce que sinon l’analyse devient une sélection par l’argent et le temps, ce qui revient au même souvent. Je ne pense pas que la différence entre psychanalyse et psychothérapie doit tenir à des critères aussi formels.
D’abord cette question : pourquoi le psychanalyste n’accepte-t-il pas de faire de psychothérapies ? S’il ne les fait pas, qui doit les faire ? Le réponse serait : les psychologues, formés massivement, qui alimentent par leur analyse les didacticiens, sans pour autant avoir le droit de devenir analystes eux-mêmes.
Par ailleurs, il n’y a pas une résistance au sens freudien du terme, mais une réticence pour beaucoup à se soumettre à ce dispositif. Pour une grande part, cela tient au fait que les demandeurs de thérapie et d’analyse ne sont plus les mêmes. Il s’agit souvent de personnes qui, avant, ne seraient jamais venues chez un analyste. Mais ce n’est pas seulement cela. Il y a une augmentation croissante de la demande, qui est une demande d’aide pour simplement vivre moins mal.
Certains analystes, moins raides, acceptent de prendre ces personnes à raison d’une ou deux fois par semaines, de voir venir, de les allonger éventuellement au bout de plusieurs mois, parfois de plusieurs années, ou jamais. Et ce n’est pas uniquement à cause de la gravité de leur état. Beaucoup de patients ne veulent pas s’allonger parce qu’ils ont peur – et sur ce point ça n’a pas changé, ces peurs ont toujours existé. Sauf qu’auparavant les analystes les y obligeaient. D’autres patients encore ne veulent pas entrer dans le dispositif classique pour une raison bien plus embêtante : ils connaissent des gens, souvent des proches, qui ont eu une analyse très longue et qui n’ont pas du tout été améliorés, qui sont seulement devenus dépendants de leur analyste. Ils le disent d’emblée : « Je ne veux pas d’une analyse, je veux juste une psychothérapie. » On comprend leur méfiance. Ce qui me surprend et qui me fait dire que l’attrait de l’analyse reste très grand, c’est que malgré tout ils viennent quand même voir un analyste ! La seule chose que je refuse catégoriquement, c’est quand ils disent qu’ils veulent voir une psychologue. Je leur dis que non, je regrette, je ne suis pas psychologue, mais psychanalyste. Ah bon… mais… Je leur explique la différence, autant que je le peux. Se pose aussi une question de culture.
Mais si j’accepte cette autre manière de faire, si je me soumets apparemment et que je maintiens que c’est quand même souvent une analyse, c’est que j’y retrouve l’essentiel de celle-ci. Elle est non seulement dans mon écoute et dans mon désir, mais aussi dans mes outils de travail et dans mes références conceptuelles. Quel que soit le nombre de séances ou les postures, je travaille avec les notions de  transfert, d’inconscient, de pulsion, de répétition et bien plus encore. J’aime mieux quand les gens peuvent venir plus d’une fois par semaine, c’est plus facile pour moi, pour la continuité du travail, mais on peut aussi faire autrement. J’ai tendance à rallonger les séances quand c’est une fois par semaine. Je constate hélas que beaucoup de jeunes analystes n’essaient même pas de proposer plus d’une fois. Là, il y a un problème.
Quant à la résistance, elle est là, et elle est chez moi quand je n’arrive pas à entendre autre chose que du banal.
On explique le changement de pratiques par le changement de la société.
C’est vrai. Mais ce n’est pas tout.
D’abord, les analystes font partie intégrante de cette société. Nous sommes affectés de la même façon. Or le changement des demandes est tellement massif qu’il faut se poser des questions plus précisément. Les réponses sont trop banales.
Mon hypothèse est la suivante (ce n’est pas la seule) : les changements dans nos pratiques ne sont pas uniquement dus aux changements des demandes. Ce sont les analystes qui ont subrepticement changé leur offre. Et cela a eu lieu bien avant la grande crise. Les analystes, enfin un certain nombre d’entre eux, ont commencé de manière diffuse, non concertée, à changer leurs pratiques. Sans oublier l’effet qu’a eu Lacan et la coupure que cela a représenté par rapport aux orthodoxes. Ensuite, un dogmatisme lacanien a pris le dessus, apportant à son tour des pratiques d’opposition. Pourtant, un vent de liberté avait soufflé, et en avait réveillé certains. A quoi il faut ajouter la découverte, grâce à leur traduction en français, de Ferenczi et de Winnicott. Enfin, tout un courant est apparu, s’inspirant de la manière plus libre de travailler de Maria Torok et de quelques autres. Je dois également beaucoup à Harold Searles, et je ne suis pas la seule. Et puis, et surtout, Il y a eu une chute des croyances avec le constat de tant d’échecs d’analyses. S’il y a eu changement de pratiques, tout n’est pas positif.
Le paradigme s’est fatigué. Je me souviens de l’arrivée de patients (les premiers patients de cette espèce) qui avaient eu de très longues analyses, très orthodoxes (tantôt genre « Institut », tantôt genre « lacanien »), et je voyais des personnes minéralisées, endoctrinées, allant mal. Elles avaient eu leur dose de technique… comme de la schlag ! Il n’était pas question pour nous de faire pareil. Il fallait en quelque sorte dé-psychanalyser.
J’ai beaucoup dé-psychanalysé. Certains patients sont partis chercher de « la vraie analyse » ailleurs, sans comprendre à quel point ils étaient dans la glaciation. J’ai eu parfois des retours désobligeants… J’ai pu constater les effets néfastes des rigidifications observables à l’œil nu. Et je me suis rendue compte que je n’étais pas la seule à dé-psychanalyser. Pierre Delaunay, Lucien Mélèse, Huguette Friedmann, et bien d’autres, pour parler de ma génération. Cela s’est longtemps fait en douce, c’était des pratiques presque clandestines. Un par un, nous avons formé une communauté discontinue. Une tribu réelle au territoire virtuel. Les pratiques ont été modifiées par ceux-là mêmes qui avaient les moyens de refuser l’adaptation à la réalité des patients. Je prétends que les analystes ont largement participé, sinon devancé, les changements des pratiques. Peu à peu cela s’est su, et alors des patients qui allaient chez des « thérapeutes » autres, les nouvelles thérapies, ont débarqué chez les analystes. Dans un premier temps la peur avait été grande, tous ceux qui ne voulaient ou ne pouvaient pas se payer une analyse allaient faire d’autres thérapies. Puis ça s’est su, je ne sais comment. On n’a pas fait beaucoup de bruit. La tendance s’est inversée. Comme nos aînés ne nous étaient pas d’un grand recours, on apprenait les uns des autres.
Le changement s’est donc fait par les deux bouts : d’un côté par le social, la poussée sociale – le monde avait changé -, et de l’autre, de l’intérieur même du bercail analytique, pour la simple raison qu’analystes et analysants vivaient dans le même monde. Chacun a fait son chemin, on se parlait en privé, et de nos jours encore, ces changements de pratique restent en grande partie peu publiés.
Il y a une raison importante à cette « clandestinité » : c’est que le fait de changer de pratique, donc de technique, suppose l’existence d’un doute sur la foi dans la théorie, et sur son usage. Il n’y a pas de changement de pratique et de technique qui ne sous-entend un changement de paradigme, un changement théorique. Et réduire ce changement au simple fait qu’on faisait des psychothérapies est une pantalonnade. Un refus de penser. Quand on a eu le savoir que nous avions, on ne revient pas en arrière. C’est comme si on disait que Picasso dessinait comme un enfant, c’est du même topo. C’est aussi bête, sans que je me prenne pour Picasso. Il est pourtant vrai qu’une remise en question de la théorie s’impose, et que cela n’est pas facile. On le fait à petits pas. Mais c’est difficile pour au moins deux raisons : d’abord parce que la ou les théories sont arborescentes et donc compliquées, mais aussi parce que cela remet en question nos propres analyses et l’idéalisation de l’analyste. Cela suppose la dés-idéalisation de la génération qui nous a précédés et qui nous a formés. Certains ont pris peur et cherchent un retour à la tradition. Le religieux revient. A l’inverse, ceux qui remettent en question la théorie font chuter les idéaux. Je pense qu’il était temps, et que cela parle en faveur de la psychanalyse. Que les idéaux d’une période puissent chuter et que la psychanalyse demeure, signe sa force. Mais la cause n’est pas gagnée. Comme le disait Delaunay et que Ricardo Illyeassof me rappelait hier : il y a trente ans il y avait deux milles intellectuels, aujourd’hui il y a vingt milles médecins et psychologues, c’est-à-dire vingt milles techniciens. Techniciens émotionnels compris. Techniciens du lacanisme le plus abscons compris aussi. On n’ose plus penser, on n’ose plus dire que la psychanalyse n’est pas pour tout le monde.
Il est urgent de dé-banaliser les explications relatives au changement des pratiques.
Pour le dire encore plus clairement : nos pratiques mettent en acte une pensée qui n’ose pas se formuler, qui n’arrive pas encore à se formuler explicitement dans un discours théorique. « Ce que tu ne peux pas dire, tu le montres. » Nous montrons avec nos pratiques plus et autre chose que le discours appauvri et psychologisant ne dit.

D’AUTRES MOTS
Pour arriver à la formulation, il faut à mon avis trouver d’autres mots. Les mots trop entendus nous tirent en arrière et nous donnent mauvaise conscience. Il faut d’autres mots pour penser, des mots moins usés, moins vidés par l’usage, des mots qui ouvrent vers d’autres territoires de pensée. Qui nous raccordent autrement aux pratiques de vie, aux formes d’art, à la pensée scientifique (et ce ne sont pas des neurosciences mais des cosmogonies qu’il il faut s’inspirer) et au nouveau pathos. Le pathos actuel doit se lire autrement. Lacan avait très bien pressenti cela en disant : « Vous serez obligés d’en passer par mes signifiants. » C’était une injonction à ne pas le quitter. Tant qu’on passe par les signifiants de Lacan, on ne peut pas repenser la théorie et la technique de lacaniennes. On reste enfermé. Ce n’est pas une simple affaire de concepts. Les concepts sont des entités mouvantes, des entités au travail. Mais à ressasser les mêmes signifiants, les mêmes mots, on tourne en rond, on reste ficelés, et les nouvelles façons de faire ne peuvent pas recevoir un sens plein. Il en est de même avec Maria Torok et Nicolas Abraham : les introjects sont devenus les pierres tombales de la pensée de leurs auteurs. Mais il faut aussi ré-interroger les concepts de base : l’inconscient, c’est quoi pour vous ? Et le conscient ?

DEUX VOIES
Depuis le début, il y a dans la psychanalyse un paradoxe, comme une contradiction. Cela est dû au fait qu’il a toujours eu deux voies qui devaient concourir aux mêmes buts, mais qui sont souvent antagonistes. Il y a une voie de l’analyse qui est éducative, même si elle n’apparaît pas comme telle, et une autre voie qui est libératrice. Tout ce qui a trait à la résolution du complexe d’Œdipe et à la castration, est éducatif. Il s’agit en quelque sorte de faire en analyse ce que les parents n’ont pas su faire. Il est vrai que c’est un aspect de l’analyse, en tout cas pour ce qui est en rapport avec les névroses de transfert. J’ai de moins en moins l’occasion d’analyser le complexe d’Œdipe, comme le faisait Freud. Je me demande pourquoi. Je sais pourtant qu’il y a une attraction du petit enfant pour le parent du sexe opposé, parfois pour le parent du même sexe. Je ne nie pas cela. Je dis qu’il est rare que l’analyse débouche sur un refoulement massif du désir incestueux, ou plutôt que le symptôme, la souffrance amenée, soit due au refoulement d’un tel désir. D’où cela provient-il ? De mon désintérêt ou bien du type de souffrances que je rencontre ? En revanche, je m’aperçois de plus en plus qu’un pas important est franchi lorsque je repère quelque chose d’une répétition dans le transfert, et souvent une répétition qui se manifeste chez moi. Ce que j’avais appelé le transfert inversé.
Les pathologies graves sont en amont de ces affaires, mais aujourd’hui on s’arrête à la compassion et à la revendication du trauma, du dommage. Alors que signifie cet aspect éducatif de l’analyse ? « Tu dois renoncer à vouloir un enfant du père », par exemple ? Est-ce que cet énoncé ne s’articule pas de lui-même chez l’analysant une fois qu’il est en état de l’entendre ?

De l’autre côté, il y a, comme je le disais, un aspect libérateur de la psychanalyse. La recherche de la désintrication pulsionnelle, de la levée, non pas des refoulements, même si elle y participe, mais de la levée d’interdits de vie, de plaisir, de l’inhibition, des barrages à l’accès au désir. La levée de la bêtise par exemple. Tout un pan de l’analyse a comme visée la libération du désir et le devenir sujet de son histoire comme on le disait joliment jadis.
Il y a des analystes et des écoles comme des pratiques qui favorisent soit l’aspect éducatif soit l’aspect libérateur. Les interprétations et les pratiques qui avantagent la frustration ou la castration sont très différentes des pratiques qui avantagent le jeu, la régression l’invention. Cela ne se dit jamais de cette façon-là. Bien que je force le trait, cela correspond à des pratiques et à des formes d’interprétation, à des modes d’être différents. Mais cela correspond aussi à l’usage différent de l’inconscient. Quel inconscient ? Tous les analystes ne travaillent pas avec le même inconscient.
Cela recouvre, sans les superposer par ailleurs, les deux types d’inconscient freudien. On peut distinguer trois types d’inconscient :

Trois types d’inconscient :
1) L’Inconscient fait d’éléments refoulés. C’est le plus classique, et l’analyse est censée ramener à la conscience, ce qui est très difficile, quelques-uns de ceux-là. On peut dire que ce sont des sentirs et des percepts, c’est moi qui le dit de cette façon nouvelle. Feelings de l’amnésie infantile et feelings d’expériences senties interdites. Freud avait lui-même dit que l’inconscient était en grande partie constitué par le refoulé, mais que le tout de l’inconscient n’était pas du refoulé. La psychanalyse est censée lever le refoulement pour accéder à des représentants de ses refoulés. Quelle est alors l’autre nature de l’inconscient ? C’est une partie du vécu infantile non refoulée, mais retranchée de la conscience, parce que non intégrée psychiquement à l’ensemble de la dynamique consciente. Je voudrais faire une mention particulière pour le cannibalisme, dont à mon avis on parle trop peu. Parmi les éléments refoulés, certains le sont tout simplement à cause de la précocité de l’âge, de l’expérience. Ils appartiennent à l’amnésie infantile. Mais ils gardent leur force d’attraction. En revanche, d’autres sentirs et percepts sont refoulés activement parce qu’ils tombent sous le coup des interdits de la culture. Ils gardent aussi leur force d’attraction : les pulsions ne renoncent jamais à la satisfaction. C’est ici que notre époque donne les plus grands signes de faiblesse intellectuelle en se faisant croire que ce sont seulement les monstres qui veulent les guerres, les incestes et même le cannibalisme. Les analystes sont hautement responsables dans cette acceptation du discours de la bêtise. J’attire votre attention sur le fait qu’en allemand, donc dans la langue de Freud, la satisfaction d’une pulsion se dit « Befriedigung ». Ce terme signifie « apaisement » car il comporte le terme « Friede » qui signifie « la paix ». Il peut être utile de penser à la différence entre la satisfaction et l’apaisement.

2) L’inconscient créateur : il est également freudien, il l’a mentionné mais peu développé. Là il y a déjà des divergences dans l’acception du terme « inconscient ». Je dirais que ce sont des sentirs de concepts, l’aptitude à produire des pensées nouvelles. Cet inconscient pousse à la conception, à la fabrication.
C’est l’inconscient artiste au sens large du terme. Ce n’est pas la même chose que l’inconscient du refoulé. On peut toujours dire que si l’énergie prise par le travail du refoulement était libérée, elle deviendrait créatrice. Ce n’est pas si simple. Je pense qu’il y a une énergie créatrice indépendante des contenus refoulés. Il y a une capacité à produire du nouveau qui est plus proche de ce que Winnicott appelle la tendance naturelle de l’enfant à jouer. Plus proche, mais pas identique. Chez l’adulte, cette tendance devient capacité à créer, et à penser très vite. C’est la pensée immanente, l’illumination, la découverte, l’Insight. Je l’avais appelée la pensée-éclair : quand l’inconscient pense. Freud la convoquait comme la meilleure manière de ramener à la conscience du matériel inconscient par le « Einfall ».
C’est la raison pour laquelle j’avais tant insisté les années précédentes sur l’usage du Principe de Plaisir, sur l’accès à la pensée-éclair et à l’Au-delà du Principe de Réalité, que j’avais appelé le Principe de Conception. Je ne peux pas revenir là-dessus, mais je pense qu’il y a une certaine continuité dans ce qui me fait parler. Une continuité pas forcément préméditée.

Ces deux natures de l’inconscient freudien, le refoulé et le créateur, se situent sur le versant des percepts-concepts, pensées inconscientes, mais ce sont des pensées. Pensées qui ne sont pas forcément des pensées langagières. Ce sont des traces, des feelings du Ça, du Moi inconscient. Des sentirs. Des images visuelles, des images sonores, des images olfactives, des sentirs signifiants, primaires ou élaborés. La pensée n’est pas déconnecté de l’affect. L’inconscient n’est pas pure lettre. Je ne suis pas d’accord sur ce point avec Serge Leclaire et les lettristes de la psychanalyse.

3) L’inconscient quantitatif. Ici il n’y plus de contenus signifiants, c’est sa nature purement énergétique. La matière du temps humain. A ce niveau, l’inconscient est Energie-matière.
Dans ses derniers écrits (Abriss, L’abrégé), Freud y insiste. C’est un texte très important, écrit pour les analystes censés connaître la pensée freudienne. C’est comme un récapitulatif, un écrit testamentaire. Et dans ce dernier écrit, Freud parle encore de technique.
Il conclue par un chapitre sur la question des quantités d’énergie. C’est un aspect que les analystes ont beaucoup négligé.
Freud n’exclut pas qu’un jour, on trouvera des moyens chimiques pour agir sur la répartition des quantités d’énergie dans l’appareil psychique. Certains neurophysiologistes, comme Sir John Eccles, proposent l’idée que les neurotransmetteurs fonctionnent sur un mode purement quantique, c’est-à-dire aléatoire, et donc sans dépense d’énergie. Ce qui permettrait, selon lui, le passage d’un monde matériel à un monde immatériel, la pensée, sans dépense d’énergie. Cette question de l’énergie est posée aujourd’hui à tous les niveaux.
La conscience (la pensée, l’activité d’adaptation à l’environnement) modifie le cerveau sur de longues périodes évidemment. Mais qu’en est-il des périodes courtes ? Dans ce cas, la modification n’intervient pas sur l’anatomie (ça c’est le cas dans l’évolution lente, phylogénétique) mais sur les fonctions et les répartitions des flux d’énergie.
Certains scientifiques s’interrogent sur l’évolution des maladies qui va de pair avec la découverte des médicaments pour les traiter. Ils constatent par exemple qu’il y a de plus en plus de dépressions depuis qu’il y a des anti-dépresseurs, et mettent en relation l’augmentation des dépressions avec l’offre d’antidépresseurs.
Aujourd’hui, on en en est exactement là. Freud, insistant sur les aspects énergétiques, était en avance sur son temps, comme le sont souvent les très grands esprits. Il a dit beaucoup de choses que nous pouvons insérer seulement maintenant dans nos savoirs actuels. Pourquoi nous en priver ?
Je pense que l’accent mis exclusivement sur le langage au détriment de son aspect énergétique a beaucoup nuit à l’analyse. Et ce sont toutes les thérapies corporelles et celles dites « nouvelles » (bioénergie, cri primal, re-birth, etc.) qui s’en sont emparés, en le sachant ou pas. Mais ces thérapies, souvent très efficaces sur le bien-être immédiat des personnes, se pensent rarement à un niveau épistémologique suffisant. Sans compter le recours de plus en plus grand en Occident aux médecines dites douces qui s’occupent de l’énergie. La pensée orientale nous rattrape. Le sage est sans idées dit le titre d’un livre de François Julien sur la pensée chinoise.
Il y a là un vaste champ d’exploration, une vaste suite à donner aux pensées de Freud, avancées, trop avancées sur son temps.

Cela nécessite un regard neuf sur nos pratiques qui ne sont pas de pure contingence. Je ne dis pas que tout soit compatible et que l’analyste puisse tout faire. Il peut en tout cas faire beaucoup plus que de rester assis muet dans son fauteuil comme un gardien de tombeau.

Je voudrais donner ce qui suit comme sujet de réflexion commune.
Nos pratiques sont le discours muet de nos savoirs inconscients. C’est en analysant, en désenfouissant les pratiques de leur contingence apparente, que peut se constituer un discours en paroles sur ce qui nous pousse à agir de la sorte à ce moment de l’histoire contemporaine. Il ne faut pas avoir peur de spéculer. Je pense qu’on spécule mal en faisant des commentaires de commentaires, la spéculation n’est pas l’exégèse. La spéculation est la pensée libre qui repousse ses limites.
Comment être pro sans devenir technicien de la santé ou pire, du bonheur ? Je pense que c’est en spéculant. En osant spéculer. Spéculer à partir du plus simple – pour nous, nos pratiques. On travaille tous sur le passé conscient de l’impact de l’Histoire et du politique dans la fabrique des singularités. Mais dit-on pour autant ne faire que cela ?

LE PASSE ET L’HISTOIRE
Nous avons tous foncé, une fois passée l’attraction du seul aspect structuraliste, vers les recherches en Histoire.
Dans cette démarche, on peut retenir trois abords :
1) Analyse du passé personnel : recherche dans la petite enfance, dans la relation mère-nourrisson, des causes des difficultés actuelles. Première période freudienne, les Anglo-Saxons, les ferencziens.
2) Analyse du passé transgénérationnel. Dans toute construction du passé, qu’il soit individuel, collectif ou transgénérationnel, il y a beaucoup d’autosuggestion. Mais c’est efficace. L’adieu aux morts, leur reconnaissance posthume, soulagent la descendance du poids imaginaire et symbolique de leur rancune, de la mauvaise conscience de sur-vivant. Dans le travail de la mémoire singulière et collective – qui est toujours une construction – même s’il est important que les faits soient véridiques, leur sens subjectif est cependant teinté par les exigences éthiques et morales du présent.
3) Analyse de la structure : c’est l’abord qui suppose l’autonomie de l’appareil psychique du sujet. L’analyse est axée sur les conflits intrapsychiques, la dernière topique de Freud en étant la meilleure illustration.
Deux tendances sont toujours antagonistes et toujours en état de tension dans nos propres élaborations : d’un côté le sujet comme unité, comme structure autonome, et de l’autre côté la prise en compte de la prépondérance de l’environnement. La notion de transfert n’est pas la même selon l’abord. Au début était la dyade mère-enfant. Et simultanément : au début était le discours, le symbolique selon Lacan. Ou bien encore, au début était le Ça, puis vint le Moi et le Surmoi. Ou encore : au début était le corps morcelé, le réel et le symbolique, puis vint le stade du miroir et le Moi devint captif de l’Autre.
Comment tout cela revient-il dans la relation analyste-analysant ?
C’est la trame, ou les trames conceptuelles qui constituent le fond de nos savoirs. Mais la trame de nos savoirs est aussi faite de sentirs et de formes exécutées inconsciemment. La trame de nos savoirs est prise dans nos pratiques les plus évidentes. Nous devons désenclaver nos pratiques de leur banalité.
Seulement, une fois de plus, le savoir conscient sans l’affect, sans les sentirs, ne fait rien changer. Si l’analyste applique un savoir, ça ne change rien. L’impact vient du réel, de son énergie créatrice au moment même où elle explose. L’interprétation, appelons ainsi la parole de l’analyste, c’est-à-dire son intervention, est essentiellement physique (la présence réelle, la voix, sont de la physique). On peut se parler, faire le nid d’un lien nécessaire, faire du holding, mais l’intervention devient efficace avec le quantum d’énergie qui débarque. C’est toujours physique. Le feeling appelle le feeling. Il y a « explosion » parce qu’il y a changement de niveau. C’est imperceptible pour ceux qui n’ont pas d’entraînement. Ou qui vivent à distance de ce qui leur arrive. L’explosion qu’ils viennent de provoquer n’est pas digne d’être retenue comme signifiante dans le processus. Ou alors on dit qu’il y a des techniques pour ça : des techniques corporelles… Mais dans l’analyse c’est essentiel. Je me méfie des analystes qui finissent leur journée et ne sont pas fatigués, au prétexte qu’ils savent garder la distance professionnelle. Il ne s’agit ni de gentillesse, ni de bienveillance. Quand on pense-sent fort, ça se sent, ça trouve le point d’impact et ça fatigue, mais ça rend aussi joyeux. Je me méfie des analystes tristes. Bon, ils peuvent avoir des ennuis dans leur vie, nobody is perfect, mais en tant qu’analystes, c’est mauvais signe. C’est qu’ils s’ennuient.

Je me pose beaucoup de question sur la construction du passé, sur le travail historique et généalogique. Tout marche si on y croit et si se mobilise l’énergie libidinale. C’est elle qui soigne ou qui rend malade.
Je finirais sur cette phrase de Gabriel Garcia Marquez à propos de son autobiographie Viva para contarla :
« La vie n’est pas celle que l’on a vécu, mais celle dont on se souvient pour la raconter. »
Il faut ajouter à cela : l’analyste infléchit le sens de cette histoire, selon sa théorie et ses croyances, puisqu’il la construit avec le patient, en fonction de ce qu’il cherche, et le patient s’en souvient pour la lui raconter.
Il m’est arrivé que le même patient me raconte une histoire et revienne vingt ans après pour me la raconter tout à fait autrement. Parce qu’il a changé, parce que j’ai changé, parce que le monde qui nous contient a changé et demande d’autres explications pour rendre l’histoire intéressante ou crédible.
Un de ces patients qui ont fait de moi une analyste intermittente (comme les intermittents du spectacle) me dit un jour : « Il y a trois phases dans une analyse : la première, quand on va voir son psy. C’est tout. On lui parle et c’est bien comme ça. On va mieux rien que parce qu’on y va. La deuxième phase, quand on s’entend parler, et on répète. On se dit, tiens, tiens, pourquoi je dis ça ? Et la troisième, quand on travaille. » Je lui demande alors ce qu’est le travail. Il me répond : « C’est ce qu’on fait maintenant, on se parle, on discute, mine de rien, et ça n’a pas l’air d’une analyse, on a dépassé la forme scolaire, mais on cherche le changement. On cherche ce qui marche, on est actif. C’est ça le travail. Ça vient en dernier. »
Bon, j’espère que parfois ça vient plus vite.