La naissance de la pensée – Winnicott, Damasio

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SÉMINAIRE II.4
25 MARS 2001

INTRODUCTION
Jusqu’à présent j’avais parlé de l’émergence de la pensée comme d’un événement contemporain au sujet qui le vit. On a également vu qu’il pouvait être commode de se référer à un Principe de Conception comme un au-delà du Principe de Réalité. Les notions de « Principes » sont des notions abstraites qui nous permettent de mettre un peu d’ordre dans nos idées et les phénomènes observés.
Il y a deux niveaux distincts, que j’avais illustrés l’année dernière par les notions de carte et de territoire.
On peut dire aussi qu’il y a des événements psychiques dont le sujet peut rendre compte, chacun à sa façon, telle la révélation de Beckett ou un simple moment d’Insight en analyse, auxquels l’analyste tente de donner une place par rapport aux catégories de pensée théorique. Ce sont des spéculations auxquelles ces phénomènes donnent lieu, spéculations qui contribuent ou non à une théorie psychanalytique qui les englobe : théorie que l’on peut appeler la fiction ou encore le grand récit. Il y a les grands récits de la science, de la psychanalyse, qui sont les descendants des grands récits qu’ont été et le sont encore dans certaines régions du monde les mythes fondateurs. Ainsi on peut prélever à partir des petits récits que sont les histoires que les analysants nous racontent des fragments, des séquences que l’on isole, que l’on tripatouille plus ou moins et qui vont pouvoir rentrer dans une ou plusieurs séquences du grand récit, qu’est la théorie de référence. C’est plus particulièrement le cas des fictions théoriques qui parlent des « origines » de la pensée, des pulsions, des rapports d’objet : elles sont d’autant plus proches des mythes que peu vérifiables. Les théories différentes concernant la même question peuvent être vues comme autant de versions différentes d’un même mythe.
Et puis il y a les « idées » qui viennent à l’analyste comme ça, à partir de sa réflexion, des intuitions cliniques et théoriques qui ne proviennent pas d’un moment « vécu ». Les grands « concepts » ne sont pas tous issus d’une clinique. Mais la clinique est censée les « vérifier ».
La plupart de nos spéculations théoriques en analyse sont basées sur des événements psychiques dont le sujet ne peut pas témoigner pour la simple raison qu’il s’agit de nourrissons, c’est-à-dire qu’ils relèvent du deuxième cas de figure. A ceci près que l’on suppose que le nourrisson les vit vraiment.
Tout ce qui a trait à l’origine, que ce soit des pulsions, de la pensée, de la relation d’objet, donne lieu à des spéculations, souvent à partir d’intuitions issues soit à partir de sa propre analyse (pensez à l’auto-analyse de Freud, mais aussi d’autres), soit à partir d’observations de bébés. Cela a été le cas pour certaines grandes découvertes comme le « Fort-Da » par Freud, le « Stade du miroir » par Lacan, et « l’objet transitionnel » par Winnicott. Mais le sujet-bébé qui est supposé les vivre ne peut rien en dire, pour la bonne raison que c’est un sujet qui ne parle pas et qu’aucun sujet ne pourra s’en souvenir puisque ses expériences font partie de l’amnésie infantile.
Or on a tendance à imputer à de l’observation un certain nombre d’idées concernant la petite enfance, concernant l’origine, et quand on regarde de plus près on voit bien que ce sont des constructions qui ont lieu à partir d’une observation déjà interprétée. Le génie du théoricien consistera à avoir de bonnes intuitions, suffisamment généralisables.

WINNICOTT ET LA NAISSANCE DE LA PENSEE 
Je voudrais maintenant revenir sur ce que dit Winnicott à propos de la naissance de la pensée.
Ceci n’est pas un séminaire sur Winnicott, c’est seulement une incursion, très personnelle, dans un fragment de pensée de Winnicott.
Voilà longtemps que Winnicott m’accompagne dans mon travail. Et depuis quelques années il devient incontournable dans des cercles psychanalytiques, où il y a encore dix an,s on le tenait à distance comme un bon psychothérapeute, un peu simple au regard des théories à la française. Or Winnicott n’est pas du tout simple. Souvent la notion de simplicité est confondue avec le factuel ou l’empirisme. Le vrai contraire du simple, c’est le complexe. Effectivement la pensée de Winnicott est complexe. C’est quoi le complexe ? C’est le non linéaire, le plié. Le complexe est fait de plis. Expliquer, c’est déplier, mais quand on déplie, on ne trouve pas une ligne droite, avec un aller-retour entre une cause et un effet ; on trouve des surfaces, des réseaux, un maillage. Malheureusement on a tendance à utiliser Winnicott à partir de certaines facettes de sa pensée où l’on peut avoir l’impression qu’il y a des lignes droites, des parcours simples c’est-à-dire des relations de cause à effet univoques.
Ce qui est fatal, et ceci vaut pour toutes croyances en une causalité simple. En fait, il ne faut pas croire à une « cause ». Je ne fais pas de jeux de mots, n’y voyez pas d’allusion…
Ce qui est fatal de toute façon, c’est de croire. Il y a eu un temps où il fallait défendre Winnicott. Ce n’est plus le cas. Et de nouveau ça c’est inversé : on s’est mis à trop « croire » Winnicott », à le simplifier.
Or il faut lire chaque auteur de psychanalyse en se laissant affecter, entraîner par le processus intellectuel qu’il a su déclencher, mais en même temps ne pas oublier qu’il s’agit simplement d’un auteur, d’un sujet particulier qui met en scène, pour les autres, ses propres hantises, telles qu’elles sont réactivées par les problèmes qu’il rencontre dans sa pratique.
Je ne veux pas insinuer pour autant qu’on ne peut pas lire un auteur de psychanalyse sans se livrer à sa dissection biographique. Pour voir si Winnicott (ou tout autre analyste) « vaut » quelque chose, il faut que je puisse retrouver, tôt ou tard, ses idées dans ma pratique. En ce qui me concerne, je suis sensible à une façon de dire et d’écrire qui me mettent dans un état réceptif meilleur pour écouter mes patients. Mais il s’agit de rester attentif à ce qui relève d’une obsession trop particulière à tel ou tel auteur – même si cette obsession est une bonne idée. Car sa généralisation abusive risque d’entraîner le « croyant » dans des zones où il n’est plus du tout chez lui, et son patient non plus.
Par exemple je commence à remarquer chez Winnicott certaines obsessions qui lui sont propres, les mêmes qui sans doute lui ont permis de comprendre ce que d’autres n’ont pas compris, mais qui sont aussi sa butée.
Ainsi, il m’est apparu comme une évidence que Winnicott était, malgré son côté bonhomme, littéralement attiré par le chagrin. Cette attirance lui est propre. Elle lui a permis d’avancer là où personne ne s’y était aventuré, mais cette importance du chagrin lui a fait croire qu’il en était ainsi pour tout le monde. Nos ancrages personnels dans le monde influent sur notre lecture du monde, et quand on « théorise », cette lecture peut devenir fausse ou excessive pour certains. Je prends Winnicott comme exemple parce qu’il traite justement « des origines », donc des événements psychiques ancrés dans la petite enfance, dont l’intéressé, celui qui les vit ou les a vécus, ne peut rien en dire. Et on a souvent l’impression, à tort sans doute, à cause du style direct de Winnicott, qu’il s’agit uniquement d’observations, là où en fait il n’y a que spéculations. Certes il s’appuie sur une expérience riche en observations de petits enfants et de leurs mères, mais quand il s’agit des origines de la pensée par exemple, il ne peut pas s’agir de simples observations. Ce sont des intuitions de Winnicott et des constructions à partir de situations vécues. C’est autre chose qu’une observation qui peut se vérifier et se répéter.
Qu’est ce que j’entends pas attraction par le chagrin ?
Dans l’article que je vais commenter concernant la pensée chez l’enfant, dès le préambule Winnicott, commentant sa propre difficulté à penser ce problème, dit :

« Alors je me lance, en dépit de l’avertissement du poète : « penser c’est être empli de chagrin ». »

Voilà le soubassement personnel de Winnicott concernant ses réflexions sur la pensée. Je n’y souscris que partiellement. Pourquoi  partiellement ? Parce que je ne crois pas que « penser », c’est nécessairement être empli de chagrin. Certes il n’y a pas de pensée qui ne soit « affectation », venue soit du dedans – un besoin, une image mentale, une pulsion,un affect -, soit du dehors -une émotion, une perception -, ou toute affectation venue de l’autre, des autres ou du  monde. Donc dire d’emblée que penser c’est être empli de chagrin, nous dit quelque chose sur l’attitude intime de Winnicott. D’ailleurs on retrouvera cette attitude plus tard.
Autre remarque : Winnicott distingue la pensée verbale de la pensée pré-verbale, mais il ne distingue pas la pensée préverbale de la pensée non-verbale qui perdure tout au long de la vie et qui n’est pas une pensée « régressive ».
La pensée non-verbale évolue et ne se laisse pas cantonner aux expériences pré-verbales. Un peintre pense avec des formes et des couleurs, et il n’est pas dans le pré-verbal, comme le musicien pense avec des sons et des rythmes, des compositions qui ne sont pas pré-verbales. Et tout un chacun, de façon moins exclusive, a des modalités de pensée qui ne sont pas toujours exprimées en mots. Pour les communiquer ensuite à d’autres, cela passe le plus souvent par le verbe, mais il y a des restes et des aménagements qui échappent à la logique du discours verbal. Il y a chez Winnicott une très grande attention portée au retour des formations psychiques et émotionnelles de la petite enfance, mais du coup on passe à côté du non-verbal de l’adulte (cf De l’amour à la pensée, de H. Macedo).

Pour commencer, je ferai donc un constat : pour Winnicott, le fait initial est rarement l’enfant ayant quelque chose en propre, contrairement à Freud qui pouvait parfois donner l’impression d’aller seulement dans le sens d’une auto-organisation, et ne pas tenir assez compte de l’environnement. Pour Winnicott, l’unité initiale est l’ensemble mère-enfant. Elle sera à la base de la plupart de ses hypothèses. La manière dont s’est comportée la mère, ou l’environnement, vis-à-vis des besoins de l’enfant sera le module qui expliquera la plupart des manifestations ultérieures du pathos de l’adulte. Ainsi dans le transfert, pour Winnicott, l’analyste sera presque toujours à la place de la mère qui devra essayer de ne pas répéter les erreurs du passé. Une fois son hypothèse initiale admise, elle donne raison à tout ce qu’il avance. Mais comme Winnicott a une grande liberté, il se permet de rester obscur ou d’admettre des paradoxes, et le danger de se référer à Winnicott parce qu’il serait plus « clinique », réside justement dans la simplification et l’évitement de ses propres paradoxes.
Il y a donc au moins deux paradigmes winnicottiens :
– le premier : tout, ou presque tout, s’expliquerait par l’influence de la plus ou moins bonne adaptation de l’environnement (la mère essentiellement) aux besoins du bébé. Celui-ci est évident.
– Le deuxième dit que si l’on craint quelque chose, c’est que ce quelque chose a déjà eu lieu, mais que le sujet n’était pas là pour le vivre. La peur de l’effondrement, signifie que l’effondrement a déjà eu lieu, la peur de devenir fou, c’est qu’on a déjà vécu la folie.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Le sujet n’était pas là pour vivre quoi ? Voilà typiquement la « complexité » de Winnicott. Il ne l’explique pas. Il ne déplie pas cet énoncé. Or il n’y a là aucune évidence. Il ne s’agit pas de refoulement au sens freudien du terme. Cela est arrivé à qui ? Non pas au sujet, mais au Moi ? Un Moi primitif qui n’a pas conscience qu’il est lui-même ? Qui n’a pas intégré l’expérience vécue ? Mais cela repousse l’énigme : que veut dire « intégrer » ? C’est très compliqué de se dire qu’on a vécu quelque chose et qu’on n’était pas là pour le vivre, car justement Winnicott ne fait pas du tout appel au refoulement. C’est plutôt quelque chose qui laisse une trace, mais non le sens de cette trace.

Alors j’ai eu l’idée de faire un détour par Damasio. C’est un « neuroquelque chose », neuroscientifique ? Neurophysiologue ? En tout cas c’est quelqu’un qui est intelligent et qui n’est pas simplificateur, mais qui se pose la question à partir des observations de malades ayant des troubles neurologiques, des lésions du cerveau, des observations cliniques étayées par une recherche sur les fonctions du système nerveux. Il se demande comment le cerveau peut se penser lui-même, comment naît la conscience d’être soi. A l’arrière-fond de ses observations, il y a toute une culture, qui oriente évidemment sa recherche. Il se réfère plus particulièrement à la philosophie de Norbert Whitehead : Procès et Réalité. Par ailleurs il connaît la psychanalyse et est manifestement un homme très cultivé qui ne se contente pas des neurosciences.

UN DETOUR PAR DAMASIO (L’ERREUR DE DESCARTES ET LA CONSCIENCE MEME DE SOI)
Je ne vais pas vous résumer deux ouvrages qui demandent une lecture attentive, mais je voudrais en indiquer quelques traits à partir du second ouvrage, qui pourraient donner un éclairage sur certaines intuitions de Winnicott par exemple.
D’abord ceci : Damasio travaille depuis longtemps sur l’importance de l’émotion dans la constitution de la conscience. Pour lui l’émotion et les sentiments, ou« sentirs » (feelings »), sont la charnière qui permet de passer des fonctions physiologiques les plus élémentaires contribuant au maintient de la vie, à la conscience des émotions et à la connaissance, donc au sentiment d’être soi. Il étaye ses observations sur les imageries des structures du cerveau.

« Je ne me suis mis à entrevoir une réponse possible aux questions sur le Soi que lorsque j’ai commencé à voir le problème en termes de deux acteurs principaux, l’organisme et l’objet, en termes de relations qu’entretiennent ces acteurs au cours de leurs interactions naturelles. L’organisme en question est celui au sein duquel apparaît la conscience ; l’objet en question est n’importe quel objet qui vient à être connu au cours du processus de conscience ; et les relations entre l’organisme et l’objet sont des contenus de la connaissance que nous appelons conscience. » (p.29)

La notion d’objet chez Damasio est utilisée dans un sens abstrait large : personnes, lieux, outils, ou une douleur spécifique, ou une émotion… Est un objet toute entité actuelle, interne ou externe à l’organisme, qui en affecte l’état. Donc ce peut être une sensation de l’organisme lui-même.
Deux cas de figure :
– soit l’organisme est impliqué dans la mise en relation avec un objet quelconque qui le modifie,
– soit l’objet qui se trouve dans la relation, est la cause d’un changement dans l’organisme.
Or cela passe par des configurations neuronales (du point de vue d’une tierce personne) qui forment des images mentales peuvant être conscientes ou inconscientes. Les images ne sont pas seulement visuelles.

« Le sentiment de soi est la première réponse à une question que l’organisme n’a jamais soulevé : à qui appartiennent les configurations mentales incessantes qui se déroulent en ce moment même ? La réponse est qu’elles appartiennent à l’organisme, en ce qu’il est représenté par le Proto-Soi. J’indique ensuite comment le cerveau assemble la connaissance sans paroles nécessaires à la production de cette réponse qu’on n’avait pas demandé ; mais à ce stade, je puis dire que la forme la plus simple sous laquelle émerge mentalement la connaissance sans paroles est le sentiment que l’on a de connaître – le sentiment (feeling) de ce qui se passe lorsqu’un organisme se livre au traitement d’un objet – et que ce n’est qu’après qu’il peut y avoir des inférences et des interprétations relatives au sentiment que l’on a de connaître. »

La conscience apparaît selon Damasio lorsque les cerveaux, au cours de l’évolution, acquièrent le pouvoir de raconter une histoire sans paroles (par exemple dans Les enfants du paradis, l’histoire du mime jouée par j.L. Barrault). Ensuite il y a le langage. Mais une chose est importante à souligner ici : pour Damasio, le concept précède le langage.
Or toute la vie nous percevons et nous racontons des histoires sans paroles. Les films muets, le mime, mais aussi des expressions des émotions que nous lisons consciemment ou inconsciemment et auxquelles nous réagissons. Dès lors que nous leur donnons un sens et que nous y réagissons, ce sont plus que des percepts, ce sont des concepts.
Il y a donc d’abord l’émotion : elle est corporelle et publique, elle est perceptible et s’exprime par des postures, des réactions viscérales, des mimiques. Elle peut être partiellement contrôlée. C’est le travail des comédiens par exemple. Le sentiment de l’émotion est privé, c’est le passage vers la conscience, un pur sentir du sujet. Nous avons tendance à être conscients de nos sentiments.

« Un organisme peut représenter des configurations neuronales et mentales l’état que nous appelons sentiment sans jamais savoir que le sentiment a eu lieu. » (p.44)

Cela rappelle les idées de Winnicott.

En résumé, Damasio distingue d’abord un Proto-Soi, impliqué dans la régulation des fonctions vitales (fonctions dont le sujet n’est pas conscient), puis deux dispositifs neuronaux qui président d’une part à une conscience-noyau (localisée dans certaines régions du cerveau) à laquelle correspond le Soi central de nature non-verbale, et d’autre part à une conscience-étendue à laquelle correspond un Soi autobiographique. L’organisme dispose donc de deux niveaux de conscience, nucléaire ou étendue, dont une seule peut donner lieu à des expériences de pensée, conscientes ou inconscientes pour le sujet.
Or Winnicott ne connaissait pas ses travaux récents et puis, comme tout « inventeur », il a eu l’intuition que l’on pouvait vivre une expérience sans être là comme sujet. Je me suis demandé si on pouvait faire référence aux différents types de conscience selon Damasio. Celui-ci insiste sur le fait que l’émotion existe chez l’animal et chez l’humain, et que ce qui caractérise l’humain c’est qu’à partir d’une certaine organisation du cerveau, il a « le sentiment de l’émotion ». L’émotion peut émerger à la conscience seulement à partir du moment où le sujet a le sentiment de son émotion. A son tour, ce sentiment (feeling) peut ou non être conscient et devenir verbalisable. Le sujet peut avoir vécu et s’être comporté en fonction d’une émotion sans pourtant avoir l’impression de l’avoir vécue… A partir du sentiment de l’émotion, on est dans la conscience-étendue et le Soi autobiographique. On peut faire l’hypothèse que lorsque Winnicott dit que le sujet n’était pas là, cela signifie que le sentiment de l’émotion n’avait pas été enregistré, mais que l’émotion a été vécue.
Il n’est pas question de rabattre les expériences de Damasio sur l’analyse que fait Winnicott, mais je pense que cela ouvre un champ de réflexion qui permet de mieux comprendre et de différencier les expériences marquantes de la vie, et de donner un sens plus précis à la notion d’intégration.
Ce qui me paraît important c’est que les recherches de Damasio illustrent le fait qu’il y a des « récits » de nature non-verbale. Tout sujet peut vivre des expériences qui sont organisées par son cerveau en récits non-verbaux. Ensuite, comme le fait remarquer Damasio, lorsqu’il s’agit d’un récit non verbal de second ordre (le premier ne peut pas se mettre en mots) il y a une poussée irrésistible vers la verbalisation. Dès que c’est possible, le cerveau ne peut pas s’en empêcher !
p.190:

« Les mots et les phrases traduisent des concepts, et les concepts consistent dans l’idée non linguistique de ce que sont les choses, les actions, les événements et les relations. » (p.190)

Donc selon Damasio, les concepts précèdent les formulations langagières, dans l’évolution comme en chacun de nous. Mais attention : on n’est pas dans le pré-verbal. On est dans la pensée non-verbale, dans les images mentales qui précèdent (en millionièmes de secondes) la traduction en récit verbal.
Il discute néanmoins la possibilité de l’hypothèse inverse qui serait :

« Et si le jeu sans paroles de la conscience-noyau, le récit non-verbal du savoir, se produisait au dessous du niveau de la conscience, et si seule la traduction verbale apportait la preuve qu’elle se produit le moins du monde ? La conscience-noyau n’émergerait qu’au moment de la traduction verbale et pas avant, durant la phase non-verbale où l’on raconte l’histoire ? La possibilité que seul le récit non verbal nous donne accès au savoir se verrait niée. »

Damasio n’est pas prêt à accepter cette hypothèse :

« On a besoin de s’appuyer sur le langage et sur ses pouvoirs pour avoir la conscience. Pour commencer, bien qu’on ne puisse pas empêcher les traductions verbales, bien souvent, on n’y fait pas attention et on les effectue en prenant des libertés considérables – l’esprit créatif traduit des événements mentaux de toute une série de façons, plutôt que de manière stéréotypée. En outre, l’esprit, « doté d’un langage » créatif est enclin à s’adonner à la fiction. La plus importante révélation qu’a permise la recherche sur les cerveaux humains commissurotomisés (split-brains) est celle-ci : l’hémisphère cérébral gauche a tendance à fabriquer des récits verbaux qui ne s’accordent pas nécessairement avec la vérité. »

En somme il faut à la survie de l’organisme un soubassement solide que lui donne le concept qui vient des images mentales et du récit sans mots, moins labiles devant la réalité. Il pense donc que l’espèce humaine ne peut se permettre de dépendre uniquement du décryptage de la réalité par le langage et les caprices de la traduction verbale, langage trop enclin à fabriquer des fictions.

« Lorsque vous êtes à court de mots et de phrases, vous ne sombrez pas dans le sommeil ; (la conscience ne nous a pas quitté pour autant !) vous écoutez et vous regardez, tout simplement. »

Ce qui est important ici, c’est que le langage s’approprie la réalité décryptée, pour la transformer de façon créative. J’en ai assez dit, on pourrait en parler pendant des heures. Revenons maintenant à Winnicott.

RETOUR A WINNICOTT
Sa première hypothèse, il la formule de la façon suivante :

« J’ai trouvé (et je ne prétends pas à l’originalité) qu’il faut présumer que rien n’est perdu de ce qui a été enregistré, tout au moins depuis le jour de la naissance et probablement depuis juste avant la naissance. »

Il ajoute:

« Naturellement ce qui n’a pas été enregistré n’est pas pris en considération ici (et il y a beaucoup à dire sur la façon dont les choses ou les événements ont été enregistrés comme ils ont été éprouvés et pas autrement). »

Cela n’est pas clair à mon avis. On peut légitimement s’interroger sur l’immuable de ce qui a été si précocement enregistré, et se demander selon quels critères quelque chose est enregistré ou non. Or si l’on tient compte des différents niveaux de conscience, et donc de mémoire, des expériences vécues, cela devient plus clair.

On sait à quel point certaines expériences précoces laissent des traces et sont au fondement du caractère et des comportements d’un individu. Mais je suis atterrée par l’excès de certitudes que ces idées ont engendré chez certains analystes concernant la petite enfance, qui supposent que tout ce qui s’y est joué a laissé forcément des traces indélébiles le plus souvent pathogènes. On peut le supposer concernant des expériences précoces répétitives ou fortes, mais je trouve qu’on ne prend en considération ni le fait de l’immaturité du système nerveux du petit d’homme à sa naissance, ni le fait que d’autres expériences peuvent venir modifier ces premières traces, parce qu’elles ne sont pas encore stabilisées, et non seulement refoulées. Est-ce que la mémoire garde toutes les traces, même quand elles ne sont jamais renforcées par la répétition ? Il faut au moins prendre quelques précautions avant d’établir des relations de cause à effet entre certains événements de la vie d’un bébé et la symptomatologie de l’adulte qui vient nous voir. Il y a encore pire  : inférer, à partir de symptômes actuels, des expériences néfastes qu’il aurait vécues dans un passé lointain. Le patient commencera alors à prendre pour argent comptant ce passé inféré, devenu cause de tous ses malheurs, qu’il ressassera afin de rester dans le cadre de pensée de son analyste. On peut alors parler d’une intoxication par la psychanalyse !

Quand un bébé va mal, il le manifeste. Il ne refoule pas. On peut supposer que ses manifestations de souffrance n’aient pas été prises en compte, ou qu’il n’a pas pu, à cause de son immaturité, accéder au sentiment de son émotion vécue, mais on ne peut pas avoir de certitudes ni supposer des relations de cause à effet simples. Tout enfant vit des situations des plus complexes, et nous faisons des pures hypothèses quand nous faisons appel à un passé invérifiable.
L’autre réserve que je voudrais exprimer concerne la tendance actuelle qui consiste à tout ramener à la « dépression maternelle » de la mère du nourrisson. Chaque fois qu’une idée fait son chemin et qu’elle est bonne, on verse dans l’excès. Il y a quelques commodités à tout ramener à des causes uniques et à oublier que l’organisation de la psyché humaine est d’une grande complexité, et qu’elle a beaucoup de ressources.
La dépression maternelle est une idée importante si l’on songe que la dépression se « voit » sur le visage et que cela fait partie des perceptions et des émotions de l’enfant. Mais il ne faut pas « inférer » de tout malaise actuel une dépression maternelle, comme c’est souvent le cas. Cela aussi n’est qu’en partie une observation de Winnicott ; pour une autre partie, c’est une construction théorique.
En troisième lieu il ne faut jamais sous-estimer à quel point la croyance de l’analyste influe sur le « matériel » (je n’aime pas ce mot mais c’est le terme consacré que Winnicott utilise) ramené par le patient en analyse pour son analyste.
Après ces remarques préliminaires, qui ont pris la moitié du temps, je reprends la question sur la naissance de la pensée.

Dans son article « La pensée chez l’enfant : un autre éclairage », Winnicott divise la pensée en deux catégories.
Il dit qu’il y a deux sortes de bébé : ceux qui se spécialisent dans l’action de penser et cherchent à atteindre des mots ; et d’autres, qui se spécialisent dans des expériences auditives, visuelles ou émanant d’autres sens, et dans des expériences hallucinatoires, et il se peut que ces derniers ne cherchent pas autant les mots. Il souligne que les uns ne sont pas plus « normaux » que les autres, mais que ceux qui ont le recours aux mots savent mieux défendre leurs positions.

« L’argument logique appartient réellement à ceux qui verbalisent. Le sentiment ou un sentiment de certitude ou de « réel » appartient aux autres ».

Ceci mérite qu’on s’y arrête. Winnicott dit là quelque chose qui nous intéresse. « Le sentiment de certitude ou de réel » serait donc le propre des enfants qui répondent à la réalité ambiante davantage par les sens et une expérience hallucinatoire que par le recours aux mots. Cela ouvre un abîme! C’est ici que je vous renvoie à ce qu’on vient de lire chez Damasio, concernant la certitude du réel : c’est le percept-concept qui précède la verbalisation et qui est en relation avec le Soi central et la concience-noyau ; l’argumentation logique et la verbalisation sont plus fragiles dans leur rapport aux objets (internes et externes). Savoir convaincre l’autre, savoir argumenter, ne serait donc en aucun cas le signe d’une certitude intime quant au réel en question. Le langage n’est pas fiable… Il tire vers la fiction !
Damasio dit aussi que si les structures qui régissent la conscience-noyau sont atteintes, les fonctions de la conscience-étendue (et le soi autobiographique) deviennent défaillantes. Alors qu’à l’inverse, si les structures de la conscience-étendue sont atteintes, le Soi central continue à remplir ses fonctions.

Si l’on revient maintenant à la pensée-étincelle et à l’Insight, on comprend l’importance que revêtent ces expériences de pensée pour le sujet et qu’elles expliquent l’amour particulier qu’il leur porte. Elles sont pour lui l’ancrage dans ses capacités de certitude et le relient à un sentir de son Moi plus stable. J’avais avancé qu’on a une sorte d’amour pour les pensées-éclair. Pour le « ça pense ». Pourquoi cet amour ? Une réponse possible serait le fait que ces pensées sont davantage liées au monde sensoriel du soi central, même quand elles sont configurées dans l’étoffe du langage ou de la pensée abstraite. Cette pensée première, même si elle est abstraite, est en relation directe avec des configurations d’images mentales propres au sujet qui sont en quelque sorte son assise narcissique primaire.
Rappelez-vous les dernières phrases de l’entretien de Beckett avec Charles Juliet : quand ce dernier lui demande ce qu’il  aime chez les mystiques, il répond : « J’aime leur illogisme brûlant, cette flamme qui consume cette saloperie de logique. » Ce qu’il aime, c’est le récit de leurs images mentales, sans le recours à la rhétorique pour convaincre l’autre.
Le recours à la communication verbale et l’usage précoce d’une bonne syntaxe,( la saloperie de logique) qui est nécessaire à l’argumentation précisément, serait donc, si l’on suit Winnicott, un signe de moindre certitude subjective, un sentiment d’être Soi plus fragile, même s’ils emportent le morceau face à l’autre.

Remarque
Songez alors à la différence de maturation que l’on observe entre les petites filles et les petits garçons : les premières sont souvent beaucoup plus précoces dans leurs performances linguistiques – fierté des parents – les petits garçons paraissent des patauds incertains au même âge ! Pendant ce temps, ils ont leurs certitudes en silence…
Winnicott ajoute quelque chose qui me paraît également important :

« La psychanalyse a eu beaucoup de difficulté à s’adapter aux besoins de ceux qui voient et entendent d’abord et pensent en dernier. »

C’est vrai. Ici il commet cependant l’erreur de confondre penser et parler… Pensée verbale et pensée tout court. Winnicott associe le terme de « pensée » à la capacité de parler et ne prend pas en compte la pensée non verbale. Mais sa remarque est juste.
J’en ferai une autre pour mon compte : est-ce que les pratiques actuelles, où l’on voit de plus en plus d’analyses se faire dans le face à face, n’introduisent pas, qu’on le veuille ou non, le facteur de l’émotion dans la cure par le fait même que l’émotion se perçoit dans les postures et les mimiques ? Et l’on pense que c’est uniquement parce que les patients ne veulent pas faire de la vraie analyse !! Ils sont en train de nous pousser à introduire l’émotion là où précisément on l’a trop abandonnée. C’est comme quand la patiente de Freud lui a dit : « Taisez-vous, laissez moi parler ». Ici, ils nous disent, « Laissez-moi vous regarder et deviner ce que votre technique de la rétention ne vous autorise pas de dire. »
Mais il y a une autre forme de pensée dont parle Winnicott : l’autre façon de considérer l’activité de penser est résumée dans le sous-titre qu’il a donné à cet article : « Penser en tant que substitut maternel ou que baby-sitter ».
Il se réfère au fait que certaines mères exploitent trop tôt l’aptitude du bébé à s’adapter aux défaillances de l’environnement et à répondre à leurs besoins. La mère a compris que l’enfant « comprend » qu’elle est occupée à autre chose, et qu’il peut attendre. Alors elle exploite son intelligence. Dans ce cas, vous voyez la divergence qu’il y a entre voir cela sous l’angle de la frustration symboligène (par exemple Dolto) – qui se donne comme quelque chose de positif – et la façon dont Winnicott  considère cette frustration comme une possible exploitation. Il dit ceci:

« Certains bébés s’y feront en pensant, et d’autres en ayant recours au fantasme et en prenant plaisir à l’expérience sur le mode imaginatif avant qu’elle ne devienne actuelle. »

Je me demande comment il fait la différence ? C’est très intéressant, mais je crois que nous sommes là en présence d’une spéculation de Winnicott. Il a une intuition excellente au demeurant, mais il la présente de telle sorte que l’on pourrait croire qu’il l’a vécue du dedans.
Je le signale parce que beaucoup d’analystes, qui ont peur de la complexité des théorisations de Freud ou de Lacan, se jettent sur Winnicott comme sur du bon pain, pensant que c’est la réalité vraie de vraie… Quelle naïveté ! Non, ce n’est pas du tout une observation du bon papa Donald. Il spécule le brave homme, tout comme Freud, sauf qu’il ne construit pas un « système ».
A partir de la plus ou moins bonne adaptation de l’environnement vont s’embrancher selon lui les deux modes de pensée : l’une plus logique, l’autre plus fantasmatique. Winnicott poursuit en disant que

« Si le bébé a un bon système mental, cette action de penser devient un substitut des soins maternels et de l’adaptation. »

En somme le bébé se materne lui-même par sa propre capacité de pensée. Ceci me paraît en effet très intéressant. Mais là encore une question se pose : est-ce que tout bébé, s’il n’est pas dans une situation catastrophique, n’entame pas de toute façon ce processus de pensée comme substitut aux soins maternels, et ceci quelle que soit la mère ? Ou même en l’absence de mère, sauf s’il y a carences graves sur tous les plans et pendant longtemps. Je pense à ces enfants abandonnés en Roumanie dans des hôpitaux, qui se balancent et semblent n’avoir aucun contact avec le monde, mais qui ne semblent pas en avance sur le plan de la pensée non plus : on peut compenser, mais jusqu’à un certain point. C’est cela que je voulais dire tout à l’heure : un bébé abandonné ou en état de souffrance psychique, ça se voit ! Les questions que nous avons à traiter se situent donc dans une marge très étroite et pas observable.
Ces formes d’hyper intelligences dues au remplacement très précoce des soins maternels a évidemment son aspect négatif : un coût sur le plan de la stabilité de la pensée et de l’état affectif.
Winnicott dit d’ailleurs :

« Autrement dit, il y a toujours, pour ceux dont les qualités intellectuelles ont été exploitées, la menace d’un effondrement, l’intelligence et la compréhension laissent la place au chaos mental ou à la désintégration de la personnalité. »

Je voudrais pour ma part ajouter que certaines addictions peuvent venir prendre le relais, là où la seule activité intellectuelle, voire artistique, défaille. On voit ainsi certaines personnes qui ont une intelligence et une créativité très grandes, faire des « coupures », des équivalents d’effondrement qui se déguisent en saouleries, fugues passionnelles ou recours périodiques à certaines drogues qui les font « disparaître »à eux-mêmes, et surtout qui mettent au repos leur exigence de suppléer par la pensée les défaillances de l’environnement qu’ils ont vécues.

Winnicott disait donc que l’intelligence cache une certaine déprivation, et que certains bébés ont été trop précocement exploités quant à leur possibilité d’utiliser leur intellect à la place de soins maternants.
Je cite :

« Alors que l’action de penser est un aspect de l’imagination créative de l’individu, son exploitation peut servir, dans l’économie individuelle, de défense contre l’angoisse archaïque et contre le chaos et contre les tendances désintégratives ou des souvenirs d’un effondrement désintégratif en rapport avec la déprivatisation. »

Je reviens à mon Leitmotiv d’aujourd’hui : sur quoi se base-t-il pour affirmer cela ? Première réponse : eh bien, il le pense !
Il se base sur un savoir personnel, intime, son intuition de certains états psychiques, et son attraction par les zones de la tristesse et du chagrin. Rien de tout ce qu’il dit ne peut être le résultat d’une « observation » clinque simple. J’insiste lourdement pour qu’on cesse de le présenter comme un bon observateur et non comme un spéculateur et un fabricant de fictions théoriques.
Mais point n’est besoin de m’acharner, il le dit lui-même.
On arrive à ce fragment du texte de Winnicott qui rejoint ce que je vous disais lors du premier séminaire de cette année, à propos de la pensée lente discursive et de la pensée-éclair, rapide, du « ça pense ». Je n’avais pas encore lu ce texte au moment où m’est venue l’idée de faire cette distinction en ces termes.
Winnicott termine son article sur la naissance de la pensée en disant ceci :

«[…] la pensée logique prend du temps et peut ne jamais atteindre son but, mais l’éclair d’intuition ne prend pas de temps et aboutit immédiatement. Ces deux voies sont nécessaires à la science. Nous voici cherchant des mots, pensant et essayant d’être logiques et d’inclure une étude de l’inconscient qui offre une vaste extension du champ de la logique. Mais en même temps, il nous faut être capables de trouver des symboles et de créer sur un mode imaginatif et dans un langage préverbal : il nous est nécessaire d’être capables de penser sur un mode hallucinatoire. »

Ce que j’appelle « ça pense », Winnicott semble donc l’attribuer à un mode de penser hallucinatoire.
S’agit-il de la même chose ?
J’ajoute pour ma part qu’évidemment je suis d’accord avec cette conclusion, à ceci près qu’il ne s’agit pas seulement dans la pensée rapide d’une pensée pré-verbale du type pensée de bébé, mais de la possibilité de la pensée « hallucinatoire » du non-verbal. Cela ne signifie pas halluciner un objet manquant – comme peut l’être le sein halluciné, pour satisfaire un besoin – mais création d’une pensée « nouvelle », d’un objet nouveau, et mise en acte du Principe de Conception à partir du Principe de Plaisir. La pensée créatrice, l’intuition, n’est pas une régression. C’est l’utilisation la moins pathologique possible de ces aptitudes caractéristiques de l’enfance que l’adulte conserve en partie mais qu’il transforme et qui le transforment : le passé ne revient jamais tel quel, il est sans cesse re-inventé et parfois même abandonné pour des objets et des pensées absolument inédites.

Je répète ici mon désaccord : je ne pense pas qu’il s’agisse de penser sur un mode pré-verbal : il s’agit de penser sur un mode non-verbal, ce qui est autre chose. Mais ce mode peut évoquer un mode « hallucinatoire » : comme une capacité de sauter par-dessus la réalité actuelle (dans laquelle s’insèrent les connaissances acquises) pour « concevoir » une configuration autre, nouvelle, entrevoir des images, des plans, des « idées » non intégrées. Ceci produit un plaisir qui provient de l’activation du système de plaisirs. Le système de plaisirs n’est pas statique : ce n’est  pas le même que celui du petit enfant pré-verbal, il s’est sans doute modifié en grandissant, il est celui de l’adulte, mais la satisfaction que procure le mode hallucinatoire vient du fait qu’il a suivi une autre trajectoire que celle qu’emprunte le raisonnement pour émerger à la conscience. La trajectoire est sans doute partiellement celle qui court-circuite le système qui tient compte de la réalité ; c’est un système directement branché sur le Ça, et c’est l’énergie libidinale qui donne la coloration plaisante à cette activité de la pensée rapide. Le sujet est exonéré de l’effort et du travail qui reste toujours la marque du Principe de Réalité.
Dans ces moments-là, on peut supposer que penser et fantasmer se rejoignent, alors que la plupart du temps ces deux modes d’activité mentale sont disjoints, quand ils ne sont pas franchement en opposition. C’est le cas du fantasme quand il survient comme consolation d’une réalité trop insatisfaisante.

POUR CONCLURE
On peut donc synthétiser tout ce trajet en quatre points :
1) J’insiste sur la pensée non-verbale et le « ça pense ».
On pourrait dire que l’abord intuitif et immanent du « ça pense » est une modalité de penser plutôt exceptionnelle alors que la pensée discursive lente est celle qui domine notre vie quotidienne. Je l’aborde par ce biais parce que ce n’est pas un luxe de rester attentif à ce qui ne se plie pas au discours de l’autre, et plus particulièrement à la théorie de l’analyste. Le discours plus cohérent et plus conscient, même avec le recours à ladite « association libre » (qui n’est jamais aussi libre qu’on  le prétend), s’adresse toujours à l’analyste et essaie donc de parler la langue de l’analyste.
Mais surtout parce que, quelle que soit la souffrance, quelle que soit la « structure » ou les symptômes, une chose est certaine : l’homme (et la femme) pensent. C’est même leur activité la plus constante. Ils peuvent ne pas manger, ne pas dormir, ne pas baiser, mais en toute circonstance, qu’ils dorment ou qu’ils veillent, ils pensent. La nature de cette pensée varie selon leurs états, selon les structures, mais ils pensent tout le temps, leur cerveau est tout le temps en activité, ils fabriquent sans cesse des images mentales. Et je crois que l’on a accès de façon plus directe à ses images mentales fondatrices de son identité intime.
Si l’on songe à la structure, il est évident que la modalité de la pensée d’une hystérique et d’un obsessionnel ne sera pas la même. Mais quand il leur arrive d’être visités par cette forme particulière de pensée fulgurante, alors ils sont pareils.
Plus le temps passe plus je suis certaine que ce qu’on appelle « la structure » en psychanalyse est une organisation des défenses contre les angoisses déstructurantes et précoces. Il en est de même pour les psychonévroses, mais là c’est plus évident.
Donc quand « ça pense », le processus est le même quelle que soit la structure, mais l’énoncé, ou le récit – le matériau – ramené à la surface de la conscience n’est pas le même. La différentiation se fait au moment de la traduction verbale. Le langage articulé différencie un même événement somato-psychique. Le savant qui a cherché en vain une solution à un problème et qui la trouve à un moment où il n’y pense plus du tout, ramènera un matériel qui aura mijoté dans le préconscient et qui sera de la même texture que les questions qui l’ont précédé. Le processus sera le même que pour le patient qui trouvera en un éclair la raison d’un malaise, ou la vision d’un artiste concernant son œuvre, ou encore l’éclair d’intelligence qui fera dire à un schizophrène la phrase-clé, l’énoncé de vérité dont l’analyste mettra des mois à se remettre ! Or cela peut être vu comme le signe que ce processus se déroule à un niveau antérieur à la formation des défenses spécifiques desdites structures. S’il est très jouissif de faire cette expérience de pensée, elle n’est pas nécessairement plus « vraie » que l’autre, la pensée lente, élaborée, mais ce qui est important, c’est l’expérience même que fait le sujet lorsque surgit en lui une possibilité de création et d’auto guérison qu’il ne peut pas connaître autrement.
(La phobie a bien une place particulière qui a embarrassé les analystes « structuralistes ». C’est resté une question : est-ce une structure spécifique ou non ? Ce qui les gênait, c’est que c’est si évidemment une organisation de défenses qu’en l’admettant dans le club très chic des structures, alors les autres, si nobles – l’hystérie et l’obsessionnelle – risquaient de tomber au même rang malséant d’organisations de défenses. Ce dont personne ne voulait.)
C’est donc parce que cette forme de pensée – à la fois élémentaire et très sophistiquée – fait le lien entre toutes les structures, qu’elle m’a paru intéressante à traiter un peu plus spécifiquement.

2) Elle représente une expérience de pensée où le sujet est plus proche de ses images mentales inconscientes et où il passe du récit non verbal au récit verbal. Il se connecte à ses structures archaïques, ce qui, sur le plan économique, vaut largement une levée de refoulement.
Si c’est le mode de penser le plus créatif, on peut se demander si nous faisons réellement le maximum pour que ce mode puisse trouver sa place ? Je ne le crois pas.
Certaines de nos théories les plus chères s’y opposent en quelque sorte. Par exemple quand il s’agit d’aller à la quête de l’histoire : c’est difficile à la fois de solliciter une vraie enquête sur des événements pour reconstruire des fragments par trop lacunaires d’une histoire, et de donner l’habitude, voire de pratiquer, une sorte d’apprentissage de ce mode de pensée qui nécessite un laisser-aller très grand et l’abandon de toute thématique.
Cela peut plus ou moins s’acquérir : non pas que l’on puisse avoir sur commande un Insight, mais on peut abandonner la pensée rationalisante au profit de quelque chose de plus décousu et prêter attention à ce qui peut surgir là, et notamment sous forme d’images.
L’analyste est souvent réconforté par une enquête bien menée par un patient. Je crois qu’on a assez souvent critiqué les façons de faire d’autres collègues, pour éviter de se pencher sur ce que notre pratique peut entraîner d’anti-analytique. Je pense que c’est un grand écueil.

Danger du  ressassement
Qui sont les « résilients ?» dont parle Cyrulnik par exemple ? Ne sont-ce pas justement ceux qui peuvent – pour des raisons les plus variées et pas seulement parce qu’ils ont eu une mère suffisamment bonne – utiliser leur potentiel créatif pour aller de l’avant ? Donc tourner le dos au passé ? N’y a-t-il pas une fragilisation par le fait de revenir trop souvent au passé et à creuser sans cesse le même trou ? Ce qui ,sur le plan psychique, consiste à continuer à « apprendre » le trauma. Plus on répète le récit d’un événement, plus on le mémorise. Une fois qu’on peut constituer un récit, cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de refoulement à ce sujet. Mais à partir d’un moment le récit va occuper tout l’espace psychique, et l’on n’aura plus à sa disposition l’événement psychique lui-même, on aura en tête le récit construit qui va être mémorisé. Et alors intervient son ressassement. Et ce ressassement, l’analyse l’aggrave ! Le « ça pense » est à l’inverse de cette attitude d’encouragement involontaire au ressassement.

3) On peut faire l’hypothèse que dans toute pensée « hallucinatoire » ou pensée-étincelle, affleure un récit sans paroles.
Et c’est par le récit sans paroles que l’organisme dans son entier est de nouveau sollicité, avec ses émotions et le sentiment de ses émotions, même si c’est de façon la plus fugitive. C’est le branchement de la pensée élémentaire, faite d’images mentales – le récit sans paroles- – et de récit audible par un autre, comme si une traduction consécutive pouvait rejoindre la traduction simultanée.

4) On raccorde, on rebranche, on connecte donc les structures élémentaires de la pensée d’un individu avec une version d’un mythe des origines présente dans la tête de l’analyste. Expérience véritablement initiatique si l’on y songe, que celle de l’analysant qui passe de son récit sans paroles au récit verbal pour l’analyste, et s’inscrit, sans le savoir, dans une version actuelle d’un mythe. S’il ne fait jamais cette plongée, s’il ne prend pas conscience que toute théorie à laquelle son analyste croit n’est qu’une version d’un mythe parmi d’autres, il risque de prendre une version du mythe pour une réalité entière et non susceptible de variations. Alors la psychanalyse l’aura peut-être débarrassé de quelques symptômes, mais elle lui en aura fourgué le pire : elle l’aura rendu bête !!!

La prochaine fois, il sera question d’un conte. Presque un mythe. On reprendra les choses par l’autre bout.

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