Pensée logique et pensée hallucinatoire

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SÉMINAIRE VI.5
11 FÉVRIER 2007

PROGRÉDIENCE – RÉGRÉDIENCE

RAPPEL
Lors du dernier séminaire, j’avais relié trois situations exemplaires, le Fort-Da, le stade du miroir et l’invention de l’objet transitionnel, en essayant de montrer comment, au-delà de l’usage qu’en avaient fait les auteurs de ces situations-clés, on pouvait les considérer toutes les trois comme des moments d’affranchissement et d’expression de la poussée de liberté inhérente à l’enfant, quel que soit son environnement. Et j’avais proposé de prendre ce type de situations comme exemplaire des capacités de tout humain à pouvoir faire fond, de l’intérieur de lui-même, pour aller vers un avenir non entièrement prédéterminé par son environnement et son passé traumatique. On pourrait les considérer comme la base endo-psychique des possibilités de séparations futures, avec l’hypothèse qu’une expérience laisse des traces.
C’est dans ce type d’observations que je propose de lire les premières manifestations du désir de liberté.
Il y faut des conditions préalables, mais j’insiste sur le fait que ces « moments » ne sont pas issus d’un modèle ni le résultat d’un apprentissage.
Dans toute analyse, il me semble que nous devons être attentifs aux manifestations de ces agencements en quête de liberté, tout en sachant que la symbiose ne s’y oppose pas. Au contraire, une symbiose « normale » prépare à la possibilité du saut dans l’inconnu et au désir de liberté.
Il y a lieu de faire la distinction entre la séparation endo-psychique et la séparation inter-psychique. En d’autres termes, il faut que l’enfant ait eu accès au procès de séparation interne avec ses objets internes pour que la séparation dans la réalité puisse plus tard s’opérer de façon satisfaisante.
Il faut que l’enfant puisse faire l’expérience de sa « solitude » et de son altérité pour pouvoir réaliser ultérieurement une séparation et une vie avec une autonomie suffisante. Ce qui ne veut pas dire que l’on doit être heureux de vivre seul ! C’est encore autre chose.

L’HORIZON COMME OBJET DE DESIR DANS LE PROCESSUS DE SEPARATION
J’ai oublié de vous dire deux ou trois choses à ce propos la dernière fois.
Dans un livre récent de Claude Jeangirard, Soigner les schizophrènes : un devoir d’hospitalité (Erès), je suis tombée sur un passage où il parle de quelque chose de très proche de ce que j’avais appelé « désir de liberté » ou « poussée de liberté ». Il travaille la question de l’espace et de la psychose, plus particulièrement l’accès par l’enfant à la troisième dimension.
A partir de dessins d’enfants, il étudie l’apparition et la persistance d’un espace particulier, la « pré-maison », faite d’un rectangle et d’un triangle. Il souligne l’importance de la notion d’horizon et de la position verticale et dit que

« les schizophrènes ont perdu leur liberté de déplacement sur terre. Non par une altération neurologique de leur motricité, mais par la carence d’une programmation précoce de leur appareil proprioceptif et extéroceptif que l’enfant acquiert normalement dès ses premiers pas, c’est-à-dire dès qu’il se tient vertical. Cette station debout, étayée par le regard qui se fixe sur la béance entre ciel et terre et qu’on appelle l’horizon, engendre une pulsion à s’échapper pour « aller voir au-delà. » » (p.86)

Après avoir souligné la co-naissance des premiers pas et des premiers mots, comme j’avais déjà souligné la dernière fois l’apparition des premières nomination Fort-Da (OOO-AA), il poursuit dans le chapitre « Clinique de la psychose : un trou dans l’espace » :

« C’est à partir de cette pulsion de vie que l’appareil psychique s’organisera pour assurer à la fois la réalité des conditions d’existence de l’homme et l’aventure de la pensée. […] Le langage est fait pour parler aux autres hommes présents ou absents ; c’est tout le problème du schizophrène, qui ne peut parler qu’à une personne à la fois ou bien communiquer avec les autres mais par hallucination. Ce qui lui manque est la voix de ce grand Autre en place de tiers, interlocuteur réel mais figuré. Ce grand Autre est précisément l’objet de la pulsion dromique à poursuivre droit devant soi. »

Claude Jeangirard met aussi du côté de la pulsion ce désir d’aller voir ce qui se passe au-delà, de poursuivre droit devant soi… qui est là chez tout le monde sauf ceux qui n’y sont pas arrivés. Il met ce désir en rapport avec le grand Autre. Façon lacanienne de dire, ce que les Anglo-Saxons évacuent du côté de la pensée issue de la fonction maternelle primaire. L’intégration par l’enfant de la capacité maternelle de symbiose permet la séparation par le fait que le sujet peut se contenir lui-même et donc accéder à la troisième dimension, dimension qui manque, selon Jeangirard, chez les psychotiques. Certes l’horizon manque, tout comme le père chez les Anglo-Saxons.
Je voulais réparer cet oubli, car je trouve intéressant qu’à partir d’une problématique si différente on arrive à cette pulsion, que Claude Jeangirard appelle, avec un certain bonheur, la pulsion « dromique » (qui vient du dromos grec et du dromadaire bien sûr !) qui n’a rien à voir avec l’errance du psychotique, mais beaucoup à voir avec les fugues des adolescents et les disruptions  caractérielles de certains artistes. Il y faut un horizon. Ces considérations sont aussi précieuses pour interroger l’adéquation ou l’inadéquation de la disposition classique de l’analyse où le patient ne voit pas l’analyste et où cette référence spatiale lui est soustraite, au profit d’un horizon halluciné.
Mais je vais revenir aux patients moins perturbés…

PENSEE LOGIQUE (VERBALE) ET PENSEE HALLUCINATOIRE
Quel rapport entretient-on avec sa propre vie intérieure ? Ce rapport n’est pas le même pour tous. En fait les deux types de pensée, pensée logique et pensée hallucinatoire, coexistent.
De quelle manière nos pensées nous habitent-elles ? Et de quelle façon les pensées des autres nous parviennent-elles ? Pour l’essentiel par la parole, mais cela ne dit rien de son cheminement.
Tout le monde ne se pense pas de la même façon. Certains se pensent en parlant, d’autres ne se parlent pas du tout. Ils voient. Ou ils sentent et se parlent ensuite. Et de quelle façon la pensée des autres les affecte-t-elle, ou leur parvient-elle ? C’est toute la question concernant la voie par laquelle la pensée de l’analyste parvient à l’analysant et vice-versa, et plus particulièrement dans les moments de transfert symbiotique.
J’avais évoqué, à propos de Monsieur L, l’importance pour lui de se sentir « deviné », ce qui est le cas pour beaucoup d’analysants. C’est ça qui donne l’impression d’être compris, de n’avoir pas à tout expliquer. Mais il y a aussi l’importance de pouvoir se sentir opaque, non transparent. D’où la question : est-ce que la pensée hallucinatoire est synonyme d’un appareil psychique ouvert ? Non, ce n’est pas totalement superposable. Que veut dire « appareil psychique ouvert » ? Je dirais que c’est la non-obturation complète de l’activité psychique par le langage articulé, c’est-à-dire le discours. Normalement, les mots sont les mots, avec leurs qualités de polysémie, de métaphore et de glissements, bref avec les lois du langage, mais le monde des images et de l’hallucinatoire subsiste sous et dans les mots. Les mots ne sont pas les choses, sauf dans certaines formes de psychose, et certains états aigus d’angoisse. Normalement le discours s’étaye sur une clôture obligée, mais il n’y a jamais clôture complète. C’est précisément la condition pour que ça circule, pour qu’il y ait une possibilité de contact entre les processus conscients et inconscients. La complète fermeture est synonyme de clivage ou de « langue de bois », que certains parlent sans être soumis à un régime politique totalitaire. Je vais développer cela.

Est-ce que la proximité des artistes les plus novateurs et les plus géniaux avec la « folie » n’est pas imputable à cette ouverture de l’appareil psychique, nécessaire à la pensée hallucinatoire et donc à la création, mais en même temps dangereuse par le manque de clôture protectrice que représente la pensée consciente et verbale à laquelle on peut associer la prévalence du principe de réalité ?
Nous sommes là à une croisée de chemins où il faudra donner quelques précisions quant aux termes utilisés pour éviter des confusions.

D’une manière très grossière, on peut aborder le déploiement de la pensée selon deux axes : un axe spatial et un axe temporel.

AXE SPACIAL : DEDANS/DEHORS
Ça vient de l’espèce, d’un « dedans » – on naît avec des compétences – ou bien ça vient de l’environnement, la mère, le père, le groupe, le collectif, le monde et ce qui le structure, le politique. In fine on peut dire : l’inconscient est politique. Dans toutes les cultures, les humains ont inventé un monde intérieur différent de la réalité extérieure. Est-ce une compétence de l’espèce humaine de se supposer une âme ? La réalité psychique, ou la vie intérieure, se constitue avec l’environnement, mais pas seulement. Il y a les compétences. Dans une représentation graphique, ça donne la bande de Moëbius, ou les figures d’Escher. Mon hypothèse est que la capacité de séparation repose, comme je l’ai dit, sur une compétence d’où s’origine un désir de liberté qui est appel à un objet « externe », l’horizon, le lointain et l’Etranger.

Je commence donc par la première problématique, celle de l’espace.
Pour quelle raison est-ce que j’insiste tant sur la différence entre ce qui vient du dedans et ce qui vient du dehors ? Parce qu’il n’y a pas de « dedans » pur ni de « dehors » pur. Mais aussi – question actuelle bien que triviale – parce que nous vivons un moment de victimologie et qu’à écouter certains, il n’y aurait de salut que dans les réparations et les demandes de « reconnaissance » des dommages subis dans la réalité. Sous-entendu la réalité externe. Cette vision laisse de côté la vie psychique même et le fait que chaque individu doit également compter sur un processus intérieur pour élaborer les dommages subis et faire fond sur ce qui vient de ses propres forces ! C’est-à-dire de ses propres pensées. Il me semble que nous sommes passés d’un extrême à l’autre, du « tout culpabilité et responsabilité du sujet », où tout ce qui lui arrivait venait de sa structure, au « tout faute de l’autre et de l’environnement », où le sujet serait toujours victime, toujours en quête d’une réparation.
La vieille discussion entre l’inné et l’acquis a fait long feu et n’est pas intéressante pour nous. Nous savons que l’enfant qui vient au monde n’est pas « terminé » sur le plan de son système nerveux. Par exemple des jumeaux, dès la première heure de la vie extra-utérine, ont déjà deux cerveaux différent parce que tout de suite soumis à des stimulations légèrement différentes, du fait de leur position. C’est dire que les stimulations de l’environnement impriment le cerveau. C’est ce que nous appelons les facteurs épigénétiques. Mais il ne faut pas confondre facteurs épigénétiques et traumas demandant réparation !
Il y a autre chose encore : la plupart des théories analytiques, dont celle de Freud, supposent un appareil psychique « terminé » chez l’enfant. Or c’est cela qui est mis en doute par d’autres théories, notamment par des analystes comme Bion. Par ailleurs nous savons aujourd’hui que l’intrication de l’épigénétique avec le génétique est très précoce et très complexe. Les neurosciences montrent qu’en plus de cette prématurité de l’enfant humain, le cerveau de l’adulte aussi est en perpétuelle transformation du fait de sa plasticité.
Ce que les neurosciences nous ont appris de plus important, c’est la très grande plasticité du cerveau qui perdure tout au long de la vie, même si, avec le grand âge, elle tend à diminuer. L’idée de la plasticité du cerveau est même devenue une tarte à la crème, dont il faut à son tour se méfier.
D’où l’on pourrait déduire, ce qui n’était pas évident il y a encore peu de temps, que l’activité mentale et les capacités mentales sont en constante évolution. Cependant, il n’y a pas de solution de continuité.
L’activité psychique et l’activité du cerveau ne se superposent pas d’une façon univoque. C’est bien là que s’insère la nécessité de garder une topologie analytique, ainsi que la notion d’espace psychique différent de l’activité cérébrale.

Ainsi, il faut entendre la question de savoir ce qui vient du dedans et ce qui vient du dehors à plusieurs niveaux : celui de l’espèce, puis le niveau individuel, en tant qu’expérience vécue singulière.
Ce qui vient du « dedans » de façon générale, c’est la compétence, comme la compétence du langage, la compétence à résoudre des problèmes concrets et abstraits, etc.
Je disais donc qu’un mode de « survie » très précoce, qui est un désir de séparation, était inhérent à l’espèce, qu’on l’appelle désir de liberté ou pulsion dromique, et que cela faisait partie des capacités de survie. On pense toujours que la survie c’est moins que la vie ! C’est faux, il y a d’abord la survie, ensuite se posent les questions de la vie, des modalités de vie. La survie est première et si on la rate, il n’y a pas de vie du tout !
Je suppose donc qu’il y a, dans le petit d’homme déjà, des facultés inhérentes qui s’expriment par des expériences observables très précoces observables. Et que nos grands prédécesseurs n’ont pas pu passer à côté de telles expériences fondatrices, telles le Fort-Da, le Stade du Miroir et l’Objet Transitionnel. Ce qui importe c’est l’interprétation qui leur est donnée, car chacun a utilisé sa trouvaille pour asseoir sa théorie et ce faisant, asseoir un bout de son idéologie. Il y a l’observable et l’effet de l’observateur. Toutes les « expériences » relatées sont donc des expériences du « dedans-dehors ».
L’humain avance donc par rapport à ses propres compétences et par rapport aux autres. Mais son espace psychique se constitue dans une temporalité. L’appareil psychique selon Freud, Le Ça, le Moi et le Surmoi, constitue en soi déjà une indication sur l’intrication de l’espace-temps dans notre vie intérieure. L’analyse entière consiste à « construire » ou à désenclaver le passé du présent, et à rendre un futur représentable, sinon désirable. La figure de l’horizon prend ici tout son sens. C’est à la fois un espace et une figuration temporelle de l’avenir, d’un objet de désir, vers quoi l’on regarde.

AXE TEMPOREL
Dans l’analyse, nous avons deux voies pour aborder la réalité psychique : la voie progrédiente et la voie régrédiente.
Freud l’avait déjà très bien pointé, sans le développer particulièrement, et certains analystes, tels André Green, y reviennent, après un détour par Bion.
Dans La Science des Rêves, Freud fait la différence entre les processus progédients et les processus régredients.
Je pense que cela vaut la peine de vous les rappeler puisque nous ne cessons de parler de régression et de répétition. Sinon quel intérêt y aurait-il à parler de la petite enfance et des processus de pensée chez le bébé ? Si j’en parle, c’est parce que cela devrait nous instruire sur ce que nous risquons de rencontrer dans notre pratique avec les adultes. La régression ne se rencontre pas telle qu’elle. Quand il y a régression, nous n’avons jamais un bébé sur le divan ! Mais dans le rêve et dans les processus hallucinatoires et fantasmatiques, nous rencontrons des modalités de fonctionnements archaïques. Or c’est l’archaïque qui est universel. On ne dénigre pas un artiste en disant qu’il a accès à l’hallucinatoire davantage que l’homme moyen.
Voilà ce que dit Freud dans La Science des Rêves, p.461 :

« Nous ne pouvons pas décrire la marche du rêve hallucinatoire autrement qu’en disant : l’excitation suit une voie rétrograde. Au lieu de se transmettre vers l’extrémité motrice de l’appareil, elle se transmet vers l’extrémité sensorielle et arrive finalement au système des perceptions. Si nous appelons « progrédiente » la direction dans laquelle se propage le processus psychologique au sortir de l’inconscient dans l’état de veille, nous sommes en droit de dire du rêve qu’il a un caractère régrédient. […] [Cette] régression est certainement une des particularités du rêve ; mais il ne nous faut pas oublier qu’elle n’est pas l’apanage du rêve. »

Je vous invite à lire la suite, elle reste une merveille d’intelligence.
Vous voyez bien l’intérêt que cela garde pour comprendre les modalités des pensées et de la régression en analyse ! Régression dans le transfert et, chose nouvelle pour Freud, dans le contre-transfert ! André Green a très bien repris cette problématique.
En ce moment, on appelle plutôt ces deux tendances la progrédience et régrédience, élargissant le concept au-delà de la sphère du rêve comme nous y invitait Freud.
Je vous lis un petit résumé d’une conférence de Guy Lavallée, auteur du livre L’enveloppe visuelle du moi, perception et hallucinatoire.
Je reprends des fragments à partir d’une conférence en ligne à laquelle vous pouvez vous reporter sur le site de la SPP :

« Régrédience, progrédience et hallucinatoire de transfert
Définition de la progrédience : le moi vigile vise l’objet dans une position pulsionnelle projective active. Les phénomènes d’attention dominent et sont tendus vers l’instant futur, dans un mouvement centrifuge. Le processus secondaire règne en maître sur la pensée, le moi tente de réaliser des projets. Le narcissisme progrédient vise à l’estime de soi, concédée par le surmoi et obtenue par des réalisations effectives.
Notons aussi que le terme d’analysant définit une position subjective progrédiente.
Définition de la régrédience : la régrédience est centripète et introjective, elle est liée à la position pulsionnelle réceptive passive, elle vise sous la poussée de l’hallucinatoire à l’éveil des processus primaires en accompagnement des processus secondaires. Autrement dit, elle tend à la régression formelle du mot à l’image. Mais elle est aussi liée à la régression temporelle : elle se tourne vers le passé. La régrédience est propice à l’introjection pulsionnelle, elle vise à un apaisant retour au calme après l’acmée de la satisfaction pulsionnelle. Le narcissisme régrédient tend à la plénitude de l’un.
[J’ajoute ici que la régrédience règne dans le transfert symbiotique et j’y reviendrai tout à l’heure.]
Notons aussi que le terme de patient (celui qui souffre) définit une position subjective régrédiente.
Se laisser aller au sommeil est une activité régrédiente maximum, quotidienne, qui marque notre entrée dans le monde hallucinatoire de la nuit, et chaque matin au réveil nous devons renaître, reconstruire notre moi, repartir dans les activités progrédientes de notre vie quotidienne. Nous savons tous qu’il est parfois bien difficile le soir de s’abandonner passivement dans les bras du dieu Morphée, et puis, qui n’a jamais eu un matin, au réveil, la peur de ne plus pouvoir affronter la vie ? La régrédience et la position pulsionnelle réceptive-passive ont donc