La carte et le territoire, le contact et toujours le lien

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SÉMINAIRE I.5
30 MARS 2000

LA CARTE ET LE TERRITOIRE, LE CONTACT
ET TOUJOURS LE LIEN

Après le détour par Gombrowicz, je reviens au transfert et au lien dans l’analyse. On aura l’occasion tout au long de cet exposé de nous rappeler à Gombrowicz.

Mais, avant de reprendre les réflexions sur le lien qui est au cœur de toute cure, je voudrais introduire une distinction que j’emprunte à Bateson. C’était un grand bonhomme et il est dommage que la transmission de ses idées ait été tellement appauvrie, jusqu’à produire des pratiques les plus réductrices de certains cognitivistes. Mais il faut savoir que parmi eux aussi il n’y a pas que des imbéciles et des vilains… Et que là aussi on peut apprendre.

CARTE ET TERRITOIRE
Dans l’article « Forme, substance et différence » (in Vers une Écologie de l’Esprit, volume 2), Bateson reprend la célèbre formule du sémanticien Korzybski : « la carte n’est pas le territoire ». La formule est restée et le bonhomme a pratiquement été oublié. D’autres disent plus simplement : « le mot chat ne griffe pas ». Je préfère garder l’exemple de la carte. À partir de quoi fait-on une carte ? À partir des « différences » du territoire. Le territoire en tant que tel n’entre dans aucune carte. La carte inscrit par exemple des différences d’altitude, de composition du sol, de climat, etc. Une différence est quelque chose d’abstrait que l’on marque sur la carte, qui possède un code d’entrée, une échelle qui ne figure ni dans la carte ni dans le territoire et qui cependant en permet la lecture. De même, tout le monde connaît le tableau de Magritte représentant une pipe et qui s’intitule « Ceci n’est pas une pipe »… Ce qui est sous-entendu : ceci est un tableau. Le langage humain est une chose particulière entre le corps et l’esprit, et Lacan dans cette même veine a dit (à partir de Heidegger) qu’il n’y avait pas de métalangage.
En psychanalyse on a parfois l’impression que l’on confond la carte et le territoire. Par ailleurs Freud a écrit dans L’interprétation des Rêves, à propos de la théorie de l’inconscient, qu’il ne fallait pas confondre l’échafaudage (la théorie) avec le bâtiment, qui serait la chose en soi à laquelle on n’a jamais un accès direct. Toutes les entités en psychanalyse, comme les notions de Moi, de Surmoi, de Ça, sont des entités qui appartiennent à la « carte » élaborée à partir de différences perçues ou pensées. D’où les disputes sans fin, car personne n’a jamais vérifié l’existence d’un Moi tel que la théorie le décrit. La théorie sert à appréhender des différences qui, autrement, seraient hors de portée de notre réflexion.
Toute théorie est une hypothèse. Et dernièrement un ami peintre me disait : « Un tableau est une hypothèse. » Une hypothèse de l’objet de la perception, une hypothèse de l’objet du visible. Dans un tout autre registre, Karl Popper disait également : « Toute théorie est une hypothèse ». Bien sûr ! Une hypothèse provisoire dans l’attente de la théorie suivante qui viendra la contredire. Sinon il n’y a que croyance et dogme. Sinon il n’y aurait pas de progrès car aucune théorie ne peut prétendre être l’ultime, ni dire le vrai sur le vrai. La psychanalyse est logée à la même enseigne. A quoi j’ajouterais l’exigence pour le psychanalyste d’être un éveilleur. Éveiller de la léthargie des répétitions et de la stagnation, de la stase. User de sa pensée pour soutenir le flux de la vie à la fois pour son patient et pour lui-même. Le mouvement est donc nécessaire dans sa pensée tant clinique que théorique.
Cela ne va pas de soi, un écartèlement se produit :comment garder à la fois l’acquis de nos prédécesseurs tout en sachant que leurs assises théoriques, et donc les nôtres aussi, ne sont rien d’autre que des fictions, mais des fictions indispensables pour nous aider à penser.

Tout ceci reste vrai pour ce qui concerne le transfert. Il y a beaucoup de fictions différentes et chacune en donne un aperçu différent du transfert. Quand on parle du transfert, bon nombre d’analystes semblent savoir qu’il s’agit de manifestations relevant de la carte qui leur permet d’appréhender quelque chose du territoire, à ceci près qu’ils semblent ignorer que la carte qu’ils utilisent décrit non seulement le territoire du patient mais les comprend eux-mêmes.
L’irritation de Balint contre la prévalence excessive du paradigme Moi-objet, propre la problématique de la relation d’objet, vient de là. Cela présuppose l’objet d’emblée comme séparé du sujet. C’est pourquoi Balint insiste pour parler en terme de substance non réductible à une relation d’objet oral, vue sous l’angle du bon et du mauvais sein. L’enfant attend à la fois l’objet-mère et la substance-lait. Balint différencie donc la substance de l’objet. Il dit que l’analyste doit être, surtout pour le patient en état de régression, comme une « substance », comme la terre qui porte le marcheur, ou l’eau qui porte le nageur. Pour lui, il y a une continuité entre le sujet et l’objet. A quoi j’ajoute la notion d’enveloppement.
La science n’a pu naître qu’à partir de la coupure de l’objet en tant que séparé du sujet qui l’observe. C’est l’objectivation scientifique qu’il ne s’agit pas de brader mais qu’il convient de restituer à la bonne place. Très récemment des scientifiques ont dû prendre en compte l’observateur comme un facteur pouvant modifier l’objet observé. C’est relativement récent, or la psychanalyse classique n’en tient pas compte. Certains analystes se contentent de travailler uniquement au niveau de la carte. Chaque théorie a élaboré une carte relevant des différences plus ou moins pertinentes de son territoire. Mais il se trouve qu’aucune carte ne donne l’intensité de l’émotion devant la beauté d’un paysage, dont les traits distinctifs peuvent néanmoins figurer sur les relevés de la carte.
Il y a des stratégies différentes pour signifier au patient les clés de la carte dont on se sert. C’est ainsi que dans les années 70, la clientèle des analystes connaissait majoritairement le code et il y avait un langage, ou un silence, qui étaient d’emblée acceptés. Sauf par les enfants et les fous. Tout analyste, même s’il ne se prend pas pour un théoricien, a sans le savoir une carte dans la tête. Même si elle est élémentaire (la carte, pas la tête !). Quant au territoire, il se parcourt et il se vit. Le transfert dit psychotique oblige l’analyste à descendre sur le territoire, qu’il le sache ou non.

Plus simplement, qu’est ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu’on a intégré, bien que la phrase ne soit pas dite, le fait de l’artéfact : « Ceci est un jeu ». Or la différence entre carte et territoire peut à tout moment s’effondrer. Par exemple l’amour de transfert peut se transformer en une demande d’amour « dans la vie ». D’où l’importance et la fragilité de l’interdit du passage à l’acte en analyse. Ce n’est pas seulement pour éviter l’inceste, c’est pour maintenir cette différence. La carte ne tolère pas le passage à l’acte, la mise en jeu du corps réel. La carte est comme toute théorie un appareil de capture… Elle capte certains traits, des différences, mais sa cohérence vous interdit d’y ajouter quoi que ce soit.

Si je fais la différence entre transfert et lien, c’est parce que le lien n’appartient pas à la carte, mais au territoire. Nous faisons sans cesse un voyage entre carte et territoire. Quelqu’un qui lit une carte de géographie peut mentalement se souvenir du paysage réel qu’il a parcouru, ou encore il peut lever la tête et voir le paysage réel autour de lui.
Or si les pulsions et les affects sont véritables, dans le transfert, on est néanmoins dans un univers de métaphores. L’analysant sait que, par exemple, l’analyste n’est pas sa mère, mais pendant un certain temps il fera « comme si ». Bateson parle des métaphores significatives qui se déroulent en partie au niveau du territoire. Ainsi la proposition « mourir pour un drapeau ». Nous sommes souvent pris dans les métaphores significatives de ce type. D’où le souci de Lacan, qui a passé les dernières années de sa vie à essayer de résoudre, sans y parvenir, les rapports de dépendance entre le registre du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique à partir des nœuds borroméens. Quand on coupe l’un des trois, que deviennent les deux autres ? Restent-ils noués ou se dénouent-ils ? « Mourir pour le drapeau », c’est l’impact du symbolique – le drapeau – sur l’imaginaire d’un sujet qui sacrifie sa vie, dans le réel. D’où également un malaise dans un autre registre. Quand certains analystes parlent des « incorporats » psychiques, on a l’impression qu’il y a des bouts de cadavres réels qui se baladent dans les corps…
Bateson insiste sur ceci : dans les processus primaires, carte et territoire sont assimilés. Dans les processus secondaires, ils sont distingués. Dans le jeu, dans le « comme si », ils sont à la fois distingués et assimilés. C’est là que se situe l’analyse pour Bateson, qui reste dans une vision malgré tout simpliste de la cure, par rapport à ce que nous en savons aujourd’hui.
Dans le vol. 1 du même ouvrage, dans l’article « Une théorie du jeu et du fantasme », Bateson note qu’entre le processus de la thérapie et le jeu, il y a de grandes similitudes. Il dit :

« De même que le pseudo-combat ludique n’est pas un vrai combat, de même le pseudo-amour ou la pseudo-haine de la thérapie ne sont pas un vrai amour ou une vraie haine. Le « transfert » se distingue de l’amour et de la haine réels par des signaux indiquant le cadre psychologique ; et c’est en fait le cadre qui permet au transfert d’atteindre sa pleine intensité, et au malade et au thérapeute d’en discuter. »

Et plus loin :

« Pour nous le processus psychothérapeutique est une interaction cadrée entre deux personnes où les règles sont implicites, mais susceptibles de changer. »

Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas tout à fait vrai non plus. Une analyse n’est pas réductible à un jeu, même si on donne à ce terme toute sa valeur de « réalité » psychique.
Il ajoute que le cadre, qui introduit un « comme si » de la métaphore, représente justement une difficulté chez le schizophrène pour qui les mots sont pris, comme dans le rêve, dans un sens littéral. Justement il ne peut pas tenir compte du fait que ce n’est pas « pour de vrai », ignorant le contexte, comme le rêveur ignore le contexte, c’est-à-dire le fait qu’il est en train de rêver.
Or je pense qu’il y a aussi du vrai, du littéral, dans toute analyse, et c’est pour cela que j’ai dit la dernière fois qu’il me paraissait utile de distinguer le lien du transfert, même si dans la pratique ils sont étroitement mêlés.

TRANSFERT ET LIEN
Le transfert appartient au champ de la psychanalyse, qui existe du fait de la carte et de la référence à elle. Le lien est un « être ensemble » vécu en direct que l’on peut essayer de soumettre à l’épreuve de la pensée analytique, mais qui appartient au territoire, c’est-à-dire qui est dans un continuum avec la vie, et les choses ressenties le sont pour de bon entre deux personnes réelles avec leurs singularités non réductibles à quelque déplacement transférentiel.

Le lien c’est d’abord le fait d’être en contact l’un avec l’autre.
Le contact est bilatéral et ne s’étaye pas d’une lecture spécifique au champ de la psychanalyse. Le lien appartient au champ du sentir. Et le sentir est une affaire de contact, impliquant toute la complexité de la sensorialité et de l’affect qui sont par ailleurs au fondement de toute pensée.
Initialement, le terme contact provient du toucher et peut se décliner comme la vue : toucher-être touché. Avoir un contact, ou être en contact dans le cas de l’analyse, signifie pour moi le fait de se situer au « niveau supérieur » (cf. Freud plus loin) qui n’implique pas le toucher réel mais un toucher invisible. Il est essentiellement non verbal. Il permet cependant un échange de parole de meilleure qualité.
Comme pour le toucher physique il y a des variantes du contact, mais ce qui compte c’est qu’il participe du lien. Il entre dans la zone des flux des pulsions de vie car il réunit. Ceci est un des aspects du contact.

Si l’on résume tout ce qui participe du lien, outre le contact silencieux, il y a la vue, qui relie à l’objet à distance, il y a la voix et plus généralement ce qui relève du plan du tonal. Mais il y a aussi l’atmosphère, l’ambiance qui règne dans un lieu et qui réunit les différents objets organiques ou inorganiques qui s’y trouvent. Les personnalités très clivées ont littéralement perdu le contact avec elles-mêmes, sans parler de leur difficulté à être en contact avec les autres. Leur aptitude au contact avec elles-mêmes passe par le contact ambiant, par ce qui les enveloppe et les porte. Or il y a des analystes qui ont facilement un bon contact avec leurs patients, et d’autres moins. C’est souvent notre propre clivage qui nous empêche d’entrer en contact avec certains patients qui sont de véritables révélateurs de ce qui reste retranché chez l’analyste. Là encore la théorie peut être une défense contre la possibilité de sentir cela.
Parfois le contact s’établit dès le premier entretien. D’autres fois on met très longtemps à l’établir, d’autres fois encore, on le perd. Tout comme on peut très bien connaître quelqu’un et se rendre subitement compte qu’on l’a perdu de vue.

Par ailleurs le fait d’entrer en contact avec le patient, ou une partie clivée du patient, peut éveiller chez l’analyste des affects, des sensations ou des représentations qui ne lui sont pas familiers. Comme s’il y avait activation de certaines de ses propres zones psychiques dont il n’a pas eu jusqu’alors l’occasion de se servir pour être en relation avec d’autres ou avec lui-même. Jean Florence a dit, parlant de l’analyste : « Entendre, c’est mettre celui qui parle en contact avec ce qui le fait parler. » Cela est vrai pour les deux protagonistes si l’analyste accepte de se laisser transformer par ce qui lui vient du patient. Mais pour faire cela, il faut intégrer le sentir. Ceci n’est pas évident, surtout si on n’a pas l’habitude de donner de l’importance à cette façon de penser.
La façon traditionnellement lacanienne et structuraliste de raisonner en termes de « places » ne donne justement aucune place au sentir de la présence, à ce lien non codifié.
Il y a des analystes qui analysent très justement la place qu’ils peuvent occuper à un moment donné dans le transfert, sans pour autant être capables de sentir leur lien infra verbal avec le patient.

J’embraye donc maintenant avec les notions de lien et de transfert, sachant que leur séparation est idéale et que, dans les faits, cela se mélange. Cependant on a intérêt à penser le lien séparément, même si le transfert est le plus souvent l’expression d’un lien particulier.

LE TROU CENTRAL
Ce qu’il m’importe de faire comprendre c’est que l’analyse et la technique analytique, ou plutôt « les » techniques de l’analyse, ne sont efficaces, je dirais même ne peuvent exister, qu’à partir d’un trou central qui est hors technique, hors analyse. Le lien en analyse est à la fois hors de la technè et hors de l’épistémè. Au centre de l’analyse, ou si l’on veut à sa base, il y a un paradoxe : la psychanalyse ne peut être efficace qu’à se fonder sur son propre vide à l’intérieur d’elle-même. Voilà le paradoxe ! Pour qu’il y ait de l’analyse en acte, il faut que cet acte se fonde sur l’absence d’analyse. Or ce vide d’analyse qui la fait fonctionner ne figure évidemment dans aucun texte théorique, ni dans le corpus analytique. Même si je l’énonce, ce qui constitue déjà un progrès, je ne saurais pas dans quel chapitre de la théorie cela devrait figurer. De fait ce chapitre ne peut pas exister, bien qu’on puisse en parler. C’est l’ombilic de l’acte analytique, comme il y a l’ombilic du rêve qui n’est pas analysable. Je me suis souvent demandé si la fameuse phrase de Lacan qui disait que « l’analyste a horreur de son acte » ne signifiait pas justement cet effroi qui peut nous saisir quand réellement nous intervenons, avec un savoir qui nous vient d’on ne sait où, et que cela ouvre des dimensions insoupçonnées jusqu’alors. L’analyste est réellement efficace, et parfois effrayé quand, croyant être dans la carte, il se trouve plongé dans un territoire dont sa carte ne possède pas les données.
Finalement, l’analyse ne peut être opérante que si elle prend appui sur la non-analyse. Sinon on est dans un laboratoire et les patients sont des rats d’expérience. La non analyse au centre de l’analyse est le lien entre deux humains, deux sujets absolument singuliers, où l’intuition a une place importante mais inavouable, voire interdite, au nom même d’une éthique tendant à limiter les interventions intempestives de l’analyste qui ne peuvent se justifier que par la seule intuition.
Mais il y a un redoublement de ce paradoxe, c’est que cette part de non analyse, représentée par le lien, ne doit son existence qu’au dispositif analytique qui est lui-même absolument artificiel.

LE CONTACT
Le contact n’est pas un concept analytique, et pourtant sans contact, point d’analyse.
Le contact appartient au monde du sentir. Le fait que l’un parle à l’autre ne signifie pas qu’il y ait lien. Il y a ou il n’y a pas de contact. On observe des coupures de contact, comme des coupures de courant.
Mais si on n’a pas cette notion à l’esprit comme faisant partie du champ de la psychanalyse, alors on peut entièrement passer à côté de l’essentiel, et toute intervention court alors le risque de rester lettre morte. L’analyste ne saura pas trouver les mots justes pour parler à l’analysant. Dans ce cas, on observera une stase. L’analyste, bien que pensant juste, ne trouve pas les mots pour dire. Et s’il dit quand même, alors ça glisse, ou encore ça ne dit rien à l’analysant, à moins que cela ne le fâche. Balint décrivait cela en le cantonnant aux phénomènes propres à la zone du défaut fondamental. Je pense que c’est particulièrement notable dans cette zone, ou chez des patients régressés, mais on peut trouver tout cela sur un mode mineur dans n’importe quelle analyse quand le contact est absent.
Le contact peut rester imperceptible ou prendre une grande place. Le plus souvent il se manifeste au travers de la voix.
L’analyse peut être menacée quand le transfert attaque le lien et casse le contact. Alors le patient part et l’analyse s’arrête au moment même où l’essentiel était sur le point de se jouer. D’où l’importance d’y être attentif, quels que soient les énoncés patents.

D’une certaine façon, le contact vient faire pièce au deuil de séparation, toujours menaçant (je parle des premières séparations). Il garantit la permanence de l’autre (de l’analyste) contre l’irruption des angoisses de séparation. Il fait socle dans le lien. Cela n’empêche pas les angoisses de séparation de ressurgir mais le contact, quand il est de bonne qualité, fonctionne comme garantie contre l’abandon. Il garantit la présence du lien et permet aux répétitions transférentielles de prendre place, sans pour autant rompre la continuité de l’analyse par un afflux trop massif de l’angoisse. Il représente le tenant-lieu de l’attachement primordial. C’est une sauvegarde.
Le mouvement du contact pousse à toucher et à se joindre, parce qu’il s’agit de surmonter le détachement. La castration promue dans la plupart des analyses suppose chez le patient une capacité solidement acquise et intériorisée de faire lien. Ceci n’est pas du tout évident pour tout le monde, et même si cela a été acquis, si c’est en tant que construction de prothèse, l’analyse peut mettre cet acquis en péril.
Le contact a une longue histoire dans le mouvement même de la psychanalyse. Je ne suis pas sûre que tout le monde la connaisse.

UN PEU D’HISTOIRE : LA FILIERE HONGROISE ET L’ECOLE DE LOUVAIN
En vous retraçant la lignée de Balint, je vous avais dit qu’il avait tiré ses notions d’ocnophile et de philobate (l’un investissant la sensorialité, l’autre investissant le mouvement) à partir des travaux d’un autre Hongrois, Imre Hermann, philosophe et psychanalyste, surtout connu par ses travaux sur l’Instinct filial. Hermann, observant les mammifères supérieurs (mais aussi les petits d’homme) avait noté deux types de conduites, deux modalités pulsionnelles : l’une qui est de cramponnement du petit à sa mère, à sa fourrure, l’autre qui est un éloignement, qu’il appelle « aller à la recherche ». La mère garde la mémoire inconsciente de son propre cramponnement à sa mère et c’est ce souvenir qui donnera la trame de l’instinct maternel, qui en fait s’enracine dans l’instinct filial. Comme le dit Monique Schneider, il y a un « creux de mère ». L’autre conduite consiste à « aller à la recherche » de l’objet du besoin qui donnera chez Balint le type du philobate.
Je vais faire entrer en scène maintenant un autre Hongrois : Szondi. Hermann et Szondi ont beaucoup dialogué, et Szondi a repris beaucoup d’idées d’Hermann dont il a véritablement tiré une métapsychologie propre. C’est une nouvelle topique qui comporte quatre régions relatives au fonctionnement :
1) du Moi
2) de la loi
3) de l’objet sexuel
4) du contact.
C’est Szondi qui a introduit la notion de contact dont les représentations extrêmes se trouvent chez le sujet maniaque et le déprimé.
Il est surtout connu en France par « le test de Szondi » établi à partir d’une sélection de photos. Il a influencé beaucoup de monde de sorte que l’école de Louvain se réclame de lui, tout en restant attachée à Freud et à Lacan. L’école de Louvain est surtout connue dans les milieux analytiques français à travers Schotte, mais aussi par Henri Maldiney, philosophe phénoménologue qui a travaillé sur la schizophrénie. Pour Szondi, et tous ceux qui s’en inspirent comme Oury par exemple, la notion de contact est centrale. Oury parle de la « pulsion de contact » et Schotte du « circuit pulsionnel du contact » comme d’une dimension basale de l’existence. Ces auteurs ont développé toute une clinique du contact qui est beaucoup plus sophistiquée que ce que je peux vous en dire ici, mais je ne pouvais pas parler du contact sans les citer. Il y a eu en novembre 1988 un colloque sur le Contact dont je me suis servie et dont je vous rapporte certaines références tirées de l’ouvrage édité par Jacques Schotte, Le contact, collection « Bibliothèque de patho-analyse ».
L’école hongroise est omniprésente dans ces travaux. Et l’on peut ajouter qu’une grande partie des idées de Didier Anzieu provient également de ces sources.
Les psychanalystes hongrois ont une véritable clinique du contact. Ils ont tous un point commun : leur intérêt pour « les commencements de la vie », les formes d’organisation préverbales, préœdipiennes, pré-narcissiques. Il ne faut pas oublier que Mélanie Klein avait été analysée par Ferenczi et qu’une grande partie des analystes anglo-saxons est de cette descendance.
Pour commencer, dans la vie, il y a d’abord l’accueil qui est une affaire de contact qui permet la mise en place des autres pulsions.
Ferenczi dit ceci :

« La force vitale qui résiste aux difficultés de la vie n’est pas très forte à la naissance. Elle ne se renforce qu’après immunisation progressive contre les atteintes physiques et psychiques, au moyen d’un traitement et d’une éducation menés avec tact. Le nourrisson, contrairement à l’adulte, est encore beaucoup plus près du non-être individuel et peut facilement glisser vers le non-être. »
(in Œuvre complète Tome 4, Ferenczi, « L’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort. »)

Comme l’écrit M. Galasse dans cet ouvrage sur le contact,

« Le contact au monde est donc affaire d’accueil, de constance et de langage, avec en toile de fond l’enjeu de vie et de mort. »

La confusion des langues dont parle Ferenczi s’exerce dans cette dimension basale du contact où l’adulte peut envahir et assujettir l’enfant par la violence de sa sexualité d’adulte.
Je suis étonnée de constater que personne ne parle du lien sans référence au transfert, d’une expérience à deux qui indique qu’il y a un trou de la théorie au point d’effondrement entre la carte et le territoire. Tirer le contact uniquement du côté du transfert et de la répétition indique une résistance de la cure à son point de capiton avec la vie même.
Voilà pourquoi Ferenczi dit :

« Il n’y a pas de travail analytique si l’analyste ne se laisse pas aller à monter au moment opportun, sur la scène déployée par l’inconscient de l’analysant. »

Et Weizsäcker (in Etudes de Pathogenèse) :

« Il vaut mieux soi-même se jeter dans le flot et l’accompagner [le patient] un bout de chemin, sans sombrer et sans perdre le rivage de vue. »

Ce que disent là les uns et les autres c’est que dans certains cas l’analyste devra surfer sur la surface de contact, là où elle se trouve. Car parfois il faut tout faire, mais pas n’importe comment, pour ne pas perdre le contact avec le patient.
D’autres analystes sont plus prudents et déposent le contact essentiellement dans le cadre. Comme ça, on est sûr de ne pas sortir de l’analyse ! Ainsi l’analyste argentin José Bleger (in Symbiose et Ambiguïté), pour qui le cadre se constitue comme le dépositaire muet du « toujours-là ». Le cadre étant un non-processus, donc réceptacle idéal par sa fiabilité. Fernando Geberowich, dans ce même ouvrage, traitant du contact essentiel dans la cure des toxicomanies, cite Bleger en disant que dans le cadre se dépose le monde fantôme de « l’organisation la plus primitive et la plus indifférenciée ». Les relations stables et immobiles que Bleger appelle les « non-absents » organisent le non-Moi en tant que fonds à partir duquel l’objet et le moi se constituent dans le processus de l’absence, de la perte, du deuil, de la représentation. Siège silencieux de ce qui reste de symbiose du côté maternel, ainsi déposé dans le cadre de l’analyse.

« On voit que le contact est cantonné au cadre pour débarrasser le champ et laisser la théorie s’occuper de la relation Moi-objet. »

L’impression que j’en retire c’est qu’en effet la notion de cadre est l’ultime bastion qui permet de parler en termes analytiques, donc avec des concepts de « Moi » et des « pulsions » pour dire le non-verbal du lien et se débarrasser de l’invasion de la cure par la vie nue.
Szondi a eu, selon Schotte, ce coup de génie d’avoir mis les pulsions primitives d’Hermann (cramponnement et aller à la recherche) dans un rapport constitutif avec le registre maniaco-dépressif. Je ne m’appesantirai pas là-dessus, c’est tout un grand chapitre que je vous invite cependant à ouvrir.
Deux abords peuvent nous être utiles pour penser le contact : la régression et la fuite. Il va s’agir de tout un art du disparaître, je l’appellerai :

L’ART DE LA FUGUE
Pour commencer, ceci :
1) Je mets en rapport la dépression et la régression. Il faudrait voir si le mélancolique-type participe ou non de ce processus. Bien que la mélancolie soit comme un deuil pathologique, incluant la problématique de la perte d’objet et de l’hostilité de l’objet interne, il n’est pas sûr qu’elle ne participe pas de ce fait aussi à une régression. Je pense que dans beaucoup de dépressions il y a retour aux formations primitives qui ne peuvent pas se manifester sous leur forme véritable.
Pour Szondi, la dépression de base n’est pas liée à la perte d’un objet. Elle provient d’un trouble du contact, d’une dysrythmie, d’un déphasage qui fait qu’on n’est plus là où on est, sans pouvoir désirer être ailleurs. Il serait instructif de retravailler cet aspect de la dépression, par ces temps où cette manifestation devient un trait dominant de la culture française.
Le recours aux modes dépressifs est une issue, un tenant lieu de régression par le devenir passif du sujet. Devenir passif donc devenir dépendant. Ses besoins de cramponnement ou d’éloignement restent non-intégrables dans sa demande actuelle d’aide ou, pire, dans sa plainte d’adulte. En fait il s’agit souvent d’une régression qui ne peut pas se formuler, qui ne trouve pas de destinataire ou qui ne trouve pas de contenant. Le recours à la régression peut devenir explicite, et permettre au sujet de prendre par conséquent d’autres voies, si le patient est assuré de ne pas être abandonné : seule l’analyse peut offrir une telle possibilité, et pas encore pas toujours, car cela demande une très grande disponibilité de l’analyste. Le recours à la dépression provient d’un désinvestissement libidinal de la réalité actuelle qui est une fuite vers le dedans, un retrait. Ce serait la régression vers un moment où le contact n’a pas eu lieu, ou bien une perte de contact qu’on ne peut pas faire revivre. Alors le sujet opère un repli qui se vit comme une dépression.
2) Un retrait est une pulsion de fuite qui a raté son but. J’ajoute donc aux deux pulsions primitives, c’est-à-dire à la pulsion de cramponnement et à la pulsion d’aller à la recherche – qui co-existent avec toutes les autres pulsions partielles connues à l’âge adulte -, une troisième pulsion qui est la pulsion de fuite. Tout éloignement de l’objet n’est pas une fuite. Si « aller à la recherche de » c’est être attiré par le lointain, fuir c’est mettre la plus grande distance entre soi et l’autre.
L’animal face au danger réagit soit par l’attaque soit par la fuite. L’attaque est convenablement rendue en analyse par l’agressivité, orale en particulier, ou ses équivalents sublimés. La fuite quant à elle n’a pas d’équivalent positif. Elle est généralement connotée négativement chez l’humain, comme un manque de courage, un évitement malheureux, c’est-à-dire qu’elle tombe d’emblée sous le coup du jugement avant d’être reconnue comme pulsion au même titre que l’agressivité. Or la fuite doit à mon avis être vue sous l’angle d’une pulsion d’auto conservation, appartenant de plein droit aux pulsions de vie. Comme toute pulsion, elle peut être sublimée et donner lieu à des attitudes mentales plus ou moins satisfaisantes. La fuite n’est pas forcément la phobie. Ce n’est ni une formation réactionnelle ni un symptôme, mais une pulsion primitive au même titre que le cramponnement ou l’aller à la recherche de, donc sans objet autre que la réalisation d’une finalité de survie. La dépression de l’adulte est un retrait ou une fuite active entravée qui ne peut que se retourner vers le dedans. Et en traitant la dépression comme une régression on peut permettre au patient de déployer les trois tendances primitives :
1) le cramponnement, par une conduite toxicomaniaque passagère envers l’analyste (investissement sensoriel) ;
2) « l’aller à la recherche » ou parcourir des espaces amis, par la recherche de solutions personnelles dans un premier temps purement imaginaires, telle que la rêverie (investissement du mouvement) ;
3) la fuite, par la reconnaissance de sa validité, du fait qu’il y a réellement quelque chose à fuir. Et que la fuite est une bonne solution. À condition de trouver ce que le patient fuit et surtout de lui faire entendre qu’il n’a pas besoin de se dévaloriser pour autant. Si on reconnaît le bien-fondé du désir de fugue, on peut aider le patient à sortir des modalités de la régression. Celle-ci ne fait qu’exprimer l’état d’impuissance face aux exigences du monde (externe ou interne) devenues trop déplaisantes, voire dangereuses. La régression met le sujet dans un état infantile en lui interdisant de jouir de son acte. Cet acte serait une vraie fuite, or celle-ci implique un changement de situation.
En le laissant régresser, en repérant son état comme une régression vers l’état de détresse, de « Hilflosigkeit », de « dé-aide », on peut justement lui venir en aide pour retrouver sa pulsion de fugue dirigée vers l’extérieur. Alors on peut imaginer un retournement du repli vers le dehors, une fuite soit « réalisée » soit sublimée, parce qu’un départ réel est souvent non-réalisable. Or cela soulage de nommer ce qui est impossible ou inatteignable. C’est reconnaître les contraintes qui entravent souvent au nom de la civilisation. Le plus souvent : Famille-travail. C’est une des raisons des fugues d’adolescents : ils réalisent la pulsion à l’état brut, comme ils réalisent la pulsion sexuelle en s’accouplant. Ils fuguent pour le plaisir de fuguer.

Il nous reste à donner une place convenable, dans l’éventail des pulsions, à l’art de la fugue. La fugue est une tentative de satisfaction pulsionnelle, ce n’est pas un aller vers, mais son opposé, un « tourner le dos à ». Mais elle implique, pour être réalisable, la possibilité d’imaginer à l’horizon de ce mouvement pulsionnel l’anticipation d’un lien. L’art de la fugue est un départ et désir de lien et non un désir d’objet.
Si beaucoup d’analysants arrivent en analyse avec un transfert à l’analyste avant même de l’avoir rencontré, en quelque sorte un transfert imaginaire à la psychanalyse, c’est parce qu’une anticipation d’un lien est restée en souffrance.

Rappelez-vous ce que je disais la dernière fois à propos de Ferdydurke : chaque fois que le personnage juvénile de Jojo se trouve dans une situation sans issue où il ne trouve pas sa place, il prend la fuite qui est salvatrice et qui le restaure dans son auto estime. Mais il ne va pas pour autant à la recherche d’un objet de satisfaction spécifique. Tout simplement il fout le camp ! Et ce qu’il appelle alors de ses vœux, c’est simplement un lien. Un lien n’est pas un objet séparé. C’est la possibilité de ne plus se sentir perdu dans le vaste monde, de se sentir vivant, que donne le sentiment d’être relié à quelqu’un. Contrairement à ce qui se dit, je pense que le plus souvent on introjecte un lien plutôt qu’un objet, contrairement à ce qui se dit.

Si l’on convoque la métapsychologie plus classique, on peut le dire ainsi : pour Freud le désir est avant tout désir de contact.
Green, dans le livre Hommage à Anzieu, dit que Freud a élaboré une théorie des pulsions mais qu’il n’avait pas fait une théorie du contact. Il ne cite pas les travaux dont je viens de parler. J’ai peine à croire qu’il les ignorait.
Je le cite :

« La théorie des pulsions se contentera de décrire le résultat de la satisfaction, échappant ainsi à la tâche de fournir une théorie du contact : le plaisir qui en est la finalité y pourvoyait. »

Dans Totem et Tabou, Freud, s’inspirant des travaux de Frazer dit :

« Le désir pulsionnel se déplace constamment afin d’échapper à l’encerclement et va chercher à s’emparer des succédanés de l’interdit d’objets et d’actions substitutifs. »

Dans cette invention substitutive viendront jouer la similitude (métaphore) et la contiguïté (métonymie). C’est alors que Freud dit que ces deux modes d’association par contiguïté ou par similitude « se rejoignent dans l’unité supérieure du contact ». Dans cet essai Freud parle de magie. Il distingue la magie imitative (ou homéopathique) et la magie à distance (ou télépathique). Les deux répondent à un motif unique qui est l’unité supérieure du contact.
Voici donc comment on passe du toucher réel à la notion de contact, à la fois par des détours de substitution et ensuite par une sorte de dématérialisation de l’acte.
Par ailleurs souvenez-vous que Freud disait aussi que la pulsion était philogénétiquement un reliquat intériorisé d’actes interdits ou devenus inutiles. Le contact fait donc partie des liens magiques. Je suppose qu’il traîne avec lui, malgré sa dématérialisation, l’interdit qui frappe le toucher. L’effet magique opérant souvent par le toucher et aussi par le contact à distance, il implique la contamination qu’il s’agit donc d’interdire.
Dès que le contact devient important, comme il l’est dans certains liens thérapeutiques, il redevient en quelque sorte magique, même dans une société qui ne repose plus sur des pratiques magiques, en raison de sa nature non verbale, imperceptible, et de son mode de transmission. Il passe de l’un à l’autre par contamination et non par la communication des unités discrètes propres au langage et surtout par son efficacité. Je pense que les analystes en sont restés à cette vision dangereuse du contact.

Autant la relation d’objet fait intervenir les objets dérivés des objets connus, répertoriés, nommables, apprivoisés par des concepts aujourd’hui centenaires, autant la notion de contact et de lien fait appel à l’empathie, aux états qui se contaminent plus qu’ils ne se communiquent et qui échappent à la capture théorique.
Le lien dépasse donc la simple relation d’objet, mais on voit mieux comment la relation d’objet est faite pour s’accommoder du transfert dans son sens le plus restrictif. Pourquoi ? Parce que dans une vision strictement freudienne :
1) L’objet de la pulsion est éminemment mobile bien que Freud n’ait jamais parlé de relation d’objet !
2) La pulsion est une poussée constante et le sujet ne renonce jamais à la pulsion, comme le rappelait Michèle Ducornet dans son séminaire. C’est pourquoi l’analyse centrée sur la relation d’objet fait prendre à l’analyste la place de l’objet pour le patient. C’est dans la pure logique du transfert. Les pulsions et les affects sont d’autant plus aisément transférés sur l’analyste que la caractéristique de l’objet de la pulsion est d’être mouvant et instable. La pulsion se moque en quelque sorte de l’objet et peut en changer, sauf cas de « fixation ».
En revanche le lien qui s’établit entre deux personnes relève d’un rapport tout à fait singulier, il n’est jamais répétable ni transférable. Le contact quant à lui reste magique, même pour Freud. Il comporte par ailleurs une part de destructivité potentielle comme toute force psychique qui passe de l’un à l’autre.

Lacan a succombé à cet impérialisme de la relation d’objet. Il a isolé le regard et la voix comme deux nouveaux objets par rapport à l’inventaire de Freud. Or le regard et la voix sont avant tout des modalités érotiques du lien. Ils établissent un contact à distance avec l’objet, et ce qui compte c’est davantage l’investissement de ce lien matériel – regard et voix – que l’objet vers lequel ils tendent. Ils établissent un contact entre deux présences. La voix est ce qui fait signe de l’extérieur dès la vie intra-utérine.
Voix et regard garantissent l’existence d’une présence réelle. Ils parcourent la distance qui les sépare et soignent par le fait même qu’ils relient. Le lien soigne de l’angoisse, de la solitude et de la séparation.

Une des fonctions importantes du lien réside dans le fait qu’il permet de résister aux attaques transférentielles.
Bien que le contact soit de nature pathique, non verbale, il se trouve que chez l’humain tout ce qui fait événement pousse vers la parole.
Il n’est pas toujours évident de faire la distinction entre lien et transfert, et parfois le transfert joue contre le lien.
Parler en termes de transfert implique toujours l’existence d’une autre scène, un déplacement : transfert de quoi, transfert d’où, transfert de quand ? Transfert temporel et transfert spatial. En cela on peut dire que le patient répète en partie quelque chose vis-à-vis de l’analyste, mais aussi dans sa vie actuelle, que l’analyste lui – en principe – ne répète pas, sauf à répondre à des affects ou des pensées « induites » par le patient. Ainsi, on peut par exemple être induit à avoir une tendance à « abandonner » un patient qui a été abandonné. Il ne faut pas oublier, lorsqu’on parle de répétition, que souvent c’est l’analyste qui est amené à répéter à son insu quelque chose de l’histoire du patient. Une analyse n’est pas un rêve mais bel et bien une interaction. Et dans cette interaction, contrairement à ce que disait Bateson, le « jeu » n’est pas toujours opérant. Carte et territoire se confondent souvent et l’analyste peut être amené sans le savoir sur le territoire du patient.
Mais comme le disait Benedetti, du fait même que l’analyste est une personne nouvelle par rapport au patient, le transfert implique du nouveau et ne pourra jamais être tout à fait une répétition réussie. En cela le transfert peut s’avérer thérapeutique en tant que tel.
Je dois ajouter ceci : la notion du lien troue la notion de répétition. Ce n’est pas par hasard si Benedetti donne une telle place au lien, même quand il parle du transfert, parce qu’il travaille avec des patients schizophrènes pour lesquels la notion du « comme si » dans l’analyse ne marche pas. Mais ce qui est vrai pour les schizophrènes l’est aussi dans une moindre mesure pour tout analysant.

LE LIEN EST MUSICAL
J’avais dit la dernière fois que le lien était d’essence musicale.
Musique vient du mot Muse. Chez les anciens Grecs, il paraît que tout ce qui avait trait à la « mousike » pouvait s’appliquer à ce qu’on entend aujourd’hui par éducation libérale, opposée à la « gymnastika » qui concernait l’éducation et le développement du corps. Cela a été repris par les Romains chez qui le mot « musica » désignait à la fois les arts de la musique et de la poésie. À quoi il faut ajouter le rythme, car la rythmique fait partie également de la musique, au sens actuel, et de la poésie. Saint Augustin définissait la musique comme « ars bene modulandi », ce qui veut dire que la musique implique un contrôle et une organisation des sons émis. Il allait jusqu’à dire que cela devait satisfaire le sens moral. On dirait sans doute aujourd’hui esthétique. En insistant sur la notion de contrôle, cela veut dire que les sons sont dans la nature mais que la musique et la poésie relèvent d’une activité non strictement naturelle, qu’elles relèvent de la culture.
Maintenant cela s’éclaircit sans doute. La musique, c’est le lien qui se fait aimer pour lui-même, car la musique est le lien par excellence.
Quand je dis que le lien est d’essence musicale, ce que je veux dire c’est que le lien dans l’analyse n’est pas « naturel » au sens premier du terme. Il est non-verbal et « bene modulandi », contrôlé, comme une activité artistique. C’est une composition. Deux individus – l’analyste et l’analysant qui à un moment donné peuvent avoir un lien important – auraient pu sans doute passer l’un à côté de l’autre dans la vie sans qu’il y ait eu forcément une rencontre, ni même un intérêt quelconque. Ce lien est dû à un dispositif culturel, il y a donc de l’artéfact, un « comme si » du jeu, mais les affects ressentis sont véritables.
Les sons, le rythme, sont ce qui relie l’enfant au monde dans le ventre de la mère. Il est d’emblée plongé dans le tonal et le rythmique. Mais quand il y a « l’ars bene modulandi », s’y ajoutent les compositions artificielles (artifice : art) et singulières. Et pourtant c’est silencieux…
Les silences dans une partition font partie de la musique et les silences de Mozart ne sont pas les mêmes que les silences de Schumann. Or ils n’ont pas d’écriture propre. On peut donner des indications, mais le silence ne s’écrit pas. C’est entre les notes que s’établissent les liens musicaux singuliers. Les grands interprètes sont aussi ceux qui savent traiter musicalement, non seulement les notes, mais aussi les silences. Les silences font la musique. Il en va de même du lien silencieux qui s’établit entre analysant et analyste, qui évolue au fur et à mesure de la cure et qui est fondamentalement quelque chose qui existe entre deux corps en présence. Il se matérialise par la voix.
Quand on parle, les corps se touchent, se synchronisent ou non, se rythment. Ce qui réunit les deux corps en présence est matériel. Les sons sont de la matière, les vibrations sont physiques. Un musicien me disait : « Je suis un agitateur de molécules. »
Chaque être humain a ses propres longueurs d’onde. Chaque voix est absolument unique. On n’y pense pas assez souvent. Mais pas seulement la voix : chaque être humain a son propre rythme, reconnaissable à chacun de ses gestes, à sa démarche. Ceux qui ont lu Oliver Sachs se souviennent sans doute de l’histoire de cet homme agnosique qui ne reconnaissait plus les formes, ni les visages les plus familiers et qui était professeur de musique. Au fur et à mesure de la progression de sa maladie, il ne reconnaissait plus ses élèves quand ils étaient immobiles, mais dès le moindre mouvement de leur corps, il les reconnaissait immédiatement. Il disait : « Chacun a sa propre musique » reconnaissable de loin. Tout cela joue dans le lien. Or dans ce domaine il n’y a pas de répétition puisque tout cela est chaque fois unique. C’est ce que j’appelle le propre du sujet. Le propre du sujet est une composition de la nature.

Ce non-verbal du lien n’est pas préverbal, il est là tout le temps, que l’on parle ou que l’on se taise.
Je crois que le contact, en tant que pulsion, a son versant physique dans l’agitation des molécules propres à chaque sujet, que sa part d’expressivité emprunte surtout la voix, mais aussi la gestuelle que l’on décode l’un de l’autre de façon inconsciente. C’est un savoir inhérent à l’espèce et les paroles échangées sont lourdes de toutes ces informations que nous captons non seulement dans les mots mais aussi dans la substance physique qui est la voix et le silence des corps.

INVENTION D’UN LIEN INEDIT
L’artifice de l’analyse, de la cure avec son cadre et la relation vraie et « comme si » entre analysant et analyste, est un mélange étrange et tout à fait nouveau dans la culture occidentale. Les chamans et autres guérisseurs en savent plus long que nous, mais nous en avons fait en plus une sorte de science en isolant des « objets », des entités fictives et sémantiquement stables, croyant ainsi avoir éliminé la magie du contact et de l’influence.

En résumé, on peut dire que Freud a inventé le concept de l’inconscient, qu’il a délogé le Moi de sa toute puissance, qu’il a promu une façon de traiter les maladies de l’âme et du corps par la parole, et qu’il a permis de penser l’influence de l’esprit sur l’organique. Mais il a également introduit en Occident un type de lien tout à fait inédit qu’il avait l’ambition d’inscrire dans le Grand Livre de la Science. On l’appelle « le transfert » pour le distinguer de tout autre lien de la vie ordinaire du dehors, pour lui garantir sa spécificité. Mais cette exigence de spécificité se retourne contre elle-même à force de vouloir couvrir tout ce qui se passe entre analysant et analyste. Aujourd’hui nous pouvons nous permettre de faire une ouverture. Il me semble intéressant et utile de distinguer maintenant le transfert, qui peut se traiter de manière disons « technique » voire « scientifique », du lien, qui reste comme le talent dans l’activité artistique, subordonné à l’influence des Muses. Appeler indistinctement transfert toute relation entre analysant et analyste me semble être une réaction défensive de la part de ces derniers, qui d’ailleurs utilisent généralement la théorie de manière défensive. Afin que tout puisse relever de ce « ceci est un jeu », afin que tout puisse entrer dans la carte. Cette position permet de garder l’illusion que le « tout » d’une analyse pourrait rejoindre le plan de l’intelligible ? Que « tout » peut entrer dans le champ spécifique de l’analyse, donc appartenir à la science et pouvoir être traité par la « technè » spécifique de l’analyse. Cette position a un autre effet : elle évacue le plan du sensible et le magma des affaires humaines qui mettent analyste et analysant dans le même sac. Sans compter qu’il y a une part apparemment magique dans le lien et ses effets qui fait peur et qui semble soustraite à la rationalité.

C’est pourquoi il ne peut y avoir apprentissage de l’analyse que jusqu’à… un certain point. Les analystes peuvent faire des dizaines de tranches, avoir des dizaines de livres à leur actif, il reste que certains sont plus doués que d’autres. Cet énoncé est éminemment antidémocratique. J’en conviens, mais c’est comme ça. Comme dans l’art, comme dans les sciences, on peut apprendre, on doit apprendre, mais il y a ensuite un petit écart qui ne s’apprend pas, qui ne relève d’aucune technique. Cela ne nous dispense pas de travailler car on sait bien que les plus grands artistes ne peuvent faire preuve de leur talent qu’après avoir maîtrisé la technique, et après un long cheminement personnel.
De même que tout progrès notable et significatif, que ce soit dans l’art ou les sciences, est souvent en relation avec un changement dans la technique.
Vu sous cet angle, on comprend pourquoi les novateurs en analyse ont toujours introduit un changement dans les manières de faire, dans la technique même. Sous cet angle, on mesure encore mieux le courage de Ferenczi. Leurs épigones copiant seulement leur technique ne peuvent cependant qu’être mauvais s’ils n’y ajoutent pas leur propre créativité.
On pourrait croire que je méconnais l’importance du langage. Surtout ne croyez pas cela, mais il faut lui donner la place qui lui correspond.

Le langage chez l’humain est comme un instinct, une compétence innée. Mais elle doit être activée par l’entourage pour devenir effective. Tout affect, toute perception, tout événement, tout lien, pousse à dire. Pousse à parler. Il y a des individus qui ont un plaisir plus grand que d’autres à parler, à dire, à vouloir communiquer verbalement. Qui ont une pulsion invoquante plus forte. Mais le fait est là : pour avoir cette poussée vers la parole, et sans obligation aucune, il faut quelque chose d’autre que la pure capacité de l’usage de la parole et l’invitation à s’en servir. Il faut le désir de parler et le désir de parler se fonde sur le lien, qui est non verbal. Le désir de parler à quelqu’un a sa source dans le trou de l’analyse, dans la non-analyse, dans la pulsion du contact et la fuite vers le lien quand rien ne va plus.
Avant de communiquer avec des mots, l’humain se met en relation avec l’autre par le sentir et le percevoir, par la contamination d’états psychiques et émotionnels (affectifs).
Puis, devenu adulte, il garde cela… plus ou moins bien, et surtout plus ou moins consciemment. En fait, le langage articulé a la double fonction de communiquer, donc de relier, et de séparer.
Nicolas Abraham avait utilisé à ce sujet une très belle expression. Il disait : « Le langage dé-maternalise. »

La dernière fois, je vous disais combien il est important pour certains d’avoir la certitude d’être « compris » par l’analyste, et combien il est important que l’analyste prête ses mots pour faire sens, tout en sachant que cela peut aussi provoquer une honte d’être compris au prix d’une réduction au seul énoncé de l’analyste. Parce que des configurations signifiantes très complexes sont ainsi ramenées à un sens forcément simplifié, qui ampute une partie de l’expérience sensible et singulière de l’analysant et le réduit à l’énoncé de l’analyste qu’il ne cesse cependant de solliciter.

LE SAUT
Une chose est certaine : on ne peut pas se contenter seulement du lien et on ne peut pas être seulement dans le transfert. On ne s’y retrouve pas sans référence à une carte, mais on ne jouit pas de la vie sans l’émotion du paysage réel. Le plaisir spécifique de l’analyse est dans le saut, les sauts perpétuels entre carte et territoire, entre jeu et réalité.

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