Le récit plié – Passage du récit plié au récit autobiographique

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SÉMINAIRE II.5
29 AVRIL 2001

RAPPEL

J’avais parlé la dernière fois de Damasio et de Winnicott.
Winnicott :
Bien sûr ce n’est pas du tout un rappel de Winnicott, mais ce qui m’avait paru important de souligner, c’est d’abord que Winnicott n’est pas si empiriste qu’il en a l’air. Finalement il est beaucoup plus théoricien, mais comme il utilise un langage extrêmement simple, il passe pour livrer de pures observations alors qu’en fait il s’agit de constructions qu’il conceptualise et qui donnent l’impression qu’il ne fait que décrire. Il y a chez lui une série de paradoxes qui ne proviennent pas d’une position simplement empiriste. Même quand il joue, c’était finalement un jeu extrêmement théorique. Il met beaucoup de concepts dans le jeu, c’était une vraie construction. Et ce n’est pas simplement du tout comme quand on dit dans une thérapie : « Ah tu veux jouer à quelque chose… », et puis on se met à jouer. Il a une idée préconçue très forte par rapport au jeu.
Deuxièmement, ce qui m’avait frappée c’est qu’il est particulièrement sensible à la dépression de la mère du nourrisson. Il a tendance, je ne sais pas si c’est excessif, mais en tout cas on peut l’interroger, à en faire un pivot dans le transfert. C’est pour lui un concept majeur. Or je pense, et j’ai de bonnes rasions de le croire, qu’il était lui-même un bon dépressif malgré ses affirmations répétitives sur le plaisir qu’il trouvait à jouer. Mais il n’y a qu’un déprimé qui dit des trucs pareils. « Ah que je suis content de rire ! » Bah oui… Cela n’invalide pas du tout ses idées, simplement ça permet de moduler un peu l’importance qu’il donne à la dépression, notamment à la dépression maternelle. Par ailleurs, il avait d’abord été pédiatre, et il a donc été très marqué par ses observations des relations mère nourrisson. Marqué par son travail de pédiatre, il a donc attribué au mode pré-verbal tout ce qui relevait d’une communication non-verbale. Plus tard, devenu analyste d’adultes, il a continué à attribuer au pré-verbal ce qui relève du non-verbal, et je pense que la confusion de ces deux registres est une erreur. Je ne fais pas une grosse critique très méchante de Winnicott, qui est quelqu’un que je trouve très important et très utile comme référence, mais comme en ce moment il est très à la mode… Comme toujours il faut se méfier à partir du moment où quelqu’un est au pinacle de l’opinion et quasiment des médias.
Damasio :
Pour ce qui concerne Damasio, je voudrais rappeler les trois ou quatre choses qui m’ont parues importantes pour notre travail ici.
C’est d’abord l’importance de l’émotion dans la formation des images mentales et dans le sentiment d’être soi.
Deuxièmement le fait que le concept précède le mot, et je reviendrai longuement là-dessus.
Troisièmement, dès lors que le langage existe, on constate l’irrésistible transformation de l’image en mots, ce qui a fait croire que le langage était à l’origine de la pensée. Cette transformation se mesure en secondes ou en millisecondes, ce qui a fait croire que le langage était à l’origine de la pensée.
Quatrièmement, les différents niveaux de formation du sentiment d’être soi impliquent des structures différentes du système nerveux auxquelles correspondent – allant du plus simple au complexe – un proto-soi, un soi central et un soi autobiographique.
Je crois qu’il y a eu d’autres travaux depuis, dont on m’a parlé. Je ne sais pas si je serai à même de les lire parce que pour comprendre il faut avoir une formation quand même assez poussée.
Je rappelle aussi que dans les différents séminaires, on avait vu trois cas de figure où intervenait la pensée-éclair, celle-la même qui semble la plus proche d’une activité mentale inconsciente, et qui cependant se présente à la conscience.
Premièrement dans le cadre de l’analyse, on la retrouve comme Insight et parfois auto-interprétation. Le matériel vient d’un savoir autobiographique et le cadre de pensée est celui de la psychanalyse. L’idée s’adresse dans ce cas-là à l’analyste, même si bien sûr le sujet a peut-être d’autres interlocuteurs imaginaires. J’avais illustré ce cas par le patient qui avait subitement, alors qu’il parlait d’autre chose, eu une espèce d’illumination en disant « ça y est je sais pourquoi je suis phobique des transports ». Et surtout, ce qui m’avait paru important, c’était la certitude que c’était vrai, que c’était juste, cette cause qu’il avait trouvée de sa phobie.
Deuxièmement, j’avais parlé de l’histoire que racontait le physicien Gell-Man, qui, lors d’un colloque avait fait la découverte au travers d’un lapsus d’une bonne solution à un calcul qu’il était en train de chercher. Je rappelle aussi sa mise en place des quatre phases retrouvées dans tous les domaines de la création : saturation, incubation, illumination, et la vérification apportée ultérieurement. Le point central, l’Insight, c’est ce qu’ils appellent eux « l’illumination ». Dans le cas dont parle Gell-Man, et en général lorsqu’il s’agit soit d’artistes soit de scientifiques, on est dans un cadre de pensée déterminée, c’est-à-dire un champ déjà structuré et spécifique, et ce qui vient là comme illumination répond à une question qui trotte dans la tête et à un moment reçoit une réponse alors qu’on n’y songe pas. La réponse est quand même cohérente avec la question, c’est-à-dire qu’elle s’insère dans le même cadre, dans le même champ sémantique.
Troisièmement j’avais parlé de Beckett qui a décrit son illumination comme une vision anticipant son œuvre. Beckett va se déprendre de Joyce qui lui avait servi de modèle jusqu’alors, jusqu’au moment de cette illumination, au profit de la vision d’un langage personnel. C’est donc à la fois autobiographique et structuré par un champ spécifique qui est l’écriture. Cette vision n’a pas d’autre interlocuteur manifeste que le sujet lui-même. Mais comme on l’a vu, je suppose que l’Autre était représenté par l’idéal du Moi.
La question qui se pose est celle-ci : à partir d’un moment psychique bien particulier, que l’on peut appeler Insight, pensée-éclair, intuition ou illumination, quel va être le discours produit, quelle forme va prendre le récit de cette expérience psychique et intellectuelle ? Quelle forme va prendre la pensée-éclair ?
On avait vu chez Beckett et chez Gell-Man que c’était dans un domaine structuré. Mais quand on n’est pas dans un domaine structuré de connaissances, quand on est dans le champ de la vie privée comme on dit, où il s’agit du récit autobiographique qui se construit, le choix du récit sera déterminé par le cadre, un cadre implicite, ou que l’on suppose être le champ conceptuel et affectif de l’interlocuteur réel ou imaginaire. A défaut de tout interlocuteur conscient en tout cas, à défaut de repérage possible, le cadre sera constitué par les préjugés – en prenant ce mot dans son sens fort – de la culture ambiante elle-même.
J’ai parlé donc de la pensée immédiate rapide, du « ça pense », sorte de pensée concept même quand ce sont des mots qui se présentent à la conscience..

LE RECIT PLIE
Aujourd’hui, je voudrais parler du passage de l’image concept, portée dans ce mouvement de la pensée-éclair, au langage qui passe par un interface – ce mot est à la mode mais il dit bien ce que ça veut dire – que je vais appeler un « récit plié ». Par opposition au récit lent, langagier, qui est finalement l’effet d’un dépliage, qui se déplie pour l’Autre. Ce dépliage implique une soumission inévitable, sauf pour les novateurs, les vrais, les créateurs – et encore, ils restent dans leur champ – soumission à l’ordre du discours auquel le message s’adresse. Donc il y a une pensée subite, dans le domaine du récit autobiographique, que l’on va déplier dans cette soumission au discours.
Lorsque l’on a un Insight, une illumination, une vision, qu’il s’agisse d’une découverte scientifique, d’un Insight psychologique, ou d’une vision programmatique, je crois qu’il y a une forme intermédiaire commune, le récit plié, quel qu’en soit le contenu sémantique, quelles que soient les disparités des matériaux conceptuels.
La pensée-éclair convoque une première présentation à la conscience sous la forme d’un récit plié, qui est le passage, l’intermédiaire entre l’image mentale, le concept non verbal, et son développement langagier, quel que soit le langage.
Je vais être assez répétitive parce que chaque fois j’essaie de dire les choses un peu autrement.
Le récit plié est un pont tendu entre une image mentale et son effectuation adéquate au champ auquel elle s’adresse. Donc ce récit bref, pratiquement agrammatical, qui peut se réduire à un seul mot, ou à une proposition minimale, ou à une représentation imagée d’une relation logique, est provoqué et sous-tendu par un affect. Celui-ci correspond à une tension à laquelle la pensée-éclair, sous la forme du récit plié, va apporter un apaisement.
J’ai l’impression qu’il s’agit toujours de la nécessité d’apaiser une tension. On le dit pour les pulsions, mais c’est vrai pour toute activité mentale, parce que dès qu’il y a activité, il y a un dénivellement des tensions, et c’est la vie même. Ça c’est Eros finalement, par rapport à ce que pouvait dire Freud de l’homéostasie vers laquelle on tend, qui n’est pas forcément la Pulsion de Mort, mais qui vient toujours dès qu’il y a activité, et l’activité mentale finalement, elle est constante. On pense tout le temps. Elle pousse tout le temps.
C’est pour ça que la pensée-éclair m’intéresse, parce que ce qui se présente à la conscience, c’est quelque chose qui est tout le temps à l’œuvre. Elle surgit donc du monde des images mentales, elle va s’exprimer dans une forme brève, un récit hybride, enraciné à un bout dans le pulsionnel et l’affectif, tendu par l’autre bout vers le langage, happé par la nécessité d’être déplié, d’entrer de plain pied dans un discours qui préexiste. Celui-ci peut-être le langage verbal, mais il peut être un langage formalisé comme les mathématiques. Un exemple m’a frappée par rapport à l’affect : on a observé des enfants autistes auxquels on posait des problèmes mathématiques assez simples. Lorsqu’ils trouvaient – ils n’ont pas le langage, enfin pas le verbe -, ils exprimaient une joie intense. Mais je ne vais pas m’étendre aujourd’hui là-dessus.
Damasio avait par ailleurs parlé, souvenez-vous, du « récit sans parole ». Au niveau de la compréhension, il évoquait des situations dont le sens pouvait être immédiatement saisi sans recours au langage, mais qui bien sûr peut se traduire en mots. On peut comprendre une situation sans se la dire, et sans qu’aucun mot ne soit prononcé, parce qu’il y a une logique de la situation même que l’on « préhende ».
Quand on dit concept, on pense évidemment à quelque chose de philosophique ou de scientifique, en tout cas à quelque chose d’abstrait et de sophistiqué, donc de stable quant au sens. Quand Damasio et d’autres disent que le concept précède le mot dans le fonctionnement mental, ils veulent dire qu’il y a une saisie, une conceptualisation, et l’on pourrait tout aussi bien dire une « idée », qui précède le mot pour la dire. Une idée vient à l’esprit, elle est présente d’abord de façon non verbale, comme une image mentale, et puis on la dit ou on la pense en mots, et en la disant, on la déroule langagièrement et on l’insère dans un discours qui préexiste. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de mots dès lors que cela arrive à la conscience, cela veut dire qu’il y a possibilité de saisir ce moment bref du pur concept avant sa traduction inexorable en mots. Le plus souvent, on ne s’en aperçoit pas. Certains s’en aperçoivent, saisissent ce bref instant où on a l’idée, où on n’a pas encore le langage adéquat mais la compréhension muette d’un rapport. Le plus souvent, on assiste au fait qu’un énoncé verbal surgit sans aucun développement conscient préalable. C’est pourquoi on a si longtemps cru que le langage était premier dans la pensée. Et encore aujourd’hui, le fait de donner de l’importance à la pensée non verbale est très mal vu par certains analystes. Comme si l’on trahissait ce faisant la spécificité, la noblesse inégalable du sujet humain, le parle-être. Quelle bêtise ! Nous baignons dans le langage, il est notre milieu naturel, encore faut-il essayer de voir comment il nous saisit et nous assujettit, et comment nous tendons à notre tour à le modifier.
Il y a deux modes de préhension qui sont impliqués par la pensée qui est une expérience subjective. C’est l’expérience subjective par excellence.
Premièrement, un niveau perceptif : la perception est première dans le développement et la préhension immédiate d’une réalité interne et externe. Là encore, les mots viennent inévitablement si on leur en donne le temps, et si le sujet est en état de parler. Une grande partie reste cependant inconsciente. Quand on regarde par exemple une série de gags qui vont très vite, il n’y a pas le temps du développement langagier, on rit par la préhension immédiate d’une situation. Il y a perception, recours au percept et conceptualisation immédiate, sans passage par la verbalisation. Il y a une logique non verbale sous-jacente. Je pense ici aussi aux tentatives non abouties de Chomsky pour trouver une grammaire générative commune à toutes les langues.
Deuxièmement, un niveau conceptuel : quand on cherche une solution (recherche qui peut être consciente ou inconsciente, je reviendrai là-dessus), la présentation du concept à la conscience ou au pré-conscient, précède le mot. Il y a là un écart temporel dont le sujet peut, ou non, être conscient.
Je ne sais pas du tout s’il y a une antériorité du niveau perceptuel sur le niveau conceptuel. Peut-être le niveau conceptuel existe-t-il pour son propre compte, ce qui aurait été cohérent avec les hypothèses de Chomsky.
Que la stimulation provoquant la tension vienne seulement de l’intérieur (plan du concept) ou qu’elle vienne à la fois de l’extérieur et de l’intérieur (plan du percept), cela se « conçoit » dans cet éclair qui précède le développement dans le temps lent nécessaire au verbe. On pourrait dire que dans un cas comme dans l’autre, on est en présence d’un récit plié que le discours va transformer en récit déplié.
Le récit plié peut donc consister soit en une véritable image, soit en un schéma mental abstrait, soit encore en une proposition contractée qui introduit en condensé l’idée nouvelle. Quand je parle d’image, celle-ci ne se réduit pas aux seules images visuelles, car il y a toutes sortes d’images issues des autres sens, qui ne sont pas visuelles, et qui peuvent se transformer les unes dans les autres. Cela ne se réduit pas aux simples sensations. Ainsi par exemple, si un cuisinier cherche à inventer un nouveau plat, il aura une image gustative qui n’est pas réductible à de simples sensations du goût (salé, sucré, amer, etc.). mais qui est une image, différente de la sensation qu’ensuite il cherchera à traduire.
A minima, il y a une préhension immédiate d’une relation entre deux entités. Le récit plié est un condensé de sens qui va se déplier, s’expliciter dans une succession de phrases possibles. Il peut y avoir aussi des relations d’emblée très complexes qui se présentent à la conscience, dans un Insight. Ce que je retiens ici c’est le primat du sens pour l’organisme, et le fait que le sens est basalement relié aux images mentales.
Par exemple lorsqu’on fait un croquis, quand on a une idée qu’on veut retenir de façon condensée, ça peut être considéré comme l’équivalent d’un récit plié. On peut le retenir tout en n’ayant plus à l’esprit tout ce qu’il peut vouloir dire. Mais dès lors qu’on le consulte, ça se déplie et l’on retrouve ce qu’il contenait. On retient l’image, le sens général, ce que l’on pourrait donc appeler un ensemble percept-concept. Les mots qui viendront l’expliciter peuvent ensuite se retrouver. Un mathématicien disait que pour lui les chiffres étaient des narrations.
Venons-en maintenant au récit. On peut dire, pour aller à l’essentiel, que tout ce qui se raconte peut s’appeler récit. Et pour ce qui nous intéresse en psychanalyse, je ferais la distinction entre le récit que le sujet développe seul, et l’échange verbal avec un interlocuteur où il y a un aller-retour et ce que l’on pourrait également appeler le squiggle verbal. Entre les deux, il y a de nombreuses formes mixtes, tout un éventail.
Tout le monde sait intuitivement ce qu’est un récit. Par exemple le récit d’un rêve, le récit d’un voyage, le récit d’une journée, qui est une suite d’événements. Un récit est une construction, une mise en séquences à partir d’une succession d’images (rêves) ou d’une succession d’événements. Il peut varier selon la sélection que le sujet décide de faire à partir d’un ensemble plus vaste qu’il a en mémoire, selon l’état affectif du moment et selon le contexte. A quoi il faut absolument ajouter que l’interlocutaire à qui ces récits s’adressent, infléchit sa construction. Il l’infléchit de manière perceptible quand il dialogue, de manière imperceptible quand il n’intervient pas verbalement, quand il ne fait qu’écouter. Mais l’écoute infléchit aussi car elle n’est jamais neutre. Dans toute analyse, sauf de rares exceptions, il y a des récits. Ce sont le plus souvent des récits autobiographiques. Beaucoup de choses ont été écrites à propos du récit et pour bien faire il faudrait plusieurs séminaires pour en esquisser la problématique. Je veux seulement indiquer ici qu’il n’y a pas un récit univoque qui correspond à un contenu que l’on veut mettre en mots. Le langage stabilise l’idée, mais c’est une stabilisation transitoire, qui peut varier d’un interlocuteur  l’autre. C’est une tout autre stabilisation qu’offre l’écrit. Quand un récit voyage, d’autres problèmes se posent encore car il s’agit de transmettre oralement un récit au travers de plusieurs interlocutaires. Des modifications sont inévitablement introduites, mais la présence d’images fortes particulièrement significatives oblige à stabiliser un minimum de données rendant compte de ces images fortes qui doivent être sauvegardées. Je crois que ceci est très important. Ce qui donne les invariants d’un récit au travers de différentes versions, ce sont des rapports, des rapports qui sont des images mentales stables. Par exemple en analyse, des versions multiples d’un événement familial, appartenant au roman familial se transmettent. On transmet des scènes, des situations variables, ce sont des images. Chaque être fabrique les siennes. Mais ce qui se transmet c’est sans doute une image forte, qui ne se dit peut-être pas comme telle, et qui est là, pliée. Elle est là apparemment à l’opposé du signifiant lacanien qui est censé courir sur le signifié ayant perdu ses attaches premières. Mais ça n’a pas de sens un signifiant qui vole sans attaches. S’il est véritablement un signifiant au sens analytique du terme, alors il faut croire que ce signifiant (phonème, mot, image ou geste) est implicitement attaché à une image forte et significative qu’il rappelle, même si consciemment le lien s’est perdu. Image qu’il va alors convoquer répétitivement. Derrière les signifiants, il y a des situations, des affects et des images, c’est-à-dire des percepts et des concepts. C’est ainsi que les récits qui se transmettent oralement se déforment au fur et à mesure de leur transmission, mais que dans les différentes versions d’un mythe subsistent toujours quelques éléments invariants, ceux que j’appelle les images fortes ou le récit plié.
Puisque j’ai parlé de croquis, je vais en faire un. Je schématise ces trois étapes. Pour commencer, j’aime bien parler en terme d’organisme, qui signifie pour moi l’ensemble psyché soma.

ORGANISME     PENSÉE-ÉCLAIR        CULTURE
IMAGES MENTALES      RÉCIT PLIÉ     tensionlien    RÉCIT ORDINAIRE
Inconscientes     pré-conscient     transfert
interprétation
I    II    III

Ce qui me paraît important c’est de voir en fonction de quoi se fait cette transformation du concept-image ou du récit-plié, en un récit ordinaire c’est-à-dire langagier. Cela va dépendre du « cadre de pensée » qui est à la sortie, autrement dit la structure d’accueil du récit. En analyse, on voit que l’interprétation et le transfert sont du côté du discours et de la culture locale, et que le lien est ce qui supporte les tensions et provoque le dépliage.

SOUVENIRS ET STRUCTURES D’ACCUEIL
Ceci pose aux analystes la question du statut du souvenir dans une cure. Les souvenirs sont rarement des faits historiquement objectivables à 100%. Certains peuvent l’être par des dates et des récits de témoins qui concordent, mais cela n’est pas toujours le cas. En analyse lorsqu’un sujet « découvre » subitement un souvenir refoulé, ou auquel il n’avait plus sensé avant que quelque chose dans la séance ne le ramène à la surface de sa conscience, le sens que ce souvenir va prendre dépendra largement de ce que j’appelle le « pré-jugé » ou la structure d’accueil de l’Autre, notamment le pré-jugé de l’analyste. Pré-jugé au sens où un récit qui se développe reçoit son sens à partir d’un cadre de pensée qui est déjà là, avant même que le récit ne se formule. C’est ainsi que l’on peut dire que la théorie est un pré-jugé. Elle est le contexte qui donne le sens au récit. Pas la peine alors de chercher la ponctuation.
Quand on n’est pas dans le cas d’un analyste qui se réfère à une théorie très structurée, quel accueil reçoivent les pensées ordinaires du patient en séance ? Par exemple quand l’analyste ne pose aucune question et quand chez l’analysant arrive une image ou une situation, subitement, à laquelle spontanément il donne le statut de souvenir. Il a la certitude que cela appartient à son passé. Il sait donc qu’il se trouve dans le récit autobiographique. Cela se passe alors justement comme s’il s’agissait d’une réponse à une question qui n’a pas été posée mais qui va dès lors se poser. Car on peut se demander quelle a été l’amorce qui a provoqué cette réponse qui se donne pour un souvenir. On pourrait dire qu’une question était dans l’air. J’assimile à « question » ce quelque chose qui est une tension, qui a amorcé la remontée du souvenir, ou de cette pensée-là, à la conscience. En quoi cela nous importe-t-il en analyse ? Eh bien cela nous importe d’abord pour savoir s’il s’agit d’un événement réellement vécu, ensuite pour avoir une idée de notre propre place et de nos pré-jugés en acte, dont nous n’avons pas toujours conscience. Je pense que c’est toujours un affect qui amorce la remontée du souvenir, en l’absence de toute question patente. Et l’affect qui nous intéresse et dont il s’agit ici fait partie de ce qui relie l’analysant à l’analyste. Cet affect fait partie à la fois du lien silencieux qui rattache l’analysant à la personne de l’analyste, et il est à la fois en rapport avec ce que le patient suppose, consciemment ou inconsciemment, que l’analyste attend de lui. L’attente non-dite de l’analyste, ou son pré-jugé, fait appel et engendre la tension pour susciter les souvenirs comme réponse à cette attente. Attente qui est supposée ou effective, mais à tout coup elle infléchie le type de réponse que l’analysant produit, même celui qui semble surgir spontanément. L’analyste n’est pas seulement un sujet-supposé-savoir quelque chose sur l’inconscient de l’analysant comme le disait Lacan, il est aussi le sujet qui attend quelque chose de lui. Tout ceci sans compter les multiples places qu’il peut occuper à tel ou tel moment dans le processus analytique. Cette attente peut s’assimiler à une question virtuelle, une question non posée. Or l’analyste ne peut pas à tout instant connaître le poids de cette attente, bien que je pense qu’elle soit toujours là. L’affect provoqué par quelque chose qui est abordé dans la séance, même de manière latérale, peut faire office de « question » qui amènera la réponse sous l’aspect de souvenir. Cela peut également consister en une remarque faite par l’analyste, ou une remarque, ou toute autre stimulation qui provoque une tension.
Qu’est-ce qu’une tension ? C’est un dénivellement d’énergie, donc quelque chose qui fait appel et qui demande un apaisement. On peut raisonnablement se demander quelle fiabilité a ce genre de souvenir, surgi comme une pensée-éclair. Est-ce un souvenir-écran ? Un souvenir fiable comme un fait historique ? Ou encore une pure fantaisie ? Bien que la fantaisie aussi puisse être connectée à une trace signifiante. On voit qu’on ne peut être que très prudent dans ce domaine. Il y a comme un appel à un stock de souvenirs, d’images ou de fantasmes qui surgissent comme pour ancrer le récit en cours dans quelque chose de plus ancien et lui donner un certain lest. Mais il est faux de penser qu’il s’agit forcément d’un stock d’éléments déjà prêts à être exhumés, le présumé stock est lui-même en perpétuelle transformation, chaque fois recomposé à partir d’idées actuelles. C’est en tout cas ce que les travaux sur la mémoire semblent confirmer.
Il y a toujours un lien entre ce qui est en train d’être pensé et dit, et ce qui surgit apparemment d’une façon déconnectée. En dessous des mots, la pensée chemine à la recherche d’une idée pour apaiser la tension. Cette même tension qui crée une question dont on ne trouve pas la réponse. Ainsi, on peut parler pour ne rien dire, pour simplement maintenir le contact, mais je crois qu’on n’a jamais une idée pour rien. Je pense qu’une idée est toujours utile, sa fonction est de trouver une réponse, l’apaisement d’une tension car la tension, si elle n’est pas apaisée, peut aller jusqu’à l’angoisse. C’est pourquoi la théorie de l’analyste, ses certitudes, ses propres états et inquiétudes, en gros, ses attentes, vont avoir un effet placebo sur le sens des souvenirs ramenés à la surface. Les attentes de l’analyste sont d’abord des attracteurs d’image, puis ils infléchissent la direction dans laquelle un récit plié va se déplier. On peut faire l’hypothèse que les images mentales attirées appartiennent réellement au patient, mais que la vérité de leur composition est déjà plus incertaine. Quand une idée surgit et qu’elle est une réponse à une question que s’est posé consciemment un sujet concernant un domaine de pensée délimité, et dont il ne trouvait pas la réponse dans l’immédiat, c’est simple : on peut déduire que son cerveau a continué à penser à l’intérieur d’un même domaine, soit pendant son sommeil, soit seulement alors qu’il vaquait à ses occupations sans y penser consciemment. On est dans le conceptuel sans besoin de vérifier des faits autobiographiques au niveau de la mémoire des percepts. Bien que simple, cela reste de toute façon merveilleux. Mais quand il s’agit d’une configuration qui prend statut de souvenir, c’est plus compliqué parce que cela demande une vérification au niveau réel.

COMPOSITION DU RECIT
Un patient me faisait remarquer une chose très pertinente l’autre jour. Il me disait que la mémoire des rêves et la mémoire des faits de la vie diurne, n’était pas les mêmes. Il pensait, avec raison, que la censure et le refoulement n’expliquent pas tout, en tout cas pas la tendance à l’oubli du rêve. Par exemple, on fait un rêve : le matin on s’en souvient et on se le raconte pour le mémoriser ; il semble évident qu’on ne l’oubliera pas. Quelques heures plus tard, on s’aperçoit qu’il est perdu. Rien de comparable avec la mémorisation d’un récit concernant les faits de la vie diurne. Même quand au réveil on se fait à soi-même le récit du rêve, on en ignore paradoxalement le sens et le contexte. Il y a passage direct de l’image onirique au verbe. Mais cette remémoration n’est pas un vrai récit. Parce que dans le rêve, il n’y a pas de contexte comme dans la vie diurne. Ici le récit est un pur texte. Par contre, on se souvient généralement de l’affect ; on se souvient que c’était désagréable ou agréable, qu’on a eu peur, ou qu’on s’était dit que c’était important. On n’a pas pu, néanmoins, mémoriser le récit, car on ne l’a pas répété pour un autre qui lui aurait donné la structure d’accueil, qui insère le récit dans un contexte. Le rêve entre donc dans l’économie libidinale, mais le sujet l’oublie, car le récit qu’il se fait n’est qu’une description qui ne contient pas le soi du sujet endormi. Il y a coupure entre le corps endormi et le corps éveillé, le récit du rêve doit enjamber les deux états de l’organisme.
Le sens est donné par le but et le contexte. Le sujet qui rêve ne sait pas qu’il rêve, sauf à de très rares exceptions. Le récit qu’il se fait à lui-même est déconnecté de son organisation d’éveil. Les personnes en analyse commencent souvent à mieux se souvenir de leurs rêves, surtout quand ces rêves sont pris dans un processus dont ils ont conscience. C’est le processus qui donne le contexte et un sens diurne au rêve. La mémorisation est de l’ordre de l’apprentissage. Quand on veut se souvenir de quelque chose d’abstrait, par exemple une suite de chiffres, on les raccroche à des mini histoires qui ont un sens conscient. Par exemple, on les loge dans une image qu’on a choisie intentionnellement. Ces procédés sont souvent décrits par les mnémonistes. Le rêve a tendance à s’estomper parce que son contenu n’est pas en prise directe avec les pensées diurnes. Il n’est pas inscrit dans une nécessité consciente pour le sujet. Alors on peut dire que le sujet ignore le désir à l’œuvre. Ce qui compte souvent, c’est le désir de l’analyste d’entendre des rêves… Après ça, il y a évidemment toutes les questions du refoulement et de la censure. Ceci est un tout petit aspect d’une question très complexe. Il y a des personnes qui se souviennent très bien de leurs rêves sans analystes…
Je ne fais qu’ébaucher toutes ces questions concernant le souvenir du rêve. Il y a eu du nouveau depuis Freud et les spécialistes du sommeil ont produit une très importante littérature à ce sujet, que je vous enjoins à consulter.

Donc, revenons au souvenir.
Pourquoi vouloir formuler les choses en termes de question et de réponse concernant la remontée du souvenir ? Parce que je crois qu’on ne pense pas au hasard, je crois qu’on pense toujours dans une certaine logique de la nécessité. On dit alors que c’est le désir qui est à l’œuvre et qui fraye le chemin, comme dans le rêve. Certes, mais le terme de désir peut en fin de compte rester opaque si on ne le développe pas. Dans ce qui nous intéresse ici, on peut dire que le désir est l’équivalent d’une question, dans la mesure où il crée une tension. Cette tension qui cherche à être apaisée peut l’être au niveau purement intellectuel, ou au niveau existentiel, mais dès lors que c’est sous forme de pensée que cela arrive, ou comme un souvenir, c’est qu’il y a un passage utile entre cette pensée et ce désir. Si tel souvenir surgit à un moment donné comme par surprise, c’est qu’il y avait une sollicitation inconsciente de ce type de souvenir comme réponse à une tension actuelle.
Si on pose les choses ainsi, on peut faire un pas de plus pour sortir de l’impasse où nous met l’opposition entre réalité et fantasme.

[Exemple clinique]

On peut alors dire que tout ce que quelqu’un appelle souvenir peut être considéré comme une réponse, ou une construction, dont le statut dépend de l’induction faite par une question latente, non formulée, mais qui existe. Une idéologie ambiante peut avoir le même effet sur l’induction du souvenir.
Le doute peut alors se déplacer : ce n’est plus de la réalité du souvenir-réponse dont on devra douter, mais de la réalité, du type de réalité, que vise la question informulée. Et c’est ainsi que l’on peut comprendre que les analysants ont des souvenirs, ou configurent leurs inscriptions mnésiques en souvenirs signifiants, en fonction des questions que le cadre de pensée de leur analyste induit ou interdit. On peut comprendre alors pourquoi chez certains analystes on trouve plus d’histoires d’inceste, et chez d’autres plus de mères déprimées, autour de quoi va tourner l’analyse. Mais aussi à l’inverse, chez certains analystes on ne trouve jamais d’histoires d’inceste mais uniquement des fantasmes et on n’évoque jamais l’état de la mère du nourrisson…
Le problème reste entier comme au temps de Freud.
Toutes les précautions prises pour ne pas influencer le patient sont vaines. Je me demande même si on ne l’influence pas davantage dans le silence, car la présence des corps est bien plus forte dans le silence, et l’analyste n’évacue aucune tension en ne parlant pas. Sa présence pèse alors plus et l’analysant peut ressentir une sorte d’injonction muette de faire cesser la tension de l’analyste en produisant une réponse adéquate. On voit ainsi comment les analysants nous offrent du « matériel » qui nous occupe à un moment donné.
Quand il y a échange, quand l’analyste avance un peu moins masqué, l’analysant docile voudra aussi lui faire plaisir, pour dire les choses de manière triviale, mais dans ce cas on peut en discuter et dire qu’il s’agit simplement d’hypothèses. Cette manière de faire débarrasse de la gravité quasi-religieuse qu’induisent certaines pratiques qui posent l’analyste, comme le disait Lacan, en « maître de la vérité du sujet ».
Après des décennies de mise en doute systématique des souvenirs que l’on a souvent traités comme des fantasmes, on s’est aperçu qu’on était allé trop loin. On donnait statut de fantasme à ce qui était véritablement souvenir ou bribe de souvenir d’un trauma dans la réalité. Aujourd’hui, on est arrivé à l’excès inverse, accréditant toute reconstruction ou récit du passé d’une vérité historique, en oubliant que les souvenirs sont toujours « fabriqués », quand bien même ils se réfèrent à des situations ayant vraiment eu lieu.
Entre le souvenir d’un événement et le récit que le sujet en fait pour un autre, il y a un récit plié. Et si on méconnaît son apparition, on risque de passer à côté de l’essentiel. C’est le récit plié qui est le plus proche de l’image du souvenir, du percept, et qui va basculer vers un récit déplié selon l’appel fait par le cadre, les certitudes actuelles des protagonistes et les attentes et pré-jugés de l’analyste. Le récit se fabrique, se déplie, en fonction d’une multitude de facteurs, entre autre le savoir et les intérêts « actuels » du sujet et de son analyste.
C’est pourquoi je donne de l’importance à l’émergence de la pensée-éclair, à l’Insight. Je dois préciser que les auteurs Anglo-Saxons entendent parfois autre chose par Insight. Par exemple pour Winnicott, il faut un Insight pour qu’une interprétation soit efficace. L’Insight est ici la capacité d’intégration du patient. Ce n’est donc pas le même Insight que la pensée immédiate produite par le patient. C’est l’acceptation profonde d’une interprétation de l’analyste, comme si c’était l’analysant qui l’avait produite lui-même. Cela veut dire qu’il faut qu’elle rencontre un affect du patient. C’est l’affect qui va faire office de vérité, mais pas forcément la construction de l’analyste que l’affect fera passer parfois en force. On est là sur un terrain glissant, et l’on peut sérieusement se demander s’il ne s’agit pas de suggestion. De toute façon, on n’évite pas la suggestion. L’analyste qui traque un signifiant en fait tout  autant par la ponctuation, par son attente évidente.
J’en arrive à me dire que c’est une sorte de relativisme que je propose. Ce n’est qu’ainsi que je peux comprendre comment des écoles de pensée et des techniques tellement différentes, des interprétations tellement variées et des positions par rapport au transfert opposées, peuvent produire des changements, des effets que chaque fois on peut attribuer à l’analyse. On n’a que très rarement des moyens de vérification. On constate qu’une interprétation ou une technique particulière ont produit un effet, mais cela ne nous autorise pas à parler en terme de vérité. On s’est tout au plus connecté à la réalité psychique de l’analysant, ce qui est déjà beaucoup. A partir de là, le travail s’est fait.

LE RECIT REPETITIF
Il offre deux possibilités : soit on vide l’affect par la répétition, soit on apprend une histoire par la répétition.
Je me suis rendue compte qu’il arrivait une drôle de chose concernant certains souvenirs. On commence par raconter ce qui est arrivé. Mettons un souvenir d’enfance, ou une histoire familiale. Puis les souvenirs-images ont tendance à s’estomper au profit des versions du récit qui prennent la place du souvenir lui-même. Pour finir, c’est le récit qui recouvre l’événement : on pourrait dire qu’il refoule l’image du souvenir et de l’affect. Ainsi, sans s’en rendre compte, le sujet a appris par cœur une version du récit (pourquoi celle-ci plutôt qu’une autre ?) et répète le récit à la place du souvenir. La question importante qui se pose alors est de savoir si l’analysant qui répète indéfiniment un récit traumatique en diminue l’impact néfaste par le ressassement, ou si (et c’est souvent le cas), cette répétition ne l’augmente pas par l’apprentissage répétitif d’un récit malheureux qui devient une sorte de mythe des origines à quoi tout doit être rapporté.
Quand il y a ressassement, rien de nouveau ne peut surgir, car le récit s’est figé et a effacé son lien à la mémoire vive de l’événement, quand il a existé. Le ressassement a non seulement refoulé les images premières, mais il a aussi figé l’affect.
J’ai observé cela chez des analysants qui ont fait plusieurs analyses et qui me racontent des histoires déjà racontées maintes fois dans leurs précédentes analyses. Quand il m’est arrivé de les interrompre en leur demandant de me décrire plus en détail telle ou telle image de l’événement raconté, je me suis aperçue que bien souvent ils n’évoquaient plus l’image, ni l’affect, mais qu’ils me racontaient le récit qui avait été forgé lors de la première analyse. Un récit appris par cœur. Quand l’image existe encore, ou la représentation d’un événement, alors il peut être intéressant de susciter une autre version, de changer de point de vue : la fabrication d’une autre version, d’un récit différent, va peut-être ramener un affect actuel (sachant qu’il le fait pour moi…). Le patient peut utiliser d’autres mots et on peut ainsi avoir un accès différent à la situation ou l’événement du passé, et casser le récit appris par cœur. Cela ne veut pas dire que l’image corresponde forcément à la réalité. On sait qu’on peut fabriquer des images, cela s’appelle l’imagination, et que des images fabriquées peuvent être aussi douloureuses que des images provenant de situations de la réalité vécue. J’ai constaté que souvent c’est la version la plus défensive qui est retenue.
Il est fréquent que des enfants se racontent la fiction de leurs parents morts, pour se faire pleurer, et ils visualisent des scènes. Or ces fictions ont une utilité : elles leur permettent d’évacuer un chagrin qui est là, sans doute pour d’autres raisons. Ils inventent un support de récit et un contexte à leur chagrin.
Le récit répété vide donc le contenu affectif ou le standardise en l’apprivoisant par la répétition. On arrive alors à quelque chose qui est à la lisière du conte ou d’un mythe. Mais une histoire répétée peut aussi devenir un leitmotiv obsédant et obturer tout autre expérience.
On connaît tous la prédilection des enfants à entendre la même histoire, et quand on y introduit par mégarde, ne fut-ce qu’une tournure de phrase différente, ils rouspètent. Freud l’avait déjà remarqué, mais il disait que c’était vrai pour les enfants alors qu’à l’inverse les adultes appréciaient le nouveau et n’aimaient pas les répétitions. Oui, c’est vrai pour ce qui est des histoires entendues. Mais ce n’est pas vrai pour ce qui est des récits autobiographiques, des histoires racontées. On a tendance à raconter toujours la même chose. J’ai remarqué que chacun avait tendance à raconter ses souvenirs d’enfance d’une façon très « stabilisée » dans leur forme. Probablement qu’un sujet qui raconte à quelqu’un un récit autobiographique a trouvé une forme qui le satisfait particulièrement et qu’il ne va pas courir le risque de s’aventurer dans des versions qu’il ne maîtrise pas.
C’est pourquoi il me paraît important, après avoir écouté respectueusment le patient, d’oser aussi l’interrompre par ses questions qui désarticulent un peu son récit préfabriqué et bousculent ses pré-jugés.

Pourquoi les enfants aiment-ils tant entendre la même version d’une histoire ? Je pense qu’il y a un plaisir rassurant du familier. Ils savent ce qui va venir, et même s’il y a une séquence qui leur fait peur, par exemple l’histoire d’un méchant loup, puisqu’ils en connaissent la fin, ils maîtrisent leur angoisse et c’est cette maîtrise et leur connaissance du déroulement de l’histoire qui est la source du plaisir. Le plaisir est dans la maîtrise et l’anticipation.
Il en est de même pour les récits autobiographiques. Même quand il s’agit d’une histoire qui a été traumatique, le narrateur de sa propre histoire sait qu’il ne sera pas pris au dépourvu par le surgissement d’une nouvelle association ou d’un affect nouveau. D’ailleurs cela fait partie du travail de deuil que de raconter toujours la même chose jusqu’à épuisement de l’affect.
Or on n’a aucune chance d’arriver à des formations de l’inconscient ainsi. Tout est maîtrisé. L’émotion arrive plus facilement quand on ne maîtrise pas par avance la forme du récit que l’on produit.
Certains patients sont parfaitement conscients de cet aspect éteignoir du récit répétitif. Ils disent : « A quoi bon raconter encore la même chose que je connais par cœur et qui n’a rien changé, je l’ai raconté déjà tant de fois et j’en suis toujours au même point ». Ils ont raison, à ceci près qu’ils ne savent pas qu’on peut varier le récit et qu’il y a une différence entre raconter, répéter un récit, et dire quelque chose à quelqu’un.

DIRE ET RACONTER
Dire et raconter, ce n’est pas la même chose. Une chose n’est pas en soi meilleure que l’autre, c’est le passage qui est important… Que ce soit lors d’un échange de paroles dans une interlocution, ou dans un récit qui laisse le sujet apparemment plus seul dans sa construction, il y a ces moments psychiques particuliers qui sont les pensées-éclair, qui peuvent surgir dans un cas comme dans l’autre, mais qui deviennent improbables dans les récits figés et répétitifs. Je pense que Lacan avait très bien vu cet effet éteignoir et a voulu l’éviter en interrompant brusquement un récit par ses fameuses « scansions ». Mais il l’a fait au détriment de toute forme de construction possible et d’interlocution, ainsi que la possibilité de vivre dans le ici et maintenant une régression supportable et analysable dans le sens du transfert et contre-transfert.
Un exemple très simple :
Une jeune femme raconte inlassablement les mêmes événements de son passé comme de son présent. Elle se plaint. De l’autorité excessive de son père quand elle était petite, de son mari qui ne fait pas attention à elle, elle raconte comment ses enfants sont fatigants et n’obéissent pas. Tout cela se passe sur un ton plutôt revendicatif. Dès qu’elle commence à parler, elle entre dans un état qui est presque une transe et il n’y a pas moyen de l’arrêter. Il faut qu’elle raconte « tout »… Je commence à connaître beaucoup de ces histoires, ce sont toujours les mêmes. Elle me donne l’impression de ne pas pouvoir s’arrêter une seconde pour penser. Le récit vient abraser toute pensée possible. Après l’avoir écouté longtemps, et après avoir fait des tentatives vaines de retour sur son passé ou le passé de sa famille sans que cela change quoi que ce soit, je commence à m’en désintéresser. Je ne pense pas non plus grand chose, car elle me remplit les oreilles avec son débit de paroles. Elle me saoule et je suis contente quand elle part. Mais je ne suis pas du tout contente de moi. Un jour, je lui demande : « Mais qu’est-ce que vous voulez me dire avec tout cela ? ». J’ai insisté sur « me ». Elle reste un moment silencieuse, puis éclate en sanglots avec une violence inouïe, et dit : « Il n’y a personne ». Et elle va sangloter, comme un bébé, c’est une véritable crise de désespoir au point qu’il lui sera difficile de quitter mon bureau. Par la suite, elle fera référence à cette séance comme à un événement bien particulier. Elle me dit : « Il faut que je trouve quelque chose pour que ma vie change ». Auparavant elle racontait son mécontentement mais ne disait pas sa détresse.
« Je n’ai personne » était une véritable découverte pour elle, même si on pouvait déduire de ses différentes plaintes qu’elle devait se sentir seule. Mais c’est arrivé comme une idée neuve, une idée qui a déclenché l’affect, et pas l’inverse ! J’appelle ceci un récit plié : ce n’était ni un souvenir ni un fantasme, mais c’était relié aux deux, et de plus, cela disait quelque chose sur notre relation, sur ce que je répétais puisque je commençais à me désintéresser d’elle. Elle venait avec cette seule phrase de dire la nature de la situation actuelle dans le transfert. Cette simple phrase ainsi surgie avait été non seulement l’occasion de me montrer son désespoir, mais aussi une expérience de pensée. C’est la pensée qui a déclenché l’affect et non l’inverse. C’était autre chose qu’une plainte. Son monologue, son récit interminable s’est subitement contracté en une phrase.
C’était cela que tous ses récits impliquaient. C’était le pli profond qui organisait tous ses récits sans qu’elle le sache.
Sa solitude n’était pas un scoop, et c’était quand même la surprise. Par la suite, je me suis demandé si tous ces récits compulsifs et répétitifs n’avaient pas été induits par ce qu’elle croyait devoir à la psychanalyse. Des histoires de famille. Sa solitude avait un rapport avec des histoires de famille mais à un tout autre niveau. Un niveau où elle était une toute petite fille qui jouait à être grande et qui racontait des histoires compliquées à son analyste.
Hypothèse : derrière ce récit plié, ce cri du cœur, il y avait probablement une image forte, une mémoire vive à laquelle il n’y avait pas d’accès.
Le récit plié est ce qui est le plus proche de la pensée immédiate non verbale qui, elle, est au plus près de l’émotion. Je dis récit plié et pas seulement parole. La parole peut ne pas devoir se déplier, elle existe dans le dialogue, tandis que le récit plié doit se déplier et non pas s’interpréter. Ce n’est pas d’une traduction qu’il s’agit, mais d’un véritable dépliage comme pour une séquence de rêve.
Le récit long, « lent », est pris en tenaille entre la pensée immédiate et singulière du sujet, et le discours qui lui préexiste. Celui-ci prend dans ses rets et ses exigences le récit plié. Ce récit lent peut n’être rien d‘autre que le langage courant de tous les jours. Par ailleurs, il existe ce qu’on appelle les grands récits, nos mythes, et on peut dire que toute théorie est un grand récit. Grands récits, mythes, théories, sont ce qu’on appelle le référent qui organise le contexte. Il est clair qu’un raccordement entre l’Insight, ou le récit plié, et le discours ou grand récit, doit se faire à un endroit ou à un autre. Cela a lieu, qu’on en soit conscient ou non. S’agissant du discours commun, du langage ordinaire comme on dit, on oublie que tout ordinaire qu’il soit, il n’est pas pour autant naturel. Il n’y a pas de langage naturel. Il y a la langue et les langues, mais tout langage est pétri de pré-jugés de l’époque et de la culture, comme il est pétri de la structure spécifique de cette langue particulière.

Les connaissances de l’époque tout autant que l’idéologie actuelle, agissent sur la mémoire comme un bassin attracteur. D’où un double mouvement : la pensée non verbale pousse vers la réalisation langagière, et celle-ci va emprunter les chemins de la connaissance. Mais à l’inverse la connaissance (dans laquelle j’inclus les croyances actuelles d’un sujet) va activer les éléments de la mémoire vive pour faire poindre vers la conscience des séquences qui porteront déjà la marque des pré-jugés ambiants. C’est parce que le récit plié est proche du monde des émotions et du corps que chacun a pour ses pensées-éclair, même quand celles-ci sont de nature intellectuelle, un amour particulier. Dans les séances il faut souvent aller à la pêche. Parfois, ça arrive comme ça, sans crier gare, d’autres fois au contraire, après de longues années de recherche et de simulation des situations véridiques ou de souvenirs-écrans, une séance fera la différence.

POUR CONCLURE
Je voudrais dire que ce qui est toujours vrai, c’est la douleur. Même chez les plus hystériques, leur douleur est vraie. De même que l’affect est toujours vrai. Mais plutôt que de dire « vrai », ne ferait-on pas mieux de dire qu’il est lié à une expérience véridique ? Nous sommes mal lotis en français pour parler de la vérité. En allemand on peut faire la différence, qui n’existe pas en français, entre d’une part la « Wirklichkeit », « la réalité » dont le dérivé « wirklich » signifie « véritable », et d’autre part la « Wahrheit » qui signifie la vérité, le vrai. Ainsi, en allemand, la réalité contient déjà la vérité.
Lacan, dans son texte « L’au-delà du Principe de Réalité », débouche sur la question de la vérité. Je préfère quant à moi dire que l’au-delà du Principe de Réalité débouche sur le Principe de Conception qui permet un point de vue plus relativiste. Mais qu’il s’agisse de « vérité » ou de « conception », ce qui les configure in fine, ainsi que les récits auxquels ils donnent naissance, appartient au domaine de nos fictions, à nos croyances, bref à nos indispensables leurres culturels. D’où l’importance du récit plié, interface entre l’organisme et la culture, ou go between de l’entre-deux-mondes.
On s’accorde pour reconnaître des souffrances universelles : la perte de personnes proches – mais où déjà le degré de proximité peut dépendre de la culture -, la perte de biens vitaux pour survivre, les calamités de la nature et des guerres. Mais tout ce qui relève de près ou de loin de l’éthique et de la relation de soi à soi, donc ce qui participe à l’autobiographie, est imprégné par un savoir, un savoir opaque à lui-même. Parfois, exceptionnellement une voix se lève, et dans sa singularité accède à l’universel. L’universel d’une époque où se rejoignent vérité et réalité.
Ce qui me vient à l’esprit alors est cette incantation de Martin Luther King, restée célèbre dans nos mémoires : « J’ai fait un rêve ». « I had a dream ».

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