Où il sera question de Gombrowicz…

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SÉMINAIRE I.4
19 AVRIL 2000

LE PLAISIR DANS L’ANALYSE OU IL SERA QUESTION DE GOMBROWICZ, DE L’EMPRISE DE LA FORME ET, UNE FOIS DE PLUS, DU LIEN

De plus en plus souvent je me demande ce qui est arrivé à la psychanalyse. Est-elle si proche, trop proche des fluctuations sociales, pour être devenue cette chose sinistre, académique, qui d’ailleurs s’enseigne dans les Académies, l’un expliquant l’autre ? Le sexe, le rire, l’immature, le non-conforme sont balayés au profit de la pureté du concept et de l’histoire côté jardin, et côté cour, la mine contrite devant les catastrophes humaines, l’on assiste à une vraie traumatophilie, qui n’exclut pas la non-intervention la plus crasse en cas de catastrophe actuelle et réelle au nom de la pureté du dispositif. Tout est en place, et depuis longtemps, pour rendre la psychanalyse détestable à celui qui la regarde de près. Si les facs de psychologie croulent sous les étudiants, on ne peut pas dire que les associations de psychanalyse croulent sous la présence de la jeunesse. Est-ce que toute cette morgue, tout ce sérieux affiché, sont nécessaires pour être digne de recevoir et de soigner la souffrance névrotique, les traumas et les folies singulières et familiales ? Pourquoi tant de sérieux, pourquoi la sinistrose ? En quoi sont-ils garants de la validité d’une technique, d’une thérapie, d’une pensée ?

Il y a toujours eu l’amour du rebelle et l’amour du censeur. L’amour du censeur semble aujourd’hui prévaloir grâce à de très valeureux serviteurs ès pensée, ès université. Et pourtant je crois que l’autre face, la face moins noble, moins académique et plus familière, est tout aussi importante que celle où le devenir tend vers toujours plus de maturité, exigée par la psychanalyse elle-même. Le sujet doit être adulte ou n’être point. Je voudrais qu’on donne sa place à l’immaturité, elle n’est pas à rejeter, comme un passage obligé mais devant être dépassé. Entre l’enfant, l’infans, auquel les analystes s’intéressent, auquel, ceux notamment qui travaillent avec la notion de régression, consacrent des travaux importants, et le sujet adulte, barré, forcément barré, et de surcroît génitalisé, marié, pourvu d’enfants comme il faut, convenablement castré, ayant traversé les défilés que je ne souhaite pas à mon pire ennemi (à côté desquels le voyage de Dante est une promenade au jardin des Plantes), il y a d’autres voies, d’autres stations, d’autres lieux de séjour qui ne sont ni le bébé, ni l’adulte estampillé, mais l’adolescent, l’immature en chacun de nous. Cet immature a le droit de ne pas vouloir mourir, ni mourir ni abdiquer, ni avoir honte d’être encore là où on ne l’attend plus. La maturité est un fantasme collectif, auquel les analystes ont adhéré pour les pires raisons, rien de plus.

Si notre société met au pinacle la jeunesse – à défaut de l’âge réel, au moins son apparence – la jeunesse véritable – l’immaturité joyeuse et singulière et maladroite – est en fait totalement bannie. Les analystes, eux, préconisent les valeurs de la maturité, mauvais contrepoids à la bêtise ambiante.
Qu’est-il arrivé à la psychanalyse pour que les analystes se soient mis à croire que les chemins qui mènent aux valeurs de l’adulte sont inéluctablement les chemins de la guérison ?
J’avance ceci : la « guérison » ne peut venir que de l’appui trouvé par le patient dans ses propres ressources. En cela je pense qu’il faudrait aller un peu au-delà de ce qu’avançait Balint. D’abord la régression au défaut fondamental n’est pas évidente ni nécessaire dans toutes les analyses. Ensuite, même quand il y a régression, il faut en sortir. Lorsque Balint parle de « new beginning », il met l’accent sur le fait que l’analyste doit faire attention à ne pas devenir omnipotent. Donc, avec ou sans régression, arrive un moment où il s’agit de trouver avec le patient son potentiel propre. Ce potentiel se trouve toujours dans la zone 3, c’est-à-dire la zone psychique de création, où il n’y a pas d’objet. Donc il y a un paradoxe.
Je pense qu’il y a d’abord la nécessité du lien, que la répétition arrive et s’analyse. Le lien peut perdurer ou non, la guérison ne se faisant qu’avec la découverte des ressources propres au sujet. Dans l’analyse lacanienne, cela appartient aux aléas du Désir. Mais au fond qu’est-ce que le désir ? Souvent c’est un mot-valise. À ceci près que la notion de désir implique toujours une relation d’objet et que nous retombons dans l’éternelle problématique, bien connue des philosophes, Sujet-Objet. Alors que la pulsion de vie est une pulsion nomade et nous rapproche du corps. Se sentir vivant et absolument singulier. Le lien sert à établir la base, le fonds qui fait qu’un individu est en rapport avec le monde et les autres, mais à partir de sa solitude où il se sent en mouvement. Le lien avec l’analyste – hors catégories parentales – cet autre corps, cette autre psyché disponible pour lui, représente le tremplin énergétique. Car ce qu’il y a de plus énergétique en chacun c’est sa libido. C’est elle qui est investie dans le lien. Quand le lien est hors toute référence au passé, il est actif et activant. Bizarrement, on pourrait dire que je place comme noyau moteur d’une analyse ce qui précisément est soustrait à l’analyse : ce que je n’analyse pas, à quoi je ne donne pas un sens par rapport aux configurations du passé. C’est pourquoi on peut dire que l’analyse consiste à cheminer vers la fin du transfert au moyen de la solidité et de la pérennité du lien. Celui-ci sera léger si le patient n’est plus face à l’analyste dans une position d’enfant et si l’analyste n’est pas confiné dans une position – transférentielle – de parent.
Le psychanalyste est devenu un prêtre. Les valeurs des prêtres gagnent la psychanalyse. Les religions sont diverses et, quels que soient leurs noms, les valeurs des prêtres sont toujours les mêmes. Je m’insurge contre cette invasion. Elle ne présage qu’une agonie de la pensée ; ce ne sont pas les vilains cognitivistes, ni les neurosciences qui sont les fossoyeurs de la psychanalyse, mais ses plus ardents défenseurs eux-mêmes, pour avoir eu tant de morgue et si peu de plaisir à faire partager leur savoir.
D’où mon recours aujourd’hui à Gombrowicz, chantre de l’immaturité et de l’inachevé.
Je commence par vous raconter sommairement Ferdydurke.

RESUME DE FERDYDURKE
C’est un premier roman écrit en 1937. Il passe pour être un roman sur l’adolescence, un « Bildungsroman », roman de formation. C’est surtout un roman sur la lutte entre l’immaturité et la maturité, le chaos et la forme.
Cela commence par une scène où le narrateur, Jojo, qui a trente ans, mais qui est encore fondamentalement un « blanc-bec », est au lit et se laisse aller à des sensations de toutes sortes, des divagations de ses sens et le rire, un rire bête, intime, « le rire des pieds ». Et il pense, il pense hors normes.
« En vérité ce qui est capital pour un homme et décisif pour son évolution future, c’est ce par rapport à quoi il s’organise : dans ses actes, ses paroles, ses marottes, ses écrits. Considère-t-il uniquement les gens adultes, accomplis, le monde des idées claires et arrêtées, ou, au contraire, est-il hanté par la vision de la tourbe, de l’immaturité, des écoliers, des pensionnaires, des propriétaires terriens et ruraux, des bonnes tantes culturelles, des publicistes et feuilletonistes, par la vision d’un demi-monde trouble et suspect qui vous épie et, peu à peu, vous emprisonne dans sa végétation comme des plantes grimpantes et des lianes africaines ? […] Les adultes ne détestent rien tant que l’immaturité et rien ne leur répugne davantage. Ils supportent facilement les révoltes les plus agressives pourvu qu’elles se déploient dans le cadre de la maturité, ils ne s’effraient pas d’un révolutionnaire qui combat un idéal d’adulte par un autre idéal d’adulte. Combattre la Monarchie pour la République. […] Mais s’ils flairent l’immaturité chez quelqu’un, s’ils subodorent un blanc-bec ou un gamin, ils se jettent aussitôt sur lui, ils ne laisseront pas attaquer leur nid par l’orphelin d’un monde qu’ils ont depuis longtemps rejeté. […]. Ah me créer une forme propre ! Me projeter à l’extérieur ! M’exprimer ! Que ma forme naisse de moi, qu’elle ne soit pas de l’extérieur ! »

On l’aura deviné, Jojo écrit. Il écrit pour lui. Entre alors Pimko dans sa piaule, Pimko docteur ès lettres et professeur. C’est le pédant. Il se jette sur les manuscrits de Jojo et veut leur donner un sens noble. Jojo est atterré. Pimko décide que Jojo doit aller à l’école. Pour mieux le posséder, il l’infantilise à sa manière. Il l’enlève. Et Jojo se met à lui obéir, à être sans volonté devant Pimko. Il l’emmène à l’école, malgré ses trente ans, et le fait entrer dans une classe d’élèves horribles. La classe est divisée en deux clans : les « vrais adolescents » des scouts qui représentent les valeurs morales, et les rustres, qui ne pensent qu’à baiser des filles et parlent grossièrement. Ils se battent et Jojo doit être arbitre. Il arrive à prendre son courage à deux mains et à s’enfuir. La fuite constitue dans ce livre chaque fois la salvation. La fuite qui est une solution peu noble. C’est vraiment « courage fuyons ! » Personne ne voit l’âge réel de Jojo, il est ce que les autres imaginent.
Pimko, le pédant, pousse plus loin son désir d’instruction : il emmène Jojo de force dans une famille où il doit être pensionnaire. Dans cette famille règne « la modernité ». La forme de la modernité. Il y a la mère qui est une femme ingénieur très moderne, dévouée aux causes nobles et au progrès. Il y a son mari, ingénieur un peu insipide, et surtout, surtout, il y a la jeune lycéenne moderne. Jojo, malgré son aversion pour ce monde qui le met mal à l’aise, où il est toujours ridicule, à côté de la plaque car il ne sait pas comment se conduire, tombe amoureux de la jeune lycéenne moderne. Elle est tellement moderne qu’elle ne prête aucune attention à lui, bien qu’il lui répugne un peu, tant il est lui, et seulement lui, sans forme achevée, car il n’est ni moderne, ni installé dans la pédanterie comme Pimko. Elle est sportive, prend des douches froides, travaille sans problème. Elle est toujours simple, elle parle direct. Toutes sortes de choses qui mettent Jojo en état d’infériorité. Il songe à prendre le dessus, il ne sait comment. Toutes ses tentatives échouent quand il essaie de faire ce qu’il pense être moderne. Alors un jour, désespéré, il se met à faire n’importe quoi à table. Il met du sel et du poivre dans sa compote, la bourre de cure-dents et se fourre le tout salement dans la bouche avec les doigts. Là, il marque un point : la consternation gagne la famille moderne. C’était imprévisible. En fait c’est le début du chaos, seule arme efficace. Par un manège de fausses lettres qu’il écrit en contrefaisant l’écriture de la lycéenne moderne, il convoque à minuit le vieux pédant et un jeune lycéen moderne devant la fenêtre de la jeune lycéenne. Le jeune homme et la lycéenne, étant tous les deux modernes, vont s’entendre tout de suite, et faire l’amour sans histoires. Mais arrive en même temps le vieux pédant, Pimko, également amoureux et impressionné par la lycéenne moderne. Jojo continue sa manigance et crie pour avertir les parents. Le père, se souvenant qu’il est après tout un père, donne une gifle au jeune homme qui n’a pas à être là, puis découvre le vieux pédant qu’il soufflette à son tour. Tout le monde finit par se taper dessus. La jeune lycéenne trouve d’abord une parade qui est de montrer ses beaux mollets en se cachant la tête sous les draps. Elle connaît la valeur de l’image esthétique. Le spectacle qu’elle offre est très beau, mais elle est prise par le désordre. Une pagaille s’ensuit. C’est encore le chaos. Et c’est là que Jojo enfin se réveille de son état de soumission, il se sent libre et peut s’en aller. Encore une fuite salvatrice.
Il est rattrapé par l’un des collégiens de la bande des grossiers, Mantius, qui rêve de trouver un valet de ferme, avec qui il voudrait faire alliance, vraie obsession d’un autre mode de vie, de la simplicité rurale. Ils partent ensemble. De nouveau Jojo est prisonnier d’un autre.
Je passe sur un tas de péripéties… À un moment ils trouvent des paysans mais, contrairement à l’attente de Mantius, ils sont mal reçus : on lâche les chiens contre eux. Arrive la tante de Jojo, une aristocrate, qui les sauve de l’agression des paysans et les emmène dans le manoir, là où le valet de ferme est serviteur. Serviteur d’un maître qui le rudoie et le maltraite, ce qu’il trouve normal. Mantius veut absolument fraterniser avec lui.

Tout au long du roman deux expressions qui reviennent : « le cucul » et « la gueule ». Le cucul, ce sont les enfants mal dégrossis mais aussi les deux grands culculs au ciel, la lune et le soleil. Ils sont le même monde. Et puis il y a la « gueule ». La gueule c’est la vulgarité, c’est la configuration de l’horrible. Elle porte les marques que lui impriment les autres, les événements subis.
« La gueule ! répète Mantius. Rien de sincère, rien de naturel, tout est imité, médiocre, faux, menteur. »
Mantius veut absolument fraterniser. Le désir de se rapprocher du valet de ferme va jusqu’à accepter, sans riposter, les coups du domestique. Il pense ainsi être comme lui qui se fait taper par les maîtres. Jojo sait que tout cela finira mal. Son oncle, l’aristocrate, apprend que Mantius a donné la main au valet. Dans un premier temps, il dit qu’il a compris, cela le fait même rire. Il dit que Mantius est pédé, ça ne le dérange pas. Jojo lui dit que non, qu’il « fraternise » seulement. L’oncle ne comprend pas. Il dit :
« – C’est un bolchevique ? – Non, il fraternise. – Il fraternise avec le peuple ? – Non il fraternise avec le garçon, il fraternise entre garçon et gars de la campagne. […]
Mon oncle rougit, sans doute pour la première fois depuis qu’il fréquentait les coiffeurs : oh cette rougeur « à rebours » de l’adulte expert devant le jeune naïf. Il sortit sa montre, la consulta et la remonta en cherchant un terme scientifique, politique, économique ou médical pour y enfermer comme dans une boîte une réalité sentimentale et fuyante. »
On voit qu’il y a ici la recherche d’une forme, et que l’immaturité défait les formes. Jojo essaie de persuader le jeune domestique de s’enfuir avec lui et Mantius vers une vie plus libre. Celui-ci ne comprend pas. Alors arrive une autre grande scène de chaos. Les maîtres surprennent le domestique dans le salon et lui tapent dessus, le torturent littéralement. Il se laisse faire, mais les autres domestiques et paysans ont tout vu par la fenêtre et font irruption : c’est la révolte, la pagaille, tout le monde tape sur tout le monde. Jojo est dissimulé derrière une tenture et regarde tout cela avec effroi, ne sachant pas comment s’enfuir. Il ne peut prendre parti, il n’est d’aucun bord. Il rêve à Sophie, fille d’un des maîtres du manoir. La seule solution pour être adulte, pour faire adulte, serait de l’enlever et de s’enfuir avec elle. Il se met à courir désespérément.
« Un désespoir mortel me prit et me serra. J’étais infantile de la tête aux pieds. Où courir ? Rentrer dans le manoir ? Ce n’étaient que piétinements, aplatissements, renversements dans la mêlée. Où m’adresser, que faire, comment prendre place dans le monde ? Où trouver un endroit ? J’étais seul, et pis même que seul, puisque infantilisé. Je ne pouvais rester longtemps ainsi, sans lien avec rien. »
(On reviendra sur l’importance du lien, dont je vous disais qu’il est différent du transfert.)
« Je cherchais un quelconque lien, une relation nouvelle, même provisoire, pour ne pas rester dressé dans le vide. Une ombre se détacha d’un arbre. Sophie ! Elle m’attrapa.  » – Que se passe-t-il ? Les paysans ont attaqué mes parents ? – Fuyons ! » »
Donc ils s’enfuient, ils courent dans la campagne.
« Nous ne savions que faire. Ma bouche ne pouvait pas expliquer à Sophie ce qui s’était passé dans la propriété, car j’avais honte et d’ailleurs je ne trouvais pas les mots. »
Raconter aux autres pour trouver refuge est tout aussi impossible, et revient toujours la honte de ce qu’il a vu.
« Mieux valait admettre que j’avais enlevé Sophie et que nous nous étions enfuis ensemble de chez ses parents : c’était beaucoup plus adulte, plus admissible. »
Car l’enlèvement est une forme connue. Vis-à-vis de Sophie, il commence à jouer la comédie de l’enlèvement. Il doit la convaincre. Et là on arrive à la fin. Il se fait encore avoir, pour de bon, car Sophie se met à croire à sa version inventée. Il est pris au piège. Elle fait des mines d’amoureuse. Il est obligé d’y répondre. Il désespère.
« Je voulais me servir d’elle comme apparence et prétexte, afin d’échapper avec une maturité relative à la mêlée du manoir et me réfugier dans la capitale. »
Sophie l’emprisonne à son tour, elle veut qu’il trouve la vie belle puisqu’ils sont amoureux. Elle l’accable avec la « forme » amoureuse convenue. Il désespère et crie :
« Oh, une tierce personne ! Au secours ! Viens, troisième homme, viens vers nous deux, viens me sauver, montre-toi ! Que je puise en toi des forces, viens, détache-moi, éloigne-moi ! Mais Sophie se blottissait de plus en plus tendrement, chaudement et affectueusement.
– Qui appelles-tu ? Pourquoi cries-tu ? Nous sommes seuls…
Et elle me donna sa gueule. Et les forces me manquèrent, le rêve attaqua le réel et je ne pus faire autrement : je dus embrasser sa gueule avec la mienne puisqu’elle avait embrassé ma gueule avec la sienne. »
C’est l’avant-dernier paragraphe. Je vous laisse lire le dernier pour votre compte.

C’est un résumé très succinct, mais vous pouvez voir la lutte entre la maturité, la forme – car la maturité est toujours une forme – et le chaos, on pourrait dire la crise résolutive qui permet la fuite salvatrice… jusqu’au prochain carrefour. Et le désir d’un lien quand vraiment il n’y a plus rien dont on puisse penser quelque chose.
Nous ne sommes pas dans la psychanalyse, mais vous voyez comment des mots différents racontent l’emprise étouffante et irrémédiable du convenu, convenu sans lequel on ne se fait pas comprendre. Et l’on est seul au monde.

DU BON USAGE DE L’IMMATURITE
J’avais terminé la dernière fois en posant la question : que veut dire pour l’analyste être adulte ? On sait ce qu’est la forme adulte sur le plan de la biologie : c’est de pouvoir se reproduire. Or dans notre société il n’y a plus coïncidence entre le biologique, le social et le subjectif.
Dans les sociétés dites traditionnelles, il y a des cérémonies, des rituels d’initiation. Nous n’en avons pratiquement plus. Il y a cependant l’attente d’une conformité de conduites et de pensées qui s’appelle : être adulte. Il y a la notion de responsabilité. Très grossièrement, on peut dire que ce sont des formes.
L’idée d’« adulte » est une forme de la représentation fixée par quelques notions-clés. La forme est un arrêt, arrêt sur image, qui fixe des flux d’énergie libidinale, entraînant forcément une dégradation de leur force sauvage. Mais comme toute représentation, c’est-à-dire toute configuration signifiante, elle est partiellement au service d’Eros. La Pulsion de Mort, si on la prend au sérieux, est du côté de la destruction et du chaos, et de la non-représentation. Mais aussi le Nirvana, qui est un état a-signifiant. Le paradoxe est donc que la libre circulation de la libido peut aller dans le sens de la destruction comme dans le sens d’une plus haute énergie. Le chaos détruit, il peut faire basculer dans le sens de Thanatos, mais il est aussi le réel dans sa forme la plus pure, et donc également source de tout surgissement de nouveau.
C’est ici que les notions de maturité et d’immaturité deviennent intéressantes.

L’immaturité peut être considérée comme un terme moyen entre le chaos destructeur et la forme (donc la forme définitive, « adulte ») qui emprisonne.
Est-ce que notre fonction dans l’analyse est de rendre les patients « adultes », ou bien simplement de les rendre aptes à vivre leur vie ou encore, comme le disait Freud : d’être simplement capables d’aimer et de travailler ? Or ces deux « aptitudes » supportent des degrés avancés d’immaturité. La conformité au standard culturel d’être adulte n’est pas nécessaire. Nous sommes ici piégés par la psychanalyse elle-même et, au-delà de la psychanalyse, par les patients et leurs attentes qu’il convient parfois d’interroger, sans les accepter comme un idéal à atteindre.
Très tôt il y a eu les deux tendances dans la psychanalyse : l’une que je dirais de libération, et l’autre de « maturation » et d’adaptation. Freud disait que la psychanalyse était une thérapie ; celle-ci est toujours d’abord du côté d’une libération, y compris de l’éternel retour et des sortilèges néfastes des scènes traumatiques de l’enfance. Mais Freud insistait pour dire aussi que la psychanalyse ne pouvait être réduite à la seule psychothérapie. L’autre versant est son rôle « civilisateur ». La civilisation exige des sacrifices concernant les satisfactions pulsionnelles. Or ces deux tendances, l’une de libération des entraves et l’autre de soumission aux exigences de la « culture », existent dans pratiquement toutes les tendances de la psychanalyse, quel que soit leur vocabulaire. On feint trop souvent de croire que l’une ne va pas sans l’autre. Il me semble que souvent il y a antagonisme réel. C’est alors que les positions idéologiques de l’analyste prennent de l’importance. Quand je dis idéologiques, je ne pense pas seulement à l’aspect « politique », mais aussi psychanalytique. Vers quelle forme « adulte » l’analyste va-t-il essayer de tirer le petit pervers polymorphe ? Et avec quels moyens techniques ? Quel « genre » va adopter l’analyste lui-même dans son approche à l’analysant ? Il y a un monde entre le « genre » sérieux, silencieux, implicitement docte, adulte jusqu’à la caricature, et le « genre » joueur, qui s’ajuste aux besoins parfois farfelus du patient, et qui ne craint pas de bousculer le cadre.
Mais il n’y a pas seulement la société qui exige une « forme », pas seulement la culture qui impose une version de la forme adulte. L’autre humain, ici l’analyste, impose aussi la sienne, sa forme spécifique, qui est tout aussi lourde et qui influence le devenir de la cure. Comme l’a bien montré Balint et comme chacun a pu le constater, les analysants apprennent par ailleurs la langue de leur analyste et, de façon inconsciente ou consciente, introjectent ses idéaux analytiques dont fait partie un amour plus ou moins prononcé pour « l’être adulte ». Ceci augmente encore la malléabilité de l’analysant et le risque de renoncement à ce qui lui est propre.
Nous passons sans cesse de l’enfant à l’adulte et nous ne tenons pas compte de la notion d’immaturité, sauf à la dénoncer comme quelque chose de pas bien !

Gombrowicz se plaint dans son Journal de n’avoir pas été compris par la critique concernant Ferdydurke.
Je cite :
« Si Ferdydurke se prête si mal à l’interprétation, c’est que mon livre exprime une vision spécifique de l’homme… l’homme est créé par les hommes. Mais ils [les critiques] comprennent cela comme une dépendance de l’individu envers un groupe social qui lui impose ses coutumes, son style, ses conventions. […] Je ne nie pas la dépendance de l’individu à l’égard de son milieu ; mais ce qui pour moi est beaucoup plus important et créateur sur le plan artistique, plus profond sur le plan psychologique, plus inquiétant sur le plan philosophique, c’est que l’homme est aussi œuvre d’un individu, un autre lui-même, rencontré par hasard, n’importe quand. [Vous pouvez mettre à cet endroit la rencontre avec l’analyste !] Dans la mesure où moi, je suis en permanence pour autrui, conçu pour être vu par autrui, doté d’une existence définie uniquement par quelqu’un pour quelqu’un et où j’existe en tant que forme, à travers autrui. Il ne s’agit donc pas de dire qu’un milieu donné m’impose ses conventions ou encore, comme le veut Marx, que l’homme est un produit de sa classe sociale ; il s’agit de montrer le contact de l’homme avec son semblable et le caractère soudain, fortuit, sauvage de ce contact, de faire comprendre comment, à partir de ces rapports imprévisibles, vient naître la Forme, souvent tout à fait inattendue, absurde. Pour moi-même je n’ai nul besoin de la forme, elle sert uniquement à l’autre pour m’apercevoir, me sentir, m’éprouver. Ne voyez-vous pas qu’une telle Forme est bien plus puissante qu’une simple convention sociale ? Que c’est un élément impossible à dominer ? »
(Journal, Tome 1,1957, p.484)
Il ajoute plus loin :
« Ma forme à moi s’élabore parmi d’autres hommes, qui peuvent m’être supérieurs ou inférieurs. (Entendez par là plus adultes ou moins adultes) Si je crée et modèle ma forme au contact d’êtres vivant à un échelon inférieur au mien, je me trouve moi aussi nanti d’une forme de type inférieur, moins mûre que celle qui m’est due. Et j’attire ici l’attention de Messieurs les Critiques sur toutes les fois où, dans mon œuvre, l’Inférieur, le Cadet modèle à sa façon le supérieur, car là se trouve la plus intense poésie dont j’étais capable. […] N’oublions pas pour autant que l’homme n’aime guère la maturité, qu’il lui préfère la jeunesse… Mon livre illustre le combat qu’un homme, amoureux de son immaturité, livre pour le compte de sa maturité. Ici également, on le voit, la forme se révèle dégradante. »
(p. 487)

Bruno Schultz, le critique du livre qui l’a le mieux compris, appelle immaturité cette « zone des éléments de sous-culture, mal finis et rudimentaires ». Il dit ceci :
« Notre immaturité, et peut-être le fond de notre vitalité, se trouve liée par mille nœuds, rattachée par mille atavismes à ce complexe de formes de second ordre, à cette culture de second choix. Tandis que sous l’enveloppe des formes officielles nous rendons hommage à des valeurs élevées, sublimées, l’essentiel de notre vie se déroule en cachette, sans sanction venue d’en haut, dans cette sphère familiale, crasseuse, et l’énergie émotionnelle qui s’y déploie est cent fois plus puissante que celle dont bénéficie la maigre couche de l’officialité. »

RETOUR AU LIEN
En analyse, il est souhaitable d’entrer en contact avec la sphère « crasseuse » et qui fait honte, non parce qu’elle est pathologique ou destructrice, mais parce que l’analyste ne peut pas l’accueillir, faute de pouvoir la penser.
Une fois de plus je pense que, quelle que soit l’explication théorique que nous pouvons trouver pour expliquer tel ou tel phénomène ou comportement d’un patient, on aura tendance à le coincer par une forme « noble ». Mais il faut aussi laisser place à cette source d’énergie venue des petites vérités, de ce terreau irréductible au discours partagé, qui est son réel « propre » et son imaginaire. Je pense que la meilleure façon de ne pas soumettre de façon réductrice le patient à « la forme » est d’être attentif au lien. C’est par le lien que le patient peut garder ce qu’il a de plus précieux sans le sacrifier sur l’autel des valeurs de l’analyse. Le lien essentiellement pathique entre deux singularités favorise l’échange de l’immature qui n’est ni transféré ni transférable. Cependant le patient aura toujours à lutter contre la forme de l’analyste, dominante par sa position et ce, quelle que soit la volonté de ce dernier de n’en point abuser.

L’immaturité vient ici en quelque sorte dire le vrai Soi, ce que l’on est pour soi par devers soi, si on pouvait se le permettre sans jugement, sans culpabilité et surtout sans entraîner la solitude et l’abandon par autrui. Or il ne s’agit là ni de l’enfant dans l’adulte, (ces bribes d’enfance qui surgissent), ni de la régression telle qu’on l’a vue la dernière fois – qui affecte la relation entre analysant et analyste dans leur interdépendance -, mais de la poussée juvénile que chacun a gardée et qui souvent n’a pas trouvé occasion ni preneur. Serait-ce cela l’expression la plus naïve de la libido ?
En principe l’association libre peut nous ouvrir ces chemins des singularités non mortifères ni perverses ! Que les analysants ne livrent pourtant que par fragments. Car la honte est toujours là. On a trouvé le moyen de les déculpabiliser en donnant à ce monde statut de « fantasmes » ! Mais est-ce bien raisonnable de réduire ainsi au fantasme cet amour pour son propre soi inachevé, l’amour de son immaturité non dissible, non recevable sous peine d’être immédiatement reprise par une forme quelconque ?
D’où mon intérêt à isoler dans la relation entre analyste et analysant une part soustraite à toute interprétation possible, à tout sens venu d’ailleurs que de l’immanence du lien.
C’est une garantie contre la honte infligée par une compréhension souvent réductrice. Etre compris peut être un sentiment de soulagement extraordinaire, à condition que ça tombe bien, que ça réponde à une question, que ça porte sur un fragment, que l’on ne soit pas entièrement compris. Toutes choses impossibles d’ailleurs, mais qui existent à la fois comme attente (régressive) et comme illusion chez le patient. Etre compris peut aussi provoquer une sorte de honte, car même si une construction ou une interprétation peut être juste, il y a forcément un appauvrissement, une réduction à l’énoncé même. C’est alors la honte qui vient, inavouable comme le ressentiment, entraînant la culpabilité envers l’analyste qui se donne tant de peine, et qui appauvrit par sa « compréhension » l’expérience vécue.
La non-intervention, le silence de l’analyste qui semble s’abstenir d’interpréter, ne sont aucunement une garantie contre cette réduction. L’analyste se réserve le droit d’en penser ce qu’il veut. Il n’entre pas dans la situation en dévoilant sa propre immaturité qui ne se manifeste que dans un échange spontané dans une situation hors norme, sans utilité aucune. Silencieux, il reste l’adulte par excellence. D’où puiser le courage pour lui livrer le moindre fragment de ces petites vérités personnelles et immatures, si l’on a la certitude qu’elles vont trouver place dans le grand livre de la psychanalyse ? À moins qu’on ait, au mieux, la bienveillance d’un vieux qui signe l’arrêt de mort de la poussée juvénile souvent transgressive.
On voit que la régression – quand elle a lieu et, je le répète, elle n’a pas lieu dans toutes les analyses – peut aussi devenir dangereuse si l’analyste prend le pouvoir et sur-interprète en fonction d’une idée préformée qu’il aurait d’un état « adulte » du patient. L’état adulte peut alors s’assimiler à un état terminal… comme la phase du même nom. En cela je pense que le lien doit être pensé comme élément non-analytique, pratiquement asocial, et absolument singulier. Lien asocial comme l’est le lien amoureux dans ses commencements, à distinguer évidemment du projet d’une vie à deux et tout ce bataclan qui tend toujours vers une conjugalisation socialement acceptable. Asocial, comme peut l’être un jeu qui s’invente au fur et à mesure, et dont la seule règle serait qu’il fasse suffisamment plaisir. Sauf que dans l’analyse, ce n’est pas qu’un jeu, car le lien qui se tisse peut l’être pour la vie !

J’avais essayé la dernière fois de faire une distinction entre le lien et le transfert, non pas que le transfert soit hors lien, mais je tiens à les distinguer parce qu’il y a une partie du lien qui n’est pas réductible au transfert. Et même si on pouvait tout interpréter en termes de transfert et contre-transfert, on n’aurait pas intérêt à y recourir. Pour beaucoup d’analysants – souvent les plus gravement empêchés de vivre – il est important qu’il existe un lien non soumis aux règles de l’analyse, ni du cadre, ni de l’obligation de comprendre en fonction de la psychanalyse. Cela vaut pour l’analyste aussi dans son contre-transfert. Le non interprétable signifie pour moi l’attitude interne de l’analyste face au lien qu’il accepte de vivre.
Il me semble important aussi de préciser un autre point : ce qui se termine dans une analyse, c’est le transfert. Le lien peut être pour la vie, même si habituellement la plupart des patients se passent fort bien de la présence de leur analyste une fois qu’ils ont terminé leur analyse.
J’avais écrit il y a quelque temps un texte que j’avais appelé « L’amour paradoxal ou la Promesse de Séparation. » Je disais que la seule chose que l’analyste pouvait promettre, c’était la séparation. Il ne pouvait pas promettre la guérison, même s’il en avait le souhait. La promesse de séparation, jamais énoncée telle quelle, mais qui sous-tend toute analyse, est l’inverse de la promesse d’amour qui se fonde sur un « Je ne te quitterai jamais ». La promesse de l’analyste serait : « Je te promets que tu me quitteras un jour ». J’y parlais du transfert. En effet je continue à penser que l’analyste se doit de ne pas enchaîner l’analysant, et que le but de l’analyse est quand même la fin de l’analyse. Le transfert avec un analyste a en général une fin, sauf si l’analyste s’emploie à le prolonger par des manipulations institutionnelles. C’est le cas des analyses d’analysants devenant analystes. Mais le lien n’est pas réductible au transfert. Et dans quelques cas, pas si nombreux que cela, le lien peut rester vivant, voire essentiel pour la vie, et en tout cas aller bien au-delà de la fin du transfert. Je crois que c’est Tosquelles qui le disait : quand on donne la main à un psychotique, c’est pour la vie. Cela vaut aussi pour certains analysants qui ne sont pas psychotiques. Il faut savoir alors de quels analysants on parle et de quel type d’analyse. Est-ce bien ou mal ? Je n’ai pas d’opinion. Je constate. Et quand je dis pour la vie, je n’en sais rien, puisque je suis encore en vie… Je pense que l’attachement très particulier entre deux individus, qui ont traversé de drôles de situations et toutes sortes d’états, constitue un lien pour certains qui ne se laisse pas « liquider » comme ça, au prétexte que la cure est terminée. Cela va bien au-delà de la notion kleinienne de gratitude.
On peut terminer un transfert, donc le « liquider », faire le tour de la place très particulière que l’analyste a été amené à tenir pendant un temps, mais cela relève de l’analyse la plus classique. Et lorsque c’est le cas, lorsque la composante « transfert » a été la plus importante, alors la fin ne pose pas trop de problèmes. Il en est autrement dans les cures où c’est le lien qui a été l’élément fort, où le transfert « classique » n’a pas été au centre, où l’analyste a été du côté de la construction d’un lien plus que de l’analyse de la répétition. Le problème est celui-là : et si la crainte de devoir rompre le lien au prétexte de finir son analyse empêchait justement certains de la terminer ? Sans oublier que le transfert ne peut devenir lisible qu’après que le lien se soit établi.
Pour les analysants devenus analystes, il y a un trucage : il consiste à se revoir dans le travail commun, à fréquenter les mêmes institutions ou à discuter ensemble de l’analyse. C’est autorisé. Pour les autres, qui ne deviennent pas analystes et qui ne veulent pas ou ne peuvent pas se détacher définitivement de la personne de l’analyste, comment faire ? Jouer la comédie de l’analyse alors qu’il s’agit d’autre chose ? C’est une vraie question, que l’on évite en parlant d’analyses interminables, d’une dette infinie, de la non-castration, etc. La séparation radicale – telle que certains la prônent – de quelqu’un avec qui l’on a vécu parfois des moments si denses, comme avec personne d’autre dans la vie auparavant, est-elle exigible avec une telle férocité ? Et s’ils n’en sont pas capables et pire, si l’analyste lui-même s’y est également attaché, cela mérite-t-il le jugement d’une analyse mal menée, voire ratée ?
Il faudrait avoir plus de simplicité par rapport à toutes ces questions.

LE CONTACT
Le fondement du lien est avant tout non verbal. Il est pathique, sympathique comme le disent certains. Oury en particulier cite volontiers Madliney à ce propos, qui a écrit des choses très intéressantes sur le pathique et le contact.
Le lien est donc d’essence pathique : il appartient à la sphère du contact. Le contact nous fait entrer en relation avec l’autre Moi, le Moi non spéculaire, car je ne suis pas d’accord avec Lacan sur la fonction entièrement spéculaire du Moi. L’autre Moi, non spéculaire, est fait de sensations, de corporéités. C’est le Moi tactile, le Moi des intensités, des flux divers mais aussi des « petites vérités personnelles » constitutives du sentiment d’être soi.

J’avais dit la dernière fois que la pulsion (qui relève largement de l’auto-organisation) était représentée psychiquement de deux manières : par l’affect et par la représentation (donc aussi par le fantasme). Entre affect et représentation il y a des connections multiples. Or la pulsion est aussi soumise au social, bien qu’elle soit le rempart le plus profond de l’organique contre l’influence extérieure. La pulsion est machinée par le social au travers des représentations qui sont en prise avec le collectif.

L’affect est un flux, il se signale surtout par l’intensité. L’affect est une affaire d’intensité : je sens plus ou moins, ou je ne sens pas.
Le lien s’inscrit dans la dimension de l’affect et des intensités, même s’il est rarement dépourvu de représentations. Lorsqu’on éprouve quelque chose, on ne peut pas n’en rien penser ni n’en rien imaginer. Il nous faut des formes et des causalités, sinon on est malheureux. Donner sens, donner « forme » est une nécessité pour l’humain face à un autre humain. Un peu de sobriété ne saurait nuire dans cet exercice. Il y a donc ces deux pôles : d’une part la vie pulsionnelle, dans laquelle le sujet n’est pas à proprement parler seul mais où il a affaire à ce que j’appelle son « propre », et d’autre part l’interaction, c’est-à-dire l’interdépendance psychique et émotionnelle.

Le lien pathique met en relation le propre d’un sujet et le propre de l’autre, de manière silencieuse mais dynamique et parfois très forte. Quand je parle de la résistance de l’analyste, c’est quand il résiste au lien, qui n’est pas toujours positif d’ailleurs : le lien peut être d’antipathie par exemple.
Ce lien pathique n’exclut pas le langage – on se dit des choses par-devers soi – mais le lien dans sa consistance ne dépend pas seulement de ce qui est verbalisable.
Il y a donc, dans une relation analysant-analyste, deux modalités « d’être avec » qui se croisent sans cesse :
1) le niveau verbal qui est la communication, le discours, même quand on se tait, car la pensée emprunte les structures du discours.
Les associations libres sont à cheval entre ce niveau et le suivant.
2) Le niveau pathique, non verbal, affectif (que l’on a vu être le mode privilégié dans la zone du « défaut fondamental », mais qui n’est pas exclusif de la régression !). Ça ne passe pas par la communication mais par la contamination, contamination d’états psychiques, empathie. Ça saute de l’un à l’autre. Par exemple l’angoisse profonde est contagieuse. « Son angoisse m’a sauté dessus. » Oui, ça saute de l’un à l’autre, et parfois dans les deux sens. Les états de l’analyste peuvent aussi contaminer l’analysant. Tout cela relève dans la théorie freudienne du problème économique, comme l’indiquait si joliment le titre du livre de Lyotard, L’économie libidinale. Freud ne parle pas de ce qui se passe « entre ». Les affects se transmettent de manière parfois clandestine, en tout cas souvent silencieuse. Les représentations sont en rapport avec le langage. Quant à la libido, à l’Éros, c’est un flux qui relie. On ne s’énamoure pas seulement d’images, mais aussi d’états que l’autre provoque en nous ; son image vient seulement donner consistance, donner forme. Dans l’analyse, on sait bien que l’image de l’analyste n’est pas ce qui a priori provoque l’amour, c’est d’autre chose dont on l’investit. Il devient alors image, secondairement. Les images – hormis les tableaux des grands peintres, ce qui est tout à fait autre chose – arrêtent les flux. Elles les fixent et souvent les dégradent parce que l’image capture, arrête l’énergie libre. Éros est donc une force d’attraction et de production. La représentation est une mise en forme où interviennent les éléments mnésiques formateurs des représentations de l’énergie libidinale qui circule. La libre circulation de la libido est cependant impensable. L’humain vit avec les humains, il ne peut être sans relation d’objet, même à l’état schizophrénique.
Il n’y a donc pas opposition entre une libre circulation libidinale et la capture par les objets et les représentations langagières, mais opposition entre le chaos et la forme. Les représentations sont donc des configurations anti-chaotiques. J’appelle forme – et c’est pourquoi je trouve intéressant ce qu’en dit Gombrowicz – toute configuration signifiante que l’on donne à l’autre, ou à une relation, ou à ce qu’on éprouve soi-même qui le rend acceptable pour un autre.

Pour en finir avec l’enfant – et donc avec le jugement de Dieu ! – voilà en résumé les trois modalités que je discerne de la notion d’enfant dans l’analyse :

1) L’enfant dans l’adulte apparaît en analyse de façon ponctuelle et locale. L’analysant peut très bien entendre et accepter qu’on parle de cet enfant et qu’on aille chercher les causes et les situations où cet enfant a été mis à mal ou encore comment certaines souffrances se sont constituées. Cela ne signifie pas que le patient soit dans un état de régression. C’est à cela qu’on a le plus souvent accès. En gros, la zone œdipienne suffit à accueillir les bribes d’enfance.

2) La régression à proprement parler affecte la relation ; elle est un processus qui s’installe dans une certaine durée. Ce processus concerne la relation entre analysant et analyste. C’est flagrant dans les descriptions de Balint. Dans la régression, l’analyste doit s’ajuster aux besoins du patient sinon il risque de répéter ce qui a été à l’origine du traumatisme. On constate dans la régression également le faible impact sur la cure des interprétations langagières. Dans la régression, ce qui est déterminant c’est l’affect et la disponibilité absolue de l’analyste, mais il ne faut pas confondre tout cela avec ce que j’appelle le lien, qui existe aussi en dehors des moments de régression. C’est pourquoi j’y insiste tellement.

3) Et puis il y a le « devenir enfant ». En plus de l’enfant dans l’adulte et de la régression, je pense qu’on peut, dans nos réflexions, faire une place au « devenir enfant ». Devenir enfant est une expression nietzschéenne, je m’excuse de ce manque de modestie ! Devenir enfant, ce n’est pas l’enfant qu’on a été, que l’analyse essaie justement de soigner -entre autres. Ce n’est pas un retour sur le passé mais une ouverture au devenir. Pourquoi « enfant » ? Parce que c’est une manière d’affirmer qu’il ne s’agit pas de devenir « adulte ». De devenir ce que l’on attend de vous. Ce que l’on – tous les « on » – attend de vous est préformé, connu et appartient forcément « au vieux monde ». Devenir enfant c’est l’acceptation de notre immaturité, de notre créativité et du fait qu’on est toujours inachevé. Que la forme achevée est toujours une sorte de mort. On ne peut repartir que d’un inachèvement. Or il est très difficile de ne pas se laisser prendre au piège des formes fixes à tous les niveaux. Je pense que certains effondrements après un succès professionnel, ou un mariage, ou une naissance par exemple, viennent du fait que le sujet est arrêté dans une forme qui le prend en otage, et il oublie qu’il n’est pas que cela. Par exemple « ingénieur » ou « mari » ou « père ». Pour la mère, on a expliqué que sa dépression post-partum était due à un changement brutal des hormones. Cela est vrai en partie, mais j’ai constaté cela aussi chez les pères. Certaines mères de prématurés s’effondrent après avoir récupéré l’enfant qui avait séjourné en couveuse, donc après avoir endossé leur rôle, bien après leur accouchement et donc le changement hormonal.

Toute forme est un appareil de capture qui, à la fois, apaise le tourbillonnaire de nos pulsions-affects-percepts pendant un laps de temps et, à la fois, arrête le flux de la libido. La théorie, toute théorie – même celle rudimentaire dont chacun se sert pour essayer de comprendre ce qui se passe à un moment donné dans une cure -, toute théorie est un appareil de capture. On ne peut pas vivre sans essayer de faire des théories, sans essayer de comprendre, sans explications et donc sans recours à quelque référent. Sachant cela, on peut au moins être très méfiant à l’égard de toute idée de forme « adulte ». Dans le sens de la forme de l’achevé. Donc aussi des exigences qu’implique la notion de l’être humain adulte.

Si l’expérience nous a appris qu’on ne se portait à peu près bien qu’au prix de l’acquisition d’une certaine autonomie, celle-ci ne doit pas être confondue avec ce qu’une vision toujours sociale et actuelle ou théorique exige d’un adulte. À quoi nous pouvons maintenant ajouter qu’il ne faut pas non plus confondre l’exigence de la société avec l’emprise de la forme que véhicule l’analyste lui-même. D’où ma méfiance de longue date de tout « critère » de fin d’analyse ! Ce sont toujours des critères qui exigent l’abandon de l’immature…

La notion d’autonomie ne signifie pas la liberté complète – qui n’existe d’ailleurs pas – mais plutôt une indépendance relative, non déprimée, la capacité d’être seul sans se sentir abandonné, la capacité de se repérer dans sa propre sphère de plaisirs, et de reconnaître, même si on en souffre, les limitations qu’impose la réalité de l’existence d’autrui, ainsi que la culture, au sens large du terme, quand culture il y a ! Or la demande sociale d’être adulte est trop souvent liée au conformisme le plus banal, le plus trivial, pour que l’analyste n’ait pas à en faire son credo pour le patient. C’est plus vite dit que fait, car tout cela est très difficile à tenir, même quand on est convaincu du bien-fondé de ces arguments. L’immaturité – à condition que l’on s’entende sur ce que ce mot signifie dans ce contexte – peut être un signe de santé mentale et de force de vie. Si en revanche elle n’est pas reconnue, et pire, à aucun moment partagée par l’analyste, elle peut devenir source inutile de culpabilité et entretenir une souffrance psychique fixant le patient dans un état de dépendance à l’analyse, vécue comme normative, et même lui faire croire abusivement que, par défaut de soumission, il resterait « malade ».
Je pense que l’analyse devrait, si possible, sortir l’analysant des répétitions de ses malheurs d’enfant pour qu’il puisse enfin « devenir enfant ». Devenir cet être en devenir. Or je constate de plus en plus une dérive de l’analyse qui est devenue « adaptative » sans le vouloir, même en France (ce n’est plus le privilège des Américains). Une des versions à la française de l’adaptation, et ceci pour les raisons apparemment les meilleures, est celle-ci : il arrive que l’analyste pousse l’analysant à aller à la recherche de certaines vérités historiques qui peuvent aider la cicatrisation des blessures et des traumas de son passé, de même que cela aide à comprendre tout simplement les raisons de certaines lubies ou symptômes parentaux dont il a souffert. Pour d’autres cela s’assimile à une dette envers les ancêtres. Cela est devenu une évidence pour beaucoup et je suis d’accord sur l’importance de certaines investigations.
Mais il y a un grand « mais ». Dans certains cas, on en est arrivé à imposer au patient, au nom de ce passé, une fidélité à ses traditions les plus mortifères, sans jamais se douter du poids que cela représente. Sous couvert d’explorer le passé, et même de lui redonner une légitimité, certains s’y sont pris les pieds et y sont restés englués. Au nom de ce passé, les analysants sont contraints de se fabriquer une identité, des habitudes importées du passé. Au nom de ce passé, le plus souvent par culpabilité, ils sont pris au piège d’une forme qui les domine, imprime leurs conduites et, pire, leurs valeurs. Ils sont devenus des adultes professionnels d’une tradition, et ceci par l’entremise de leur analyse. Alors le « devenir enfant » passe à la trappe, est définitivement enfoui. Le recours à la fidélité, qu’elle soit à une personne, à des coutumes, à la commémoration obligée, est mortifère et équivaut à la soumission à un appareil de capture. Tout cela est très délicat à traiter et, de plus, on n’est jamais sûr d’être politiquement correct.

FORME – CHAOS
Une théorie peut donc être vue comme une forme. Toute représentation est aussi une forme, comme on vient de le voir, une configuration particulière du chaos, de l’inorganisé ou du non-sens. Une théorie prélève des données ou des concepts dans un champ particulier – qui peut tendre à se confondre avec la vie même – et les met en relation. Penser la moindre des choses, qu’elle soit vraie, fausse ou invraisemblable, c’est configurer des éléments épars et leur donner une apparente cohésion. Dans la langue il y a les mots et la syntaxe. Des mots sans syntaxe, c’est le début du chaos. La syntaxe (qui s’actualise par la grammaire) configure la langue avec des éléments de la langue. Chaque langue est la forme qui actualise la disposition native au langage de l’humain. Je ne parlerai pas du signifiant qui est un sous-chapitre de cette question.
Ma question n’est donc pas, comme je le disais récemment, « D’où viennent les enfants ? », mais « D’où viennent les pensées ? ». Car pour la question « d’où viennent les enfants », il y a les théories sexuelles infantiles, qui valent ce que vaut n’importe quelle théorie pour capter le réel et lui donner une forme pensable, peu importe ici qu’elle soit juste ou fausse, efficace ou non. Toute théorie est une tentative de mise en forme, hypothétique quant à son adéquation au réel.
Il y a donc cette opposition de fond que j’emprunte à Gombrowicz et qui est chaos / forme. (Je dis « forme » pour aller plus vite. Vous avez bien compris que c’est dans le sens de configuration.)
De ce point de vue on pourrait dire qu’au sens le plus strict, « seul le chaos est réel ». Je tombe là sur une phrase d’un auteur de science fiction, Norman Spinnrad. Les auteurs de science fiction proposent en toute liberté des théories sur une seule chose : les possibles imaginaires du réel.
La nature même, dès lors que nous la nommons et la décrivons, est prélevée sur le chaos, elle est une construction signifiante humaine.
Ce sont là des idées générales. Des tonnes de livres ont été écrits à ce sujet, je vais très vite. J’en arrive aux relations entre les humains et ce qui dans leur assemblage est un équivalent de chaos.
Une guerre est une organisation belliqueuse de deux parties au moins. Mais les effets immédiats d’une guerre provoquent à des degrés variables du chaos. Sans aller si loin, une assemblée d’individus, une situation, peuvent être un chaos total, impossibles à décrypter, devenues folles par une rupture du système des conventions.
Et l’on peut se demander si notre approche de la folie ne relève pas avant tout de notre nécessité de pouvoir tout simplement supporter la présence du chaos et en penser quelque chose. On peut faire « L’histoire de la folie » comme l’a faite Foucault mais cela n’exclut pas le fait que l’individu dit « normal » a peur devant l’expression de la folie. Pour que l’individu dit normal supporte tant soit peu la folie, il lui faut se prémunir contre le chaos de sa propre pensée face aux « fous », il faut donc qu’il les mette dans une forme. Cette forme va changer avec le temps. C’est cela le progrès ou le changement de nos connaissances, de nos nosologies ou de nos théories sur ce qui provoque notre chaos intérieur. Que par ailleurs ces catégories et ces théories nous servent à aborder et à soigner les fous est important mais secondaire dans la lutte contre le chaos de notre propre pensée et nos émotions face à eux.

Depuis peu, quelque chose de nouveau est apparu : bien que Ferenczi et Balint aient largement défriché le terrain, plus près de nous des gens comme Searles ou Benedetti sont dans cette même ligne. Ils constatent qu’on n’entre pas en relation impunément avec un fou sans risque de contamination. Ce n’est pas la folie qui se transmet au thérapeute, mais il vit l’exigence de puiser en lui-même des éléments inconnus pour entrer en contact avec eux. C’est le fameux transfert symbiotique. Tout cela est en tout cas signe d’une moindre peur de la relation chez les thérapeutes et ouvre un recours à une autre syntaxe, donc fabrication d’un tout autre langage. Quelques éléments de cette syntaxe établissent de nouveaux liens qui, au lieu d’être en circuit fermé dans l’individu fou, vont le connecter à la psyché du thérapeute. Et là nous sommes devant une nouvelle forme plus difficilement pensable, puisque celui qui pense l’autre (le fou), doit inclure dans sa pensée de l’autre sa propre affectation par cet autre.
La forme est donc la théorie qu’on a de l’autre, ici théorie prise ici dans l’acception la plus simple. Je rappelle à ce propos ce que disait Deleuze : « Tout co-existe et la théorie est un appareil de capture. »

POUR CONCLURE
Je tourne donc pour l’instant autour de ceci : la régression, le transfert, le lien, l’immaturité, l’enfant dans l’adulte, le devenir enfant, la Forme et le chaos.
C’est là que Balint a été assez fort en introduisant une voie moyenne entre la vision de Freud, axée sur le père et la loi, et celle de Ferenczi, axée sur la mère toute permissive et s’ajustant aux besoins jusqu’à n’en plus pouvoir. Il a proposé pour l’analyste (et le dernier Ferenczi tendait vers cette solution) simplement d’être naturel pour tenir les deux positions extrêmes, ce qui n’exclut pas le travail « classique », mais introduit des re-créations en quelque sorte. Et surtout il a introduit l’idée de la troisième zone, celle d’où est exclue toute représentation de l’autre. La zone de la création, la zone où le sujet est seul, quasiment sans objet. Balint insistait pour dire que de cette zone psychique naissaient l’insight et toute forme de création, mais aussi sans doute la possibilité de jouer.
Or malheureusement, souvent, ce sont les patients eux-mêmes qui m’empêchent de jouer et d’établir ainsi un lien au-delà du travail à proprement parler. Certains en sont terrorisés, ils « savent » ce que doit être une analyse, c’est-à-dire qu’ils ont totalement intériorisé la forme d’une analyse standard, même sans avoir lu les analystes. C’est pourquoi lesdits psychotiques, les analysants non standard, les états-limite comme on dit, mais aussi bien d’autres, quand ils découvrent que c’est possible, sont infiniment moins ennuyeux. Ils me laissent davantage de liberté et, du coup, l’analyse elle-même prend une autre dynamique, sans parler du plaisir pris à l’analyse, ce qui n’empêche pas de revisiter les lieux du désastre. Il n’est pas étonnant que les idées nouvelles nous viennent récemment des analystes qui s’occupent de patients difficiles, c’est-à-dire ceux qui sont censés ne pas avoir de transfert, les insoumis en quelque sorte, ceux qui nous apportent le chaos, notre chaos face auxquels notre savoir n’est pas opérant. Notre rapport privilégié à eux passe par le lien.

Mais le lien, de quoi est-il fait, une fois qu’il est admis que c’est de l’affectif, qu’il est hors du transfert qui ferait appel à une interprétation ? J’ai envie de dire qu’il est de nature « magique ». Il n’exclut pas les mots, mais son aire est « le contact » et le lien pathique. Son domaine est marqué par la tonalité, on peut dire le « tonal ». Il prend racine dans la zone de la création.
Le lien est d’essence musicale, il n’est pas verbal. Nul besoin de régression pour qu’il soit. Il est toujours là, même en négatif, quand on a du mal à sentir l’autre. On parle de confiance, de fiabilité de l’analyste… Pauvres mots, déjà connotés de tant de bienveillance. Tout cela est certes nécessaire, mais ne dit pas ce qu’est un lien, ni ce qu’est l’atmosphère « arglos » dont parlait Balint. Une atmosphère sans malice aucune ! Donc sans pré-figuration.

Le plan du tonal (ce terme rappellera à certains Castaneda) qui est le support du lien, c’est la « Stimmung » (en allemand Stimmung vient de Stimme : la voix), c’est l’ambiance, l’atmosphère, le fluide, le temps qui coule dans une tonalité partagée. L’anté-forme de la signifiance et de la représentation, fil tendu par-dessus le chaos toujours possible.
Je me demandais l’avant-dernière fois d’où venaient les idées.
Eh bien je dirais que les idées – les vraies – nous viennent du tonal, de cette sphère hors représentations préexistantes ; elles nous viennent du plan de la musique, même si nous ne sommes pas musiciens, même si nous sommes sourds. Les musiciens donnent une forme, la composition, à ce plan de vie le plus élémentaire et le plus près de ce que produit l’affectation d’un corps par un autre. Les non musiciens, ceux qui font d’autres recherches, des recherches à une question que leur pose la vie, tirent du tonal la matière première à toute idée. C’est ce qui permet de penser. Le tonal est la consistance des premières perceptions du monde, bien sûr encore non visuelles, non langagières. La voix et le rythme préexistent à tout, c’est donc le plan de la musique. Alors, quand on en est là, j’ai envie de dire : par pitié, laissez votre mère tranquille ! Qu’elle ait été bonne ou mauvaise, présente ou absente, elle vous a donné la voix et le rythme. Avec ça on peut déjà beaucoup, si on ne s’enlise pas à répéter jusqu’à la nausée, jusqu’à les apprendre par cœur, les traces arrangées en souvenirs traumatiques. Il y a les traumas, je serais la dernière à nier leur importance dans le mal-être actuel de quelqu’un ; mais il y a toujours cette aire du propre qui ne peut pas être entamée. Encore faut-il la trouver, et dans certaines vies très chahutées, je crois que la trouver est la chose la plus difficile, tant est grand le soin que mettent certains à la tenir hors de la portée d’autrui, voire d’eux-mêmes. Mais nous avons tous ce fond de musique humaine, et puis ensuite seulement, il y a la maman, le papa, le père, la société, les clans, et le monde, et puis le multiple du chaos… Mais pour commencer, et pour finir, il y a le tonal, la Stimmung intérieure, et celle qu’on fait régner, qui colore et infléchit les pulsions et les accompagne dans leur recherche d’objet. Quand elle est favorable, ce qui ne signifie pas le beau fixe des météorologues, si elle est seulement perceptible comme musique propre, alors elle apporte des idées, des réponses à des questions ou appréciations des objets du monde, qu’ils soient roses, noirs ou mordorés.

Le lien est donc une base mais peut être aussi un enchantement. Pensez au « charme » qui vient du karma. Il ne fallait pas trop charmer, sous peine d’être accusé de sorcellerie, et maintenant de séduction. Mais songez à une vie sans enchantement, dépourvue de charme… Triste monde. Or c’est une grande partie de l’analyse qui est sous le coup de l’interdit de charme. Côté analysant, on est aussitôt taxé d’hystérique ; côté analyste, il ne faut pas séduire pour permettre les différentes castrations, privations et pulsions agressives, et surtout, honorable souci, pour éviter d’exercer un pouvoir trop grand sur le patient déjà enclin à la soumission. Comme si la sévérité n’attachait pas, n’hypnotisait pas, en pire… Quant à la fameuse neutralité, je le dis le plus fermement du monde, ça n’existe pas. Tout au plus l’ennui… qui est avant tout un affect, bien que pénible, quand ce n’est une tentative de meurtre avortée dans l’œuf.

Je finirai par où j’ai commencé. Depuis le début de la psychanalyse, deux tendances ont toujours coexisté : la tendance qui privilégie les processus de libération, de la création, du devenir enfant, et la tendance qui privilégie les privations, les castrations, les processus de la maturation, du devenir adulte. Parce que chez les théoriciens de la psychanalyse il y a toujours eu lutte entre l’amour du rebelle et l’amour du censeur.
L’idée de l’immaturité me semble alors être un point de déséquilibre intéressant à explorer.

Je conclurai enfin avec des remerciements spéciaux à Monsieur Witold Gombrowicz.

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